Déménagement de Shinji Sômai : temps suspendu sur le lac Biwa

Cela fait quelque temps déjà que j’ai découvert le superbe Déménagement (1993) de Shinji Sômai – peu après Jardin d’été (1994) du même réalisateur. Un souvenir tenace m’oblige à évoquer un épisode particulier du film. C’est la chronique d’un divorce aperçu à travers les yeux d’une enfant. A 11 ans, Renko ne peut accepter que ses parents se séparent et utilise tous les moyens à sa disposition pour les rapprocher ; chantage, fuite, gestes dangereux en classe. Ces tentatives vouées à l’échec enveniment les relations entre ses parents au lieu de les rapprocher, au point qu’ils finissent par se battre lors d’une scène de dispute familiale d’une vérité impressionnante. Le divorce de ses parents n’a pas fait de Renko une grande personne, les évènements ne l’ont pas murie. Renko est encore chenille et sa mue n’est pas encore advenue.

C’est alors que la chronique familiale prend un tour inattendu. Renko somme ses parents de se rendre au lac Biwa, station balnéaire de prédilection des familles japonaises située près de Kyoto, espérant que les souvenirs de vacances heureuses ravivent les braises de leur amour. Mais elle a elle-même perdu toute espérance et fugue après une nouvelle dispute de ses parents. Le crépuscule survient, les festivités des feux d’artifice de Biwako battent leur plein, observées par une Renko soudain silencieuse, enfant perdue au milieu de la foule. Le récit semble s’être arrêté, le temps est suspendu, pour le spectateur aussi bien que pour Renko, comme si une césure s’était faite dans la narration du film, comme si l’intrigue n’avait plus d’importance. Il n’y a plus que Renko qui regarde les rites champêtres, les feux d’artifice sur le lac, les bateaux qui s’éloignent dans la brume, comme autant de signes la guidant vers un autre monde, une nouvelle vie. La nuit est tombée sur la forêt où Renko marche vers on ne sait quel inconnu, poussée par on ne sait quelle pensée. On ne trouve pas ici les Kami et autres créatures fantastiques du Voyage de Chihiro, mais comme dans le film de Miyazaki auquel on pense alors (il y avait déjà, du reste, une référence à Mon Voisin Totoro dans Jardin d’été), Renko semble avoir emprunté un passage hors de la trame du monde, marchant au milieu de forces élémentaires et de symboles shintoïstes, un passage qui la fait sortir du temps humain. L’aube vient et une Renko transformée, qui n’est plus du tout la petite fille inconséquente du début du film, voit une scène qui n’appartient ni à la réalité, ni tout à fait au rêve : elle se voit telle qu’elle était il y a un an, dans l’eau lustrale du Lac Biwa, avec ses parents. Ce dédoublement de sa personne lui permet de dire adieu à son enfance, de laisser derrière elle son ancienne vie, de comprendre qu’il n’était pas en son pouvoir d’empêcher le divorce inéluctable de ses parents. La Renko du présent peut consoler la Renko du passé. De cette nuit hors du temps, de l’eau pure du lac, est née une nouvelle Renko, qui va pouvoir commencer une autre vie. Et c’est magnifique. On vit plusieurs fois, et à chaque nouvelle vie, on est autre – et ce qui reste de notre voyage, ce sont des images d’un ancien soi qui peut être consolé. Le titre international (Moving) rend beaucoup mieux compte de ce qui se joue ici, ce voyage, ce déplacement ou cette substitution entre l’ancienne et la nouvelle Renko, que la traduction prosaïque du titre français peine à restituer.

Strum

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