Sans soleil de Chris Marker : images-souvenirs

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Dans Sans soleil (1983), Chris Marker se souvient de ses voyages dont il recompose les souvenirs à partir des images qu’il a filmées. Ici, chaque image est un souvenir détaché de Marker qui semble avoir sa vie propre. Les images sont commentées par une voix-off qui introduit une matière fictionnelle dans le documentaire : elles seraient filmées non pas par Marker mais par un dénommé Sandor Krasna, documentariste écrivant des lettres à la narratrice et évoquant en particulier ses voyages au Japon et en Guinée-Bissau. Ce faisant, le cinéaste ajoute au masque habituel des images (toute image est un masque pour un cinéaste) un deuxième masque. Et dans la mesure où la narratrice se souvient elle aussi, il y a au moins trois niveaux temporels à l’oeuvre dans ce film (le temps des images, le temps d’écriture des lettres, le temps de la narratrice lisant). Insérer les souvenirs dans le cadre d’une fiction, c’est reconnaitre le caractère infidèle, faussé, du souvenir. Tout souvenir est une reconstitution mémorielle que l’on agence à la manière d’un récit. Il en va de même du genre documentaire, fiction lui aussi, car remémoration subjective et sélective du réel. Cette manière de fusionner le documentaire dans la fiction, propre au cinéaste, produit paradoxalement l’impression que dans ce film, sous le couvert d’un pseudonyme, Chris Marker parle de lui, comme si cet essai fictionnel était une autobiographie mentale. Dans La Jetée (1962), son célèbre et très beau court-métrage de science-fiction, Marker racontait par le biais d’images commentées l’étrange histoire d’un couple prisonnier du temps qui rencontrait la mort. Ici, il parle indirectement d’un homme qui a survécu et qui n’est autre que lui-même.

La majorité du film se déroule au Japon, pays cher au cinéaste. Il trace un portrait de Tokyo à une époque où ce que l’on appelait le miracle économique japonais laissait penser que le pays allait, par son avance technologique, défricher l’avenir pour le reste de l’humanité. On sait que cette croyance s’avéra inexacte, mais à l’époque elle était communément partagée. Marker filme les jeunes japonais travaillant devant des ordinateurs, jouant aux jeux vidéos, s’abîmant devant la contemplation de programmes télévisés qui à leur tour les regardent, comme s’ils étaient hors du temps. C’est cela qui inspire Marker, imaginer qu’il est un voyageur filmant un pays du futur. La musique électronique qu’il utilise, faite de boucles musicales répétées par un synthétiseur, participe de cette impression futuriste ; elle semble jouée par Jon Lord de Deep Purple (que l’on voit dans le film, le groupe étant très apprécié au Japon) revenant du futur et retraitant des thèmes de Moussorgski et Sibelius. Les images documentaires transformées en jeu vidéo par Hayao, l’ami du cinéaste, suscitent le même sentiment.

Marker est fasciné par la manière dont la plupart des japonais acceptent leur sort, acceptent la mort à venir, acceptent de faire partie d’un monde où les choses, les animaux et la nature sont pareils à eux, impermanents et fragiles ; c’est ce qu’enseigne l’animisme du shintoïsme. Cette acceptation se fait moyennant des cérémonies funéraires et des prières que Marker filme comme s’il y cherchait quelque secret de vie. Les japonais aiment les chats, pouvant même leur dédier des temples, et Marker partage cet amour pour cet animal mystérieux et indolent. Peut-être qu’il ne se sent libre que lorsqu’il est hors de son pays natal, hors de la France, comme s’il voulait échapper à lui-même, échapper à ses propres souvenirs pour leur substituer des souvenirs de fiction. Le Japon est un foyer où il peut se reposer et s’oublier, le monde est suffisamment vaste pour être à la fois une maison et un lieu infini d’exploration et d’impressions nouvelles. A chaque fois qu’il filme les passants du métro japonais ou les femmes de Guinée-Bissau au marché, Marker essaie de capter leur regard. A-t-on jamais rien inventé d’aussi bête que de dire aux gens de ne pas regarder la camera ? demande son alter ego Krasna dans ses lettres. Marker cherche l’égalité du regard, selon ses propres termes. Un regard dans les yeux rend toutes les femmes et les hommes égaux, chacun ayant une mémoire, une histoire à lui. Il n’y a pas de mémoire collective, il n’y en a que de juxtaposées et le monde est une mosaïque. Regarder quelqu’un dans les yeux vous absorbe dans la contemplation de l’autre. L’oeil est un lieu immobile où pour une fois on a l’impression de pouvoir échapper au temps.

Pour Marker, on peut exorciser l’horreur du monde en la faisant image, en lui donnant un autre nom. C’est ainsi qu’il insère dans son film des images d’archive de la guerilla ayant abouti à la décolonisation de la Guinée-Bissau, des images dures d’animaux tués par des chasseurs, qu’il évoque aussi les luttes des étudiants japonais dans les années 1960. Bien que toutes les luttes finissent par se dissoudre dans la marche du monde, certains de leurs participants ont survécu. Marker qui a traversé en tant qu’acteur ou spectateur la plupart des conflits du XXe siècle, qui fut le témoin de tant de choses, en sait quelque chose. C’est cet art de la survie qui l’intéresse. Les souvenirs servent aussi à oublier ce que l’on ne peut supporter. L’oubli n’est pas le contraire du souvenir, mais son envers, dit la narratrice lisant. Les images et la fiction peuvent aussi être l’instrument de cet oubli, de cette mémoire faussée. Pourtant, la première image-souvenir du film montre trois enfants blonds en Islande, montre le temps d’avant les épreuves, d’avant la tentation de l’oubli, un temps encore éclairé par le soleil que le titre du film prétend abolir. Et la narratrice se souvient elle aussi. Elle ne parvient pas à oublier ce Sandor Krasna qui lui écrit et vit quelque part dans son passé (et non au présent ?). Elle se demande à la fin s’il y aura une prochaine lettre. Peut-être qu’elle voudrait maintenant le rencontrer pour échapper au registre des images, pour échapper à ce monde des apparences où l’on croit naïvement défier le temps. Peut-être voudrait-elle enfin qu’il cesse de prier et d’écrire, et qu’il revienne pour la regarder en face. Un film qui fait voyager le spectateur.

Strum

PS : On peut découvrir l’oeuvre protéiforme et originale de Chris Marker à travers une rétrospective accompagnée d’une exposition à la Cinémathèque française du 3 mai au 29 juillet. Voir ici : Rétrospective Chris Marker

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Adieu Philippine de Jacques Rozier : adieu à l’insouciance

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Voici un film injustement méconnu de La Nouvelle Vague qui n’eût pas le succès qu’il méritait. Adieu Philippine (1962) de Jacques Rozier se déroule en 1960 au moment de ce qu’il était alors convenu d’appeler les « évènements d’Algérie ». Michel, qui travaille comme opérateur à la télévision, rencontre deux inséparables jeunes filles, Liliane et Juliette, qui tombent amoureuses de lui sans oser lui dire. Le plus souvent, les trois amis se voient ensemble, d’autres fois, Liliane ou Juliette voit Michel en cachette. En soulignant l’écart de génération avec les parents et en montrant l’enregistrement d’émissions télévisées de l’époque (Montserrat, A la recherche du jazz), Rozier ancre le film dans son temps, fut-ce au prix de certains cadrages approximatifs, mais il le fait sans les prétentions sociologiques et les collages façon art contemporain du Godard de Masculin Féminin qui se voulait lui aussi un portrait de la jeunesse. Surtout, Rozier fait preuve de davantage d’empathie. Là où Godard regardait ses personnages avec un esprit analytique, en tâchant d’en tirer des lois et des tendances générales, Rozier s’intéresse d’abord au singulier, au sort particulier de ses personnages qui vivent un bel été qui est un adieu à l’insouciance, à quelque chose de plus ineffable et sentimental qui échappe à la loi des grands nombres.

Ce qui est beau dans ce film, c’est ce qu’il passe sous silence, ce qu’il ne dit pas et que l’on devine, sous les dehors de la liberté. Michel doit partir faire son service militaire dans trois mois, ce qui signifie à cette époque, pour les appelés du contingent, participer à la guerre d’Algérie. Jamais le mot « Algérie » n’est prononcé à cause de la censure, mais on y pense ; Liliane et Juliette aussi y pensent qui ne veulent pas voir Michel partir. « Qu’as-tu fait là-bas ? » demandent les parents de Michel à un ami revenu de ses vingt-sept mois de service. « Rien » répond l’autre qui ne veut pas en parler. Tout est dit dans ce « rien ». Mais c’est quand les trois amis se retrouvent en Corse, à l’occasion notamment d’un épisode délicieusement picaresque où Michel tente de récupérer l’argent que lui doit un producteur véreux (excellent Michel Vittorio, le méchant du Magnifique ou le restaurateur aigri de L’Aile et la cuisse), que cet Adieu Philippine tient véritablement ses promesses. En plongeant ses personnages dans les majestueux paysages corses, il trouve un ton plein de charme qui mêle joie des jeux d’été, mélancolie du départ et conscience du caractère éphémère de l’amour par rapport à l’éternité de la nature.

Plus l’on se rapproche du moment où Michel doit partir, plus le film devient beau et musical, le rythme du récit s’appuyant de plus en plus sur la musique et le montage (les jump cuts sont nombreux, une des marques formelles de la Nouvelle Vague). Plus aussi les personnages s’adonnent aux jeux d’été, comme pour oublier ce départ pour l’Algérie qui s’annonce et dont personne ne parle. C’est comme si l’anodin, l’insouciance, étaient là pour conjurer ce tragique qui pourrait advenir hors champ une fois le récit terminé. De nouveau, l’essentiel n’est pas dit (on est loin du discours amoureux selon Rohmer) ou pas montré, même si les deux jeunes femmes sont un temps jalouses. Rozier, qui fait très attention à l’atmosphère musicale de ses séquences, a recours à de belles chansons corses qui illustrent à merveille des images de mer et de montagnes baignées de soleil et en renforcent la beauté et la mélancolie. Les trois interprètes principaux sont des comédiens non professionnels, et à ce jeu-là, ce sont les deux femmes, Yveline Céry et Stefania Sabatini, pleines de vie, qui font la plus forte impression.

Strum

PS : Une photographie du film illustra un ouvrage célèbre de Rohmer sur la Nouvelle Vague.

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100 films préférés

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Autant pour donner au lecteur une meilleure idée de mes goûts que pour céder à une tradition cinéphilique férue de listes, je publie ici les titres de mes 100 films préférés (voire un peu plus…) par ordre alphabétique. Certains films ont été revus récemment, d’autres figurent là sur la foi de souvenirs ou de vieilles fidélités qui ne reflètent pas nécessairement la vérité du présent. Je n’exclus pas non plus certains oublis. Cet exercice où l’on pèse le pour et le contre ne se prêtant guère aux films sortant des sentiers battus, c’est une liste assez classique qui pourrait évoluer au fur et à mesure de mes (re)découvertes. Pourquoi ces réserves et ce sentiment d’une liste peu satisfaisante ? Sans doute parce que le cinéma est riche de si nombreux grands films, et si différents, que toute liste de films ne donne qu’une image incomplète des préférences d’un cinéphile. Toute liste fige artificiellement quelque chose qui est par nature mouvant. La même liste existe pour mes 100 livres préférés.

Cliquez sur les liens pour accéder aux critiques des films déjà chroniqués sur ce blog.

2001 l’Odyssée de l’espace (Kubrick)
8 1/2 (Fellini)

Amour à mort (L’) (Resnais)
Ange (Lubitsch)
Ange Exterminateur (L’) (Bunuel)
Andreï Roublev (Tarkovski)
Ariane (Wilder)
Armée des ombres (L’) (Melville)
Assurance sur la mort (Wilder)
Aventure de Mme Muir (L’) (Mankiewicz)
Aventuriers de l’arche perdue (Les) (Spielberg)
Avec le sourire (M. Tourneur)
Aurore (L’) (Murnau)

Bienvenue Mister Chance (Ashby)
Blade Runner (Scott)
Brigadoon (Minnelli)

Captive aux yeux clairs (La) (Hawks)
Ciel est à vous (Le) (Grémillon)
Chantons sous la pluie (Donen – Kelly)
Chaussons rouges (Les) (Powell & Pressburger)
Chèvre (La) (Veber)
Chien Enragé (Akira Kurosawa)
Choses de la vie (Les) (Sautet)
Chungking Express (Wong Kar-Wai)
Colonel Blimp (Powell & Pressburger)
Contes de la lune vague après la pluie (Les) (Mizoguchi)
Crimes et Délits (Allen)
Cyclone à la Jamaïque (Mackendrick)

Des jours et des nuits dans la forêt (Satyajit Ray)
Demoiselles de Rochefort (Les) (Demy)
Dersou Ouzala (Akira Kurosawa)
Désiré (Guitry)
Docteur Mabuse le joueur (Lang)

Elle et lui (McCarey) – version de 1957
Enfant sauvage (L’) (Truffaut)
Enfants du Paradis (Les) (Carné)
Epouvantail (L’) (Schatzberg) ou Eve (Mankiewicz)
Eté précoce (Ozu)
Evangile selon St Matthieu (L’) (Pasolini)
E.T. (Spielberg)

Fanny et Alexandre (Bergman)
Fin du Jour (La) (Duvivier)

Folle Ingénue (La) (Cluny Brown) (Lubitsch)
Forbans de la nuit (Les) (Dassin)
Fureur Apache (Aldrich)

Hannah et ses soeurs (Allen)
Hara-Kiri (Kobayashi)
Heure Suprême (L’) (Borzage)
Homme sans passé (L’) (Kaurismaki)
Gens de Dublin (les) (Huston)
Gentleman Jim (Walsh)
Goupi Mains Rouges (Becker)
Grande Illusion (La) (Renoir)
Griffe du passé (La) (J. Tourneur)
Guépard (Le) (Visconti)

Homme qui tua Liberty Valance (L’) (Ford)

Il était une fois en Amérique (Leone)
Impossible Monsieur bébé (L’) (Hawks)
Incompris (L’) (Comencini)
Ivan le Terrible (Eisenstein)

Lumières de la ville (Les) (Chaplin)

Madame de… (Ophuls)
Memories of Murder (Bong Joon-ho)
Monde d’Apu (Le) (Satyajit Ray)
Mon voisin Totoro (Miyazaki)
Mort aux trousses (La) (Hitchcock)

Nausicaä de la vallée du vent (Miyazaki)
No Country for old men (Joel et Ethan Coen)
Nostalghia (Tarkovski)
Nuit Américaine (La) (Truffaut)

Othello (Welles)

Parle avec elle (Almodovar)
Partie de campagne (Renoir)
Phantom of the Paradise (De Palma)
Plaisir (Le) (Ophuls)
Playtime (Tati)
Plus belles années de notre vie (Les) (Wyler)
Poursuite Infernale (La) (My Darling Clementine) (Ford)
Privé (Le) (Altman)

Quand passent les cigognes (Kalatozov)
Quarante tueurs (Fuller)

Que la bête meure (Chabrol)
Qu’elle était verte ma vallée (Ford)

Règlement de comptes (Lang)
Roi de coeur (Le) (De Broca)

Scaramouche (Sidney)
Secret Magnifique (Le) (Sirk)
Sept Samouraïs (Les) (Akira Kurosawa)
Soleil vert (Fleischer)
Sous le soleil de Satan (Pialat)
Splendeur des Ambersons (La) (Welles)

The Swimmer (Perry)
The Yards (Gray)
Time and Tide (Hark)
Traquenard (Nicholas Ray)

Une Vie difficile (Risi)

Vertigo (Hitchcock)
Voleur de bicyclette (Le) (De Sica) ou Stromboli (Rossellini)
Voyage au bout de l’enfer (Cimino)

Yi Yi (Yang)

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L’Ange exterminateur de Luis Buñuel : amère plaisanterie

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L’Ange Exterminateur (1962) de Luis Buñuel repose sur une idée aussi simple que géniale : à l’issue d’un dîner, de grands bourgeois mexicains se retrouvent prisonniers dans le salon de la demeure patricienne ayant abrité leurs agapes : une force invisible les empêche de quitter les lieux. Au dehors, la même barrière psychologique retient les secours qui tentent d’entrer dans la maison, si bien que les invités sont contraints de cohabiter dans cet espace restreint pendant plusieurs jours.

De ce argument de film fantastique ou de nouvelle sud-américaine, Buñuel tire un film imprévisible et passionnant, à la fois par ce qu’il raconte en surface et par les interprétations que le film commande. Il y a dans ce chef-d’oeuvre du cinéma surréaliste (et du cinéma tout court), au moins trois niveaux de récit. Si l’on s’en tient au déroulement factuel des évènements, nous voyons des individus d’une parfaite urbanité qui finissent par vouloir s’entretuer au fur et à mesure que la soif, la faim, la peur, viennent à bout de leur courtoisie et de leur éducation. Buñuel montre la dégradation des rapports au sein du groupe avec un art consommé du récit, faisant d’abord voir la perplexité des prisonniers, puis leur prise de conscience du caractère incroyable et inexplicable de la situation, ensuite la peur qui les saisit, ce qui occasionne les premières disputes et les premières lâchetés, suivie de l’horreur de cette promiscuité imposée (« l’enfer, c’est les autres » du Huis clos de Sartre devenant « le plus grand supplice : ne pas être seul« ), enfin leur révolte qui prend significativement comme cible non pas les circonstances ou quelque dieu inconnu, mais l’hôte qui se retrouve accusé d’être responsable de la situation. Peu à peu, hormis certains qui conservent leurs dignité (le médecin, voix de la raison), les prisonniers en viennent à se conduire « comme des bêtes ». La civilisation, les règles de vie commune, ne seraient qu’un vernis qui disparaitrait dès que la force de l’habitude cède à l’imprévu. Buñuel identifie très précisément les symptômes de cette défaite de la raison : le mécanisme du bouc émissaire, la tentation du suicide, le piège des paradis artificiels, le recours aux superstitions et la prégnance de la religion.

Ce qui nous amène au deuxième niveau du récit : L’Ange Exterminateur peut aussi être vu comme une farce religieuse, telle que Buñuel en tourna beaucoup. Le premier plan du film montre la façade d’une église et le second un panneau portant les mots « Rue de la Providence ». Tout ceci pourrait n’être qu’une facétie de la Providence divine s’amusant à emprisonner pour leur édification ces grands bourgeois qui haïssent « la grossièreté, la violence et la saleté » dans lesquelles ils sont contraints de se vautrer parce qu’elles sont pour eux la marque de ce peuple qu’ils méprisent. Jorge Luis Borges se plaisait à imaginer que le monde n’était peut-être qu’une « plaisanterie cosmique » propre à distraire un dieu facétieux : nous y sommes. Au début du film, les serviteurs quittent d’ailleurs un à un la maison, mûs par une force irrésistible et laissant les maîtres seuls entre eux ; c’est alors, quand l’entre-soi est à son comble, que le calvaire commence. Il est certes moins facile de prôner de beaux principes sur l’ordre du monde quand on n’est plus servi dans son salon, quand on n’a plus rien, quand on a faim et que l’on a peur de l’avenir. Ces mondains font l’expérience pendant quelques jours de ce que c’est que d’être privé de tout, et sans doute tiendraient-ils pour moins juste cet ordre normal des choses qu’ils nomment Providence si cette inversion de leur situation devait devenir permanente, si l’Apocalypse de Jean censée délivrer « le peuple de Dieu » advenait en châtiant de cette façon les plus riches. Les boudoirs attenants au salon sont d’ailleurs ornés de peinture représentant des motifs religieux et Buñuel en fait le lieu de plus d’un blasphème (adultère, suicide). Une nuit, on entend les rêves des personnages, et ce fond sonore nous laisse apercevoir une forme hystérique, doloriste et répressive de la pratique de la religion qui est leur cadre mental et conceptuel (que Buñuel connut lui-même enfant par le lieu de sa naissance, au sein d’une famille catholique de la bourgeoisie de Saragosse, et par son éducation chez les jésuites).

La solution de l’énigme possède la logique d’une nouvelle de Borges (encore lui) ou de Bioy Casares : il suffisait, en vertu d’un malicieux parallélisme des formes, que chacun reprenne la place qu’il tenait au moment où le sortilège a débuté, comme des pièces sur un échiquier, pour que le cours normal de la vie reprenne. Mais pour Buñuel, la plaisanterie est amère si l’on en croit l’épilogue, où l’on comprend qu’il y avait dans le film un troisième niveau de lecture, d’ordre politique cette fois. Depuis ses débuts, le surréalisme s’est toujours vu comme un mouvement compagnon de route du communisme et le Second manifeste du surréalisme d’André Breton, notamment, abonde en pages exaltées et pompières se réclamant de Marx et des révolutionnaires, ce qui en fait moins un manifeste esthétique qu’une déclaration d’appartenance politique. Sans avoir jamais été aussi explicite et grandiloquent que Breton, et avec beaucoup plus d’humour, Buñuel a souvent utilisé le cinéma comme arme politique, notamment contre l’Espagne de Franco qu’il exécrait au point de se faire naturaliser mexicain en renonçant à sa nationalité espagnole. Dans sa filmographie, L’Ange Exterminateur suit d’ailleurs Viridiana (1961), production espagnole à l’origine qui créa un tel scandale lors de sa projection au Festival de Cannes en 1961 (« sacrilège et blasphématoire » jugea le Vatican – on se souvient que le film détourne la Cène) que les autorités espagnoles décidèrent d’annuler rétroactivement les autorisations administratives du film, de poursuivre en justice la production et de saisir et détruire toutes les copies espagnoles. Ce qu’il faut comprendre devant L’Ange Exterminateur, c’est sans doute que dans l’esprit de Buñuel, ces grands bourgeois enfermés dans une belle demeure tout le long du film, puis dans une église à la fin, sont les mêmes que ceux qui ont laissé faire Franco en Espagne quand celui-ci massacrait des civils, fermant les yeux pourvu que l’ordre des choses demeure le même, séparés des images de la réalité par les images de dieu et le pouvoir d’absolution de l’Eglise, pareils aux moutons de l’épilogue. C’est probablement le sens de la fusillade finale. La ligne invisible du film est aussi celle qui sépare irrémédiablement les classes sociales selon Buñuel, les rend aveugles les unes aux autres car elles cohabitent dans des mondes juxtaposés ne communiquant pas entre eux.

Ajoutons que L’Ange Exterminateur est filmé dans un élégant noir et blanc éclairé par le grand chef opérateur mexicain Gabriel Figueroa (on ne se douterait pas que le budget fut si restreint que Buñuel s’en était plaint), contient certaines images aussi incongrues qu’inoubliables (l’ours dans la maison) et est monté avec un sens du rythme et une attention à l’importance des échos dans un film qui créent de très amusantes répétitions dans la narration. Quant aux trois niveaux de récits, ils cohabitent sans se porter préjudice dans ce film prodigieux, qui prodigue le même plaisir selon qu’on le considère comme un récit fantastique, une satire religieuse, une fable politique, ou tout cela à la fois.

Strum

PS : L’Ange exterminateur a été réédité récemment en DVD/blu-ray par Movinside.

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Nobody knows de Hirokazu Kore-eda : les enfants clandestins

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Lorsque défile le générique de Nobody knows (2004), on acquiert la conviction que l’on vient de voir l’oeuvre maîtresse de Hirokazu Kore-eda. Le thème central de son oeuvre (les fautes de parents défaillants retombant sur les enfants) y trouve son expression la plus achevée. C’est avec une extrême délicatesse qu’il filme cette histoire de quatre enfants abandonnés par leurs parents, comme s’il les observait dans un coin du cadre en retenant son souffle. Le sujet du film est annoncé dans la séquence inaugurale par un dialogue et une image. Le dialogue : les voisins déclarant qu’ils n’aiment pas les enfants en bas âge car ils sont bruyants. L’image : la mère faisant sortir ses enfants Kyoko, Shiguri et Yuki des valises dans lesquelles ils étaient dissimulés. C’est comme si personne ne voulait, ne tolérait même, ces enfants quand ils ne sont pas uniques, comme s’ils étaient les voyageurs clandestins de la société japonaise. Le taux de natalité japonais est l’un des plus bas au monde et le pays traverse une crise démographique sans précédent, perdant chaque année des habitants en raison d’un accroissement naturel négatif que ne compense pas un solde migratoire déficitaire. A cette aune, selon de récentes projections, la population japonaise baissera par millions dans les années qui viennent. Cette observation n’est pas fortuite. En s’inspirant de la véritable histoire de quatre enfants laissés à l’abandon pendant neuf mois dans un petit appartement de Tokyo sans que personne ne s’en préoccupe, Kore-eda interroge du regard la société japonaise dans son rapport aux enfants, son incapacité à répondre à ses besoins sociaux, et invite son spectateur à faire de même. Sans doute les voisins se sont-ils défendus en disant qu’ils « ne savaient pas ». Non, ce n’est pas moi. Nobody knows.

Les quatre enfants du film ne sont pas seulement des enfants clandestins, sommés par leur mère de ne pas sortir de chez eux, oubliés par leurs pères irresponsables (car ils sont de lits différents), ils sont comme invisibles. Personne ne les voit errer dans la rue, personne ne s’en offusque, personne ne leur vient en aide si ce n’est, occasionnellement, un employé de supermarché ou une collégienne perdue elle aussi. Or, c’est une réponse collective qu’il faudrait car ils sont aussi les enfants de l’interminable crise économique japonaise. Au début du film, un semblant d’ordre règne dans l’appartement car la mère qui a confié à son ainé Akira la tâche de s’occuper des autres enfants, revient de temps à autre. Puis, elle disparaît, déterminée à vivre sans ses enfants en les laissant derrière elle comme on oublie un bagage. « J’ai le droit d’être heureuse » gémit cette écervelée en partant, argument aussi lâche que spécieux, même si ses difficultés matérielles comme celles des différents pères sont réelles. Les enfants n’auraient-ils en retour aucun droit ? Seraient-ils donc des bêtes qui une fois mises au monde devraient survivre seules, images vivantes des fautes de parents devenus aveugles ? Le dérisoire pécule que laisse la mère à Akira ne suffira pas à subvenir aux besoins des enfants.

Neuf mois, c’est aussi le temps de tournage du film. Le temps pour Kore-eda d’apprivoiser ses enfants acteurs, de tirer d’eux des moments d’un merveilleux naturel, de filmer l’effet du temps qui passe sur eux. Car le cinéaste n’a recours à aucune incrustation, aucune horloge, pour marquer l’écoulement du temps et une fois la mère partie, la narration ne comporte nulle césure, coulant aussi doucement qu’inexorablement. C’est par de petits détails que l’on s’aperçoit de l’abandon progressif dans lequel sont laissés les enfants : une lettre annonçant une coupure d’électricité faute de paiement, les bains pris au parc à défaut d’eau courante, les cheveux qui poussent, les vêtements qui se tâchent ou se déchirent, le délitement général de l’appartement. Le format intime choisi par Kore-eda (un 1,66:1 au lieu du 1,85:1 standard) lui permet de concentrer son attention sur les gestes des enfants, de cadrer fréquemment en gros plans leurs pieds et leurs mains, ces membres ronds et toujours en mouvement, à la fois maladroits et habiles, qui disent plus qu’aucun autre l’appartenance à l’enfance. Il filme la vie des enfants à l’écart d’un monde indifférent avec un regard de documentariste. Ces enfants que les voisins ne veulent pas voir, lui les regarde en posant sa caméra à terre. Il les regarde de près car lui les croit importants, ces enfants courageux qui trouvent même la force de sourire dans leur malheur.

En édulcorant quelque peu le fait divers d’origine, Kore-eda nous préserve du sordide. Toutefois, survient dans le récit le moment où l’un des enfants, après avoir été clandestin, après avoir été invisible, devient fantôme. On ne voit pas l’accident qui a lieu hors champ, tout comme les enfants se sont trouvés hors du champ de la société japonaise, descendant toujours plus profondément dans les entrailles de la terre des hommes, empruntant ce grand escalier dans la rue, sorte de toboggan social à une voix, que l’on retrouve dans plusieurs plans du film pour un voyage sans retour. Du reste, ce retour, qui s’en préoccupe ? Car souvenons-nous : Nobody knows. Un film bouleversant dont les jeunes interprètes sont exceptionnels.

Strum

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The Third Murder de Hirokazu Kore-eda : père et juge

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The Third Murder (2018) s’inscrit dans la lignée thématique des précédents films d’Hirokazu Kore-eda préoccupés des pères indignes ou défaillants. Il y a plusieurs manières de raconter le film, mais on pourrait le résumer ainsi : C’est l’histoire de trois pères. Shigemori (Masaharu Fukuyama), avocat pénaliste, travaille tant qu’il ne voit plus sa fille ; Misumi (Kōji Yakusho, impressionnant), condamné autrefois à trente ans de réclusion pour un double homicide, est le père d’une jeune fille qu’il n’a pas vue depuis des années ; le dernier, un chef d’entreprise véreux, abuse de sa fille Sakie (Suzu Hirose). Le troisième meurtre dont parle le titre est celui commis par Misumi ; s’érigeant juge, il tue le père de Sakie pour la venger, assassinat qui ouvre le film.

Avant de parvenir à de telles conclusions, il faut toutefois patiemment démêler l’écheveau mis en place par Kore-eda à partir de la question suivante, point d’articulation apparent de la narration : pour quels motifs Misumi a-t-il commis ce troisième meurtre ? Or, la véritable question que pose le film est autre, c’est celle qui ronge Kore-eda depuis tant d’années : pourquoi faut-il que les fautes des parents retombent sur leurs enfants ? Le recours à une intrigue criminelle ne lui permet pas plus que ses films précédents de répondre à cette question, mais il y trouve un cadre formel qui lui fait écho. Tout le long du récit, Shigemori rend visite à Misumi en prison. Ils s’entretiennent dans un parloir où, à l’instar de Kurosawa à la fin de Entre le ciel et l’enfer (1963), Kore-eda utilise la vitre les séparant pour figurer par les reflets de leur visage la nature des liens les unissant. Au début, leurs reflets sont en vis-à-vis et leurs relations sont celles d’antagonistes, Misumi ne cessant de changer de version et répondant allusivement aux questions de son avocat, comme s’il se désintéressait de son sort. Ce n’est que lorsqu’il apprend que Shigemori est comme lui père d’une fille qu’un lien de compréhension se noue entre eux. Kore-eda reconfigure alors sa manière de les filmer au parloir, d’abord en effaçant littéralement la vitre les séparant grâce à une prise de vue latérale, ensuite en superposant par un jeu de reflets leurs deux visages, comme s’ils étaient les mêmes : deux pères impuissants à répondre aux attentes de leur enfant. L’effet produit est douteux sur un plan esthétique mais louable sur le plan de la cohérence formelle. Même si ces jeux de reflet sont assez nouveaux chez Kore-eda, on reconnaît bien ici la méthode du cinéaste, ce goût de la précision qui alourdit parfois son style, cette façon de compenser l’impossible captation de la vérité par la clarté de ses images. D’une certaine façon, les films de Kore-eda sont toujours des enquêtes, d’habitude sur une famille, ici sur un meurtre.

En se rapprochant des pensées de Misumi, Shigemori ne prend pas seulement conscience de ses propres déficiences de père, il en vient aussi à éprouver de nouveau la différence entre la vérité judiciaire et la vérité des faits. La première n’est que la résultante de la conjonction des différents éléments de procédure du procès, et pour Shigemori c’est exclusivement sa stratégie de défense qui doit la déterminer ; mais elle ne permet jamais de reconstituer avec exactitude le déroulement de faits qui restent insaisissables, qu’ils concernent un crime ou un secret de famille. Comment savoir « alors que l’on ne connaît même pas les membres de sa propre famille », comme l’affirme un quatrième père, celui de Shigemori venu lui rendre visite ? C’est la raison pour laquelle Shigemori ne peut qu’essayer de deviner ce qui est advenu sans en avoir la certitude. C’est également le sens du retournement de situation qui intervient lors du procès (expédié par un tribunal moins désireux de connaitre la vérité que de faire « l’économie » d’une nouvelle procédure) : Sakie est empêchée de révéler publiquement son secret par la faute de Misumi, alors même que cette révélation l’aurait peut-être aidée à surmonter, fut-ce partiellement, son traumatisme, comme si les trois pères s’étaient inconsciemment ligués par-delà la mort pour enterrer ces secrets de famille qui sont toujours l’angle mort des films de Kore-eda, ombre du passé hantant le présent. Seul sait celui qui est dépositaire du secret. Ici, il s’agit de Misumi à qui Sakie s’était confiée. Et c’est pourquoi Misumi est le seul véritable juge de cette histoire, à la fois juge et bourreau, pour le père de Sakie comme pour lui-même car il estime qu’il a fait suffisamment de mal dans sa vie. Belle interprétation des trois acteurs principaux. En somme, bien qu’une partie de la critique fasse la fine bouche, voici un bon cru de Kore-eda.

Strum

PS : Mes yeux, mes neurones et mes oreilles ont également eu à subir Avengers Infinity War ce week-end. Voici ma critique : boum, boum, haha, et re-boum, soit deux, trois rires (car il y a deux, trois reparties bien senties) noyés au milieu d’une déplaisante et très sérieuse esthétique de destruction qui parvient à déréaliser un génocide universel à force de surenchère technologique, sans compter l’idée inepte de donner le premier rôle au méchant et d’en faire un être mélancolique. Je n’aime guère cette fascination pour l’idée d’apocalypse.

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La Fille à la valise de Valerio Zurlini : belle, trop belle

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Lorsque, dans La Fille à la valise (1962) de Valerio Zurlini, Lorenzo (Jacques Perrin) voit Aida (Claudia Cardinale) descendre lentement l’escalier de sa demeure au son d’Aïda, on peut imaginer qu’elle est pour lui l’image vivante de l’esclave de Verdi sortie de scène pour le rencontrer. Son extraordinaire beauté, son port altier, la différence de classe sociale qui les sépare, tout concourt à lui donner l’impression qu’il est un nouveau Radamès prêt à mourir d’amour pour elle. Et quand bien même elle ne serait pas Aïda elle-même, elle reste semblable aux créatures célestes des tableaux de la Renaissance italienne (on reconnait un Raphaël) qui ornent les murs.

Tout le long du récit, Lorenzo n’a de cesse de vouloir aider Aïda. Il ne cherche pas seulement à racheter la conduite indigne de son frère ainé qui a séduit puis abandonné la jeune femme en lui promettant monts et merveilles. Lui, le fils cadet d’une riche famille de Parme, veut vraiment la sortir de sa condition de chanteuse de cabaret car il se fait d’elle une autre image nourrie de ses rêveries. Mais Lorenzo sous-estime les forces sociales qui régissent les destins dans l’Italie de 1962 autant qu’il présume de ses forces. S’il est assez âgé pour former le rêve de devenir le chevalier servant d’Aida, il reste trop jeune pour connaître la vie et être légalement responsable de sa fortune ; il ne peut lui proposer qu’une aparté de quelques jours qui ne changeront rien à son destin de femme exploitée.

Zurlini filme avec beaucoup de sensibilité cette histoire d’amour impossible. Sa caméra cerne les visages de ses interprètes comme s’il voulait en explorer l’intériorité derrière les appartenances de classe et de sexe. La lumière du film, diffuse, éclaire de près les personnages sans rien en cacher. Les choix de musique s’accordent également très bien aux scènes. Outre Aïda de Verdi, Zurlini utilise le El Deguello de Dimitri Tiomkin et sa trompette du destin lors d’une séquence où Lorenzo observe Aida danser avec un homme plus âgé et prend conscience de son impuissance à agir face à une société patriarcale qui n’a pour la jeune femme aucune forme de respect. « Qui me défendra ? » dit-elle au prêtre (Romolo Valli dans un de ces rôles qui lui allaient si bien) venu défendre les intérêts de Lorenzo. « Personne » lui fait comprendre l’ecclésiaste en ne répondant pas. Il prétend représenter un porteur de croix face à une femme soit-disant impure ; en réalité, c’est elle qui porte une croix, la croix de sa beauté, de son corps de déesse, la croix de sa candeur aussi. Car bien qu’elle ait déjà beaucoup vécu, bien qu’elle soit mère déjà, bien qu’elle sache ce que ces brutes qui l’entourent attendent d’elle, ses gestes témoignent d’une candeur qui résiste à sa vie difficile.

Belle comme un soleil, pouvant faire voir la profondeur de sa détresse ou la source cachée de sa joie par la simple inflexion de son sourire, Claude Cardinale est magnifique dans le rôle-titre et le film lui doit beaucoup. Peu d’actrices auraient pu incarner avec un tel naturel ce mélange de candeur et de sensualité latine où la résignation l’emporte sur l’espoir. Jacques Perrin, dans ce qui est peut-être son meilleur rôle, où son visage à la fois juvénile et buté fait merveille, est lui aussi digne d’éloges. Dans La Fille à la valise, tout s’achète, et pour tous, hormis Aida et Lorenzo, l’argent est la mesure du respect. Aida n’est qu’une « fille » désargentée avec une valise et le titre du film, volontairement condescendant (et familier dans sa traduction française), lui refuse même le droit à un prénom. Quelques misérables billets de banque en guise de lettre d’adieu symboliseront d’ailleurs son futur destin. Un film splendide et émouvant.

Strum

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Le Pont du Nord de Jacques Rivette : les contrebandières

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Le Pont du Nord (1980) de Jacques Rivette est un film de contrebandier. On y croise deux femmes, Marie (Bulle Ogier) et Baptiste (Pascale Ogier) (mère et fille), dans un Paris filmé comme un décor de science-fiction. Marie, apparentée aux mouvements gauchistes des années 1970, sort de prison et espère retrouver Julien (Pierre Clémenti) qu’elle aime ; Baptiste, qui vient d’on ne sait quel « ailleurs », crève les yeux des affiches publicitaires qui envahissent la ville. Les deux femmes errent dans les rues d’un Paris gris et bruyant, passant par ses ponts et ses escaliers secrets, ses voies ferrées et ses chemins de traverse. Walter Benjamin avait écrit sur les passages parisiens. « La ville est une toile d’araignée où nous sommes surveillés par les Max » assure Pascale Ogier de sa voix de petite fille naïve qui demande un temps d’adaptation.

C’est le film d’un homme qui refuse la société de contrôle et de surveillance du monde moderne, qui prétend se placer hors d’elle pour dénoncer le quadrillage qu’elle a mis en place. C’est pourquoi l’on passe ici tant de temps dans des hangars vides, des terrains vagues, des chantiers, des immeubles décrépits voués à la démolition, lieux d’où part le regard de Rivette sur un monde qui change. C’est à partir de ce poste d’observation extérieur à la société qu’il fait le bilan des années de présidence de Giscard, faisant voir dans une scène des coupures de presse évoquant certains faits divers emblématiques de la fin des années 1970 (l’enlèvement du baron Empain, les assassinats de Jean de Broglie et de Pierre Goldman, la mort de Mesrine, etc.). Marie et Baptiste sont aux prises avec une mystérieuse organisation qui complote contre la société sans que jamais Rivette en désigne les instigateurs ou en explicite le but. Vingt ans auparavant, Lang annonçait mille yeux nous observant dans Le Diabolique Docteur Mabuse et nommait un coupable : Mabuse ; en 1980, Rivette renvoie à un pouvoir de surveillance gazeux et invisible au nom d’une intime conviction plutôt que d’un raisonnement, comme les adeptes des théories du complot. S’agissant des liens entre l’urbanisme et le pouvoir politique, on peut se référer à L’Invention de Paris, livre intéressant d’Eric Hazan.

Maigres sont les moyens de Marie et Baptiste pour s’opposer au complot dans ce film au budget limité tourné avec un esprit de contrebande. Rivette filme les gesticulations de Baptiste (qui s’entraîne au premier kata de Karaté) avec parfois autant de tendresse que de circonspection. Du reste, celle-ci n’utilise pas toujours son libre arbitre avec bon escient peut-être parce que cette jeune femme qui vit dans une réalité parallèle croit avant tout « au destin » : ainsi dans cette scène où elle abat un homme peut-être innocent d’une balle dans le dos. Dans la mesure où un « Max » (Jean-François Stévenin) censé faire parti des « méchants » tente aussi de protèger Marie, on en vient à penser que ce film complotiste est peut-être moins manichéen, moins ouvertement révolutionnaire, qu’il n’y parait, à moins qu’il ne soit surtout désabusé. D’ailleurs, ce que Rivette craignait en 1980 en imaginant une héroïne cherchant à aveugler un Big Brother nous surveillant à travers des affiches publicitaires n’est rien par rapport au réseau de surveillance instauré progressivement par Internet ; la paranoïa d’hier est devenue prescience du futur.

L’ensemble forme un film à l’atmosphère singulière, non dénué de charme, où certains plans, par exemple les panoramiques d’ouverture et de fermeture, donnent une image saisissante de la ville nouvelle qui se construit. L’utilisation du Libertango d’Astor Piazzolla dans la bande-son ajoute un agrément supplémentaire. Il est dommage que l’humour potache d’une scène de Karaté vienne gâcher le potentiel tragique de la fin, Rivette choisissant même de garder un plan où Pascale Ogier éclate de rire. Cette primauté donnée par principe aux imprévus d’un tournage se fait au détriment d’une approche plus concrète du cinéma où l’intérêt général du film primerait sur toute autre considération. On peut le regretter. Mais c’est sans doute ainsi que Rivette estimait exercer sa liberté de cinéaste, liberté que chacun des membres historiques de la Nouvelle vague française (Truffaut, Godard, Chabrol, Rohmer, Rivette) exerça si différemment.

Strum

PS : Le Pont du Nord fait partie d’un coffret qui vient de paraitre aux éditions Potemkine où l’on trouve aussi Céline et Julie vont en bateau.

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L’Ile aux chiens de Wes Anderson : éloge de la fidélité

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L’Ile aux chiens (2108), beau film d’animation image par image, raconte l’histoire improbable de chiens exilés sur une île de déchets par un maire japonais leur vouant une haine séculaire. Wes Anderson en parle dans ses entretiens avec la presse comme d’un film qui rend hommage au cinéma japonais, de même que The Grand Budapest Hotel (2014) était ancré dans le contexte mélancolique de la Mitteleuropa finissante. Un buste de Stefan Zweig marquait le seuil de ce dernier film. Ici, c’est aux dires mêmes d’Anderson, l’ombre tutélaire de Kurosawa qui s’étend sur les compositions en triangle de certains plans, et pour tout amateur du grand Akira, la scène du film où retentit le superbe hymne musical des Sept Samouraïs composé par Fumio Hayasaka en signale le véritable début après un prologue un peu long – un peu plus tard, c’est la musique de L’Ange Ivre de Kurosawa qui est cette fois utilisée. Kobayashi, le maire, a d’ailleurs les traits de Toshiro Mifune et son pupille Atari, un garçon de 12 ans, est un personnage kurosawaïen par l’indéfectible fidélité qui le lie à son chien Spots. Afin de le retrouver, Atari brave l’interdit familial en se rendant sur l’île où ont été mis en quarantaine les chiens, trouvant sur place cinq alliés, Chief, Rex, King, Duke, Boss, cinq mâtins ayant mis leurs différends de côté pour organiser entre eux une démocratie directe, chaque décision étant prise à la majorité des voix.

En filigrane, apparait comme dans The Grand Budapest Hotel une critique (certes convenue) des régimes autoritaires et intolérants ne supportant pas la différence et les minorités. Contrairement au même film, en revanche, on ne trouve ici nulle trace d’ironie peut-être parce que le cinéma humaniste et directe de Kurosawa en était lui-même dépourvu. La réussite du film tient pour beaucoup à la qualité des dialogues et à la chaleur des voix des interprètes (Bill Murray, Brian Cranston, Jeff Goldblum, Edward Norton, Scarlett Johansson, entre autres). C’est une vision du Japon largement extérieure et exotique, où l’imagerie d’Epinal n’est jamais très loin (les personnages japonais sont d’ailleurs un peu caricaturaux), mais cela importe peu finalement dans un film où les sentiments humains, tels qu’ils peuvent s’exprimer au niveau individuel, sont placés plus hauts que les habitudes et les préjugés légués par la tradition sur un plan collectif. L’éloge ici n’est pas celui de la fidélité au passé ou au pays, mais de la fidélité à l’autre, et l’esthétique de miniaturisation en vigueur dans le film ne diminue pas l’importance des sentiments qui guident les personnages. Hormis l’ouverture inutile, les flashbacks (Anderson est friand de récits emboités) sont d’ailleurs d’un ordre personnel. Il est symptomatique que l’on parvienne, à partir d’un synopsis qui a des allures de plaisanterie, à passer outre le caractère un peu saccadé de l’animation et la simplicité de confection des marionnettes (cette approche artisanale a au contraire du charme) pour considérer des personnages dotés d’attributs canins comme porteurs de sentiments humains, lesquels semblent logés dans le brillant de leurs yeux mouvants. Car ici, ce sont des chiens que l’on se sent le plus proche. Ce sont eux que l’on comprend et qui portent le point de vue du récit. L’accompagnement musical conçu par Alexandre Desplat trouve un bel équilibre entre ballades mélancoliques et rythmes japonisants.

Strum

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Sammy Going South d’Alexander Mackendrick : l’enfant terrible

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Sammy, enfant anglais de 10 ans, perd ses parents lors du bombardement de Port-Saïd en Egypte pendant la crise du Canal de Suez en 1956. Démuni, il part seul sur la route pour rejoindre sa tante Jane qui vit à Durban, en Afrique du Sud, à près de dix mille kilomètres de là. Dans Sammy Going South (1963), Alexander Mackendrick raconte l’odyssée d’un enfant obstiné et terrible. Que l’on n’imagine pas une fable sur un innocent livré à lui-même et découvrant les difficultés de la vie. Le point de vue du réalisateur sur l’enfance est à rebours de ce schéma habituel et Sammy est fait d’une matière plus dure que le monde qui l’entoure. Comme dans le superbe Cyclone à la Jamaïque où des enfants amoraux causaient la perte de pirates essayant de les protéger, c’est un enfant dépourvu de conscience qui refuse l’aide qu’on lui porte, causant la mort d’un syrien qui prétend l’aider, rendant presque fou un grec qui le suit à la trace pour le compte d’une riche américaine qui s’est prise d’affection pour lui. Les deux hommes espéraient monnayer leur assistance mais l’indifférence avec laquelle Sammy les abandonne à leur sort rend la première partie du film aussi troublante que fascinante. Mackendrick porte un regard à la fois ambivalent et admiratif sur cet orphelin à l’invincible vitalité qui dissuade toute pitié, non seulement celle des autres mais aussi celle du spectateur.

Le film bifurque lorsque Sammy rencontre en pleine savane Wainwright, un vieux contrebandier joué par Edward G. Robinson avec son humanité habituelle. Un lien filial se crée entre ces deux parias (l’homme par choix, l’enfant par le fait du hasard), qui se reconnaissent mutuellement comme faisant partie de la même famille humaine : celle des esprits trop indépendants pour accepter les règles de la vie en société. C’est lorsque Sammy se choisit Wainwright comme père de substitution qu’il acquiert la conscience des conséquences de ses actes qui lui avait fait défaut jusque là. Un enfant a besoin d’un père pour être entier et attentif aux autres. C’est une belle morale que le film énonce cependant explicitement, perdant alors de son mystère pour devenir un plus conventionnel récit d’apprentissage. Le personnage de la tante qui arrive tardivement dans l’histoire fait d’ailleurs preuve d’une compréhension de la situation qui n’est guère crédible. Ce contraste entre la première et la seconde partie du film tient sans doute au désaccord qui survint pendant le tournage entre Mackendrick, persuadé du caractère foncièrement amoral de l’enfant, et le producteur Michael Balcon, qui entendait tirer du récit un film édifiant sur un orphelin triomphant de l’adversité. Visions irréductibles que le film ne peut réconcilier tout à fait et qui expliquent sans doute la fin expéditive, résultat de coupures imposées par la production, même si l’ensemble reste éminemment recommendable. Le film fut tourné au Kenya et le chef opérateur Erwin Hillier rend compte de la lumière particulière de l’Afrique dans de belles images en format cinemascope dont la force de dépaysement est accentuée par le sens du détail de Mackendrick.

Strum

PS : Sammy Going South, connu aux Etats-Unis sous le nom A Boy Ten Feet Tall, fait partie d’un coffret Mackendrick qui vient de paraitre chez Tamasa et comprend aussi Mandy et The Maggie. Américain élevé en Ecosse, Mackendrick a toujours été fasciné par les esprits indépendants, par la mentalité des insulaires et des individus en rupture de ban. Son oeuvre trop brève et son parcours (des comédies Ealings aux films sur l’enfance en passant par Le Grand Chantage) sont singuliers.

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