La Captive aux yeux clairs (The Big Sky) de Howard Hawks : western d’eau

Deuxième western, deuxième chef-d’oeuvre : Hawks, lorsqu’il contait la conquête de l’Ouest à l’aube de la décennie 1950, avait les doigts du Roi Midas, transformant ce qu’il touchait en or. La Captive aux yeux clairs (The Big Sky) (1952) se déroule trente ans avant La Rivière rouge et raconte également l’ouverture d’une voie commerciale, la remontée du Missouri par de valeureux trappeurs jusqu’au territoire des indiens Pieds-Noirs, prélude au passage vers le nord-ouest. Les deux films partagent d’autres ressemblances : un prologue d’une concision admirable où les deux héros, Jim Deakins (Kirk Douglas) et Boone (Dewey Martin) se rencontrent ; un aîné qui raconte l’histoire en voix off, sur un ton tranquille, tel un Virgile nous guidant dans ce paradis du cinéma (Groot dans La Rivière rouge, l’Oncle Zeb ici).

Mais par d’autres aspects, les deux récits diffèrent. La Captive aux yeux clairs est un western d’eau, un film de rivière et de brumes, dont le récit coule paisible le long d’un fleuve, là où La Rivière rouge était un récit de désert et de poussière, éperonné par l’ombre et la voix tyrannique de Tom Dunson. C’est l’histoire d’une amitié entre deux hommes qui s’éteint à cause d’une femme, quand La Rivière rouge racontait comment une femme réconcilie deux hommes liés par une relation de haine et d’amour. Encore une histoire de rivalité où le couple hawksien, se forme, se jauge, s’épie, avec l’un qui finit par l’emporter sur l’autre, avec plus ou moins de bonne grâce.

Le scénario de Dudley Nichols, tiré d’un livre que l’on dit grand de A.B. Guthrie, est extraordinaire, par sa structure et ses dialogues. Passé la rencontre entre Deakins et Boone, le récit se fait un temps film d’aventures lorsque les deux hommes rejoignent Oncle Zeb (Arthur Hunnicutt) et une compagnie de trappeurs au chef incongru, un petit français moustachu et jovial du nom de Jourdonnais, qu’accompagne un géant semblable au Porthos de Dumas et un cuisinier au visage rond et aux yeux ébahis. La petite troupe quitte St. Louis dans une brume rêveuse, à bord d’un bateau étroit, en direction du Haut Missouri, dans l’espoir de prendre de vitesse une Compagnie de fourrures aux velléités de monopole et aux manières de bandit, que dirige un certain Mac Masters. Les trappeurs français ont un atout : ils emmènent avec eux la fille d’un chef Pied-Noir, la belle Teal Eye (Elizabeth Threatt, fille de Cherokee) aux yeux d’eau ou d’émeraude, autrefois capturée par la tribu ennemie des Crows.

La présence à bord de cette prisonnière indienne détourne le cours du récit, comme serait détourné le cours d’un fleuve. Les personnages ne se préoccupent plus des trappeurs concurrents et Teal Eye devient le centre de leur attention, en particulier celle de Deakins et Boone, qui finissent par ne penser qu’à elle. S’ensuit une série de récits dans le récit, d’histoires contées au coin du feu, d’apartés humoristiques nourries à ce whisky dont sera imbibé Deakins à l’heure où il faudra l’amputer d’un doigt infecté, scène à la drôlerie communicative, Hawks s’amusant à faire rire de ce qui devrait faire souffrir. Peu à peu, les digressions deviennent la trame principale du récit, brodé autour de Teal Eye, comme un bras de rivière devenant fleuve : Deakins devise sur ce mystère qui veut que l’on pense davantage au visage d’une femme quand elle est loin ; Oncle Zeb affirme un soir qu’on ne sait jamais ce qu’une femme va faire, raconte un autre soir comment il a recousu une oreille à l’envers ; Boone, personnage primitif et susceptible, là où Deakins est plus fin qu’il n’en a l’air, reste muet et regarde Teal Eye. Lui et Deakins s’abîment dans la contemplation de cette mystérieuse reine indienne, supposée être leur captive, et qui va asseoir son pouvoir sur leur coeur. Renversement typique de Hawks qui aimait inverser les rapports, y compris entre les sexes. Le passage qui fait de Deakins et Boone les captifs est imperceptible, comme est imperceptible dans ce film, la césure entre le fleuve et le ciel, entre l’amitié de Deakins et Boone et leur désunion quand ils réalisent qu’ils aiment tous deux Teal Eye, entre le temps des chansons et des rires et le temps des coups de feu et de la résolution de l’intrigue, entre la voix off d’oncle Zeb et la narration par les images, entre la brume du soir et les bruyères des forêts. C’est comme si l’on était à bord du bateau nous aussi, à regarder contemplatif les berges où apparaissent parfois des indiens. Oui, The Big Sky est un film d’eau, un film de rivière et de brume, d’ombres et de sous-bois.

Les interjections en français des trappeurs (« Cachez-vous ! Mon dieu ! Au feu ! Patron, du café ! »), le personnage fantasque de Poor Devil, indien roulant des yeux de fou en souriant comme un benêt mais qui retrouverait son chemin les yeux fermés, donnent un charme supplémentaire au récit et achèvent de faire de La Captive aux yeux clairs, avec son si beau titre français, un western merveilleux et inimitable, qui rend heureux.

Deux hommes sont amis, une femme survient : ils ne sont plus amis. Là semble être la morale du récit, telle qu’oncle Zeb la résume au spectateur à la fin. Morale très hawksienne sans doute où l’emporte l’audacieux qui, mû par sa force vitale, entre dans le tipi de Teal Eye (Boone) tandis que Deakins, moins primitif, plus timide derrière les grands airs de Kirk Douglas, tient auprès de Teal Eye, sans le réaliser, le rôle du grand frère bienveillant. Mais contrairement à la chute de La Rivière rouge, il n’y aura pas de combat entre les deux hommes, Teal Eye ayant choisi pour eux. Nul besoin d’une bagarre cathartique car La Captive aux yeux clairs est un film qui dénoue les inquiétudes du spectateur, qui exalte ses sentiments, au lieu de les nouer. Belle musique de Dimitri Tiomkin qui accompagne le bateau sur le grand fleuve.

Strum

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8 commentaires pour La Captive aux yeux clairs (The Big Sky) de Howard Hawks : western d’eau

  1. Cédric dit :

    Merci pour cette très belle critique Strum. Toujours un régal de te lire !

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  2. Pas vu ce film (au titre français magnifique effectivement), Hawks est un de mes cinéastes de prédilection de cet Hollywood des années 30 / 50 mais à la vérité, je ne connais pas ces westerns ce qui est ballot. C’est un classique, j’aurais sans aucun doute l’occasion de le voir un jour

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  3. ideyvonne dit :

    Il est passé il y a peu sur une chaîne ciné. Personnellement, je l’ai découvert il y a de nombreuses (bis) années et j’avais aimé le rôle l’indien « simplet » 🙂
    Un très bon western à ne pas manquer, en tout cas.

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