
On n’est pas sérieuse quand on a 17 ans, « on se laisse griser », à l’instar de Corinne Luchaire, la fille du journaliste collaborationniste Jean Luchaire, qui débuta sa brève carrière cinématographique dans Prison sans barreaux de Léonide Moguy (1938), dont le tournage occupe une partie de Les Rayons et les ombres de Xavier Giannoli. Devant le film de Moguy, il faut très peu de temps au spectateur pour se défaire du souvenir du visage rond et doux de l’actrice de Giannoli, Nastya Golubeva, et lui substituer l’ovale en lame de couteau de la véritable Corinne Luchaire, au regard fixe et perçant. Elle lance d’ailleurs son « je suis innocente, innocente, innocente« , d’une manière fort différente, moins appuyée. Ce film aux bons sentiments, ce qui n’est nullement une tare, raconte une histoire qui en imbrique deux : d’abord, le récit des tentatives de la nouvelle directrice (Annie Ducaux) d’une maison de correction pour éduquer ses pensionnaires plutôt que les traiter comme des délinquantes irrécupérables, ensuite celui moins convainquant de ses déboires sentimentaux. Nelly (Corinne Luchaire), une pensionnaire de 17 ans, se trouve à l’intersection des deux récits : protégée de la directrice qui veut faire de cette jeune sauvageonne une citoyenne accomplie afin d’obtenir sa grâce, elle tombe amoureuse du docteur de l’établissement, qui se trouve être le fiancé caché de la directrice, devenant dès lors, sans le savoir, la rivale de sa bienfaitrice. De ces deux sujets, le thème de société et le trio amoureux, le film traite mieux le premier qui semble davantage intéresser Moguy. Il oppose deux conceptions de l’éducation, une approche répressive, qui fut historiquement celle des maisons de redressement en France, et l’approche humaniste de la nouvelle directrice qui devient une mère pour ces jeunes filles exclues de leurs foyers pour des raisons le plus souvent inavouables (inceste, faux témoignages, vétilles maquillés en crimes). L’Histoire donnera raison à Yvonne, la nouvelle directrice, mais ce ne sera qu’après la guerre, lorsque sera promulguée l’Ordonnance de février 1945 relative à l’enfance délinquante, et ce malgré plusieurs scandales révélés par un journaliste en 1924 et un reporter dans les années 1930 sur les sévices commis dans les « colonies d’enfants », suivis d’un film à charge en 1933 (Gosses de misère de Georges Gauthier).
Dès lors, le film apparait comme un cri du cœur, si ce n’est un vœux pieux en hommage aux enfants abandonnés et sacrifiés dans les colonies pénitentiaires de l’époque. Le visage de Madone souffrante d’Annie Ducaux, qui joue la nouvelle directrice, fait voir la conviction qui habite son personnage sur le caractère sacré de sa mission d’éducatrice. Dans plusieurs scènes, elle s’oppose à l’ancienne directrice (Maximilienne), qui affirme avoir été elle-même battue par sa mère sans qu’elle s’en porte plus mal – à voir son visage particulièrement revêche et crispé, on peut en douter. Cet argument absurde est également celui du sinistre M. Murdstone, l’affreux beau-père de David Copperfield, quand il révèle avoir été lui-même fouetté enfant dans le merveilleux roman de Dickens, l’un des plus beaux jamais écrits sur le sujet de l’éducation des enfants. La morale du film est du reste la même que celle du livre de Dickens sur les bienfaits de l’éducation. Les dialogues de Jeanson rendent assez bien compte du propos de Moguy (on n’a qu’une enfance, il faut essayer de ne pas la gâcher).
Sur un plan cinématographique en revanche, le film vaut surtout pour l’interprétation de Corinne Luchaire, qui impose une sorte de présence têtue où la candeur le dispute à la volonté, attirant l’attention dès qu’elle apparait dans le cadre, parfois par l’éclat de ses mèches blondes et de sa silhouette languide, le plus souvent par l’intensité de son regard. Pour le reste, il s’avère plutôt décevant, moins par sa mise en scène (Moguy connait son affaire) qu’en raison d’un scénario peu approfondi et peu imaginatif dès qu’il s’agit des rapports du trio amoureux. Il faut dire que le docteur, l’une des pointes du triangle sentimental, est joué par le falot Roger Duchesne, qui peine à faire passer une quelconque émotion sur son visage, hors son agacement de voir Yvonne, cette « sainte femme », sacrifier ses soirées à ses pensionnaires. Dans un second rôle, Ginette Leclerc fait valoir le bagout et la sensualité un peu vulgaire qui lui feront jouer tant de rôles de femme de petite vertu. Le DVD du film édité chez René Château est hélas de mauvaise qualité, en particulier le son, rendant certains dialogues difficiles à comprendre au début. Moguy, né en Russie, monteur et assistant réalisateur (sur le formidable Baccara d’Yves Mirande) avant de passer à la réalisation, tourna d’autres films avec Corinne Luchaire, et fit même tourner Ava Gardner.
Strum