La Rivière Rouge (Red River) de Howard Hawks : rivalités

Le cinéma de Howard Hawks met en scène des couples dont les rapports répondent au régime de la rivalité. Même lorsqu’il s’agit d’une joute amoureuse ou amicale, il faut que l’un l’emporte sur l’autre, où impose ses désirs à l’autre, en général celle ou celui qui parle le plus vite, et chez Hawks, il s’agit souvent d’une femme. L’issue de la rivalité ou de l’attirance mutuelle peut être évidente comme dans le génial L’Impossible Monsieur Bébé, sommet de la screwball comedy, où l’on s’aperçoit, dès les premières minutes, que David Huxley ne fait pas le poids face à la tornade Susan Vance. A contrario, la résolution du conflit peut être plus longue à se dessiner comme dans La Rivière Rouge (Red River) (1948), premier western du cinéaste et coup de maître car c’est l’un de ses chefs-d’oeuvre, où le couple, si l’on peut dire, n’est pas entre un homme et une femme mais entre un homme d’âge mûr et son fils adoptif. S’appuyant sur un script remarquable du romancier et scénariste Borden Chase, qui collabore ici avec Charles Schnee, Hawks y raconte la traversée du Texas par une troupe de cowboys conduisant un cheptel de bétail de dix mille têtes jusqu’à Abilene, inaugurant la fameuse Chisolm Trail, qui devint une route importante du développement économique de l’Ouest américain. Et ce qui est extraordinaire dans ce film, c’est de voir comment Hawks parvient à s’approprier une histoire a priori éloignée de ses préoccupations premières, du moins à ce stade de sa carrière, pour y faire entrer ses motifs et figures de prédilection.

La concision du prologue est merveilleuse : en 1850, Tom Dunson (John Wayne), quitte une caravane avec un maigre actif de deux vaches et un taureau, fort de la conviction qu’il trouvera au Texas des terres propres à nourrir d’immenses troupeaux. Il refuse d’emmener avec lui la femme qu’il aime, malgré l’insistance de celle-ci, qui se déclare forte et prête à le suivre n’importe où – et à observer son sourire éblouissant et ses yeux brillants, on la croirait sur parole. Mais, nous dit avec regret Groot (Walter Brennan), son vieil ami qui narre cette histoire, Tom n’est pas homme à changer d’avis et il laisse sa fiancée derrière lui. Peu après le départ des deux hommes, la caravane est attaquée, ses membres massacrés, et Tom obligé pour le restant de ses jours de vivre avec le sentiment de culpabilité d’être responsable de la mort de la femme qu’il aimait. Seul survivant au désastre : un jeune adolescent du nom de Matthew Garth qui rejoint Tom et Groot le lendemain, et qui, nonobstant son caractère défiant, devient dès cet instant le fils adoptif et héritier putatif de l’empire que Tom va bâtir. Voyez avec quel talent narratif tout cela est agencé, fondations solides sur lesquelles peut se construire le reste du récit : en quelques minutes, nous avons appris que Tom avait la poigne d’un conquérant, qu’il avait un caractère dur et dominateur, mais qu’il pouvait aussi s’obstiner dans l’erreur ; que Groot suivrait Tom n’importe où quand bien même il serait en désaccord avec les décisions de son ami ; que recueillir Matthew est peut-être pour Tom le moyen de payer la dette qu’il a contractée avec le destin : en abandonnant sa fiancée, il l’a condamnée, en recueillant Matthew, il sauve une autre vie en manière de compensation.

Suit une ellipse de quinze ans : nous retrouvons Tom, Groot et Matt (Montgomery Clift) se demandant comment sauver les dix mille bêtes de leur cheptel alors que la Guerre de Sécession a plongé le Texas dans une crise économique telle qu’il ne se trouve plus aucun marché où elles pourraient être vendues. Il faut partir, reconnaissent les trois hommes, non sans les chamailleries et les protestations qui font le sel du cinéma chaleureux de Hawks. Partir, mais pour aller où ? Au Missouri décide Tom et lors d’une scène où John Wayne impose la puissance de sa carrure et le son grave de sa voix, il prévient ses hommes que quiconque s’engage avec lui sur la route n’aura pas le droit de faire demi-tour, n’aura pas le droit d’abandonner les autres en chemin. Commence l’épopée qui occupe la majeure partie du film, cette traversée de grandes étendues arides superbement photographiées par Russell Harlan, où les cowboys rallient le troupeau par ces cris inarticulés qui sont comme le langage secret des bêtes. A force de péripéties, de malchance, d’embûches plus ou moins prévisibles, les hommes, fatigués, finissent par s’agiter, font état de leur mauvaise humeur ; des rumeurs de mutinerie couvent dans les rangs, avertit Groot. Au lieu de tenir compte de ces marque de mécontentement, Tom durcit son joug ; il était dur, il devient impitoyable, brutalisant les hommes et ne leur octroyant aucun répit. C’est ce que Matt va finir par ne plus supporter et un soir où Tom décide de pendre des déserteurs pour l’exemple, c’est la révolte : le fils adoptif se dresse face à son père et maître et les hommes se rangent du côté du plus jeune et plus humain, qu’ils adoubent comme leur nouveau chef. Impuissant, humilié, Tom est laissé seul au bord de la Red River que la troupe avait symboliquement atteinte, tandis que les autres, renonçant à rejoindre le Missouri, partent avec le bétail vers Abilene où, selon les ont-dit, se trouve désormais une ligne de chemin de fer reliant l’Ouest à l’Est.

Ce désaveu blesse Tom dans son orgueil et son désir de toute puissance. Il prévient Matt que dorénavant, il sera toujours derrière lui et qu’un jour il le tuera, puisque le fils n’a pas voulu abattre le père quand il en avait la possibilité. Chez Hawks, on ne recourt pas à l’expédient freudien de tuer le père, au contraire, on discute avec lui. Les moyens de la rivalité sont ceux du dialogue et des répliques cinglantes plutôt que ceux des poings et des armes. Plus tôt dans le film, Matt avait comparé son pistolet avec celui de Cherry Valance (John Ireland), qui vient de rejoindre la troupe. On écrit toujours dans les commentaires sur ce film qu’il s’agit d’une scène à l’homosexualité latente, mais n’y voir que cela, à supposer que cela soit vrai, c’est passé à côté de ce qu’il y a de spécifiquement hawksien dans cette scène qui établit les modalités de la rivalité de Matt et Cherry : bien que tous deux tireurs d’élites, ils se jaugent, se mesurent en tant que rivaux potentiels à travers un dialogue et non un duel à mort. Le dialogue, les mots, c’est toujours l’arme fatale des films de Hawks, ce qui amorce une rencontre et ce qui la conclut. Les mots durs de Tom lors du départ de la troupe, les mots doux de Tess Millay (Joanne Dru) que va rencontrer Matt sur son chemin, et bien sûr les mots mi-tendres, mi sarcastiques de la voix off de Groot, le conteur, qui s’adresse même directement au spectateur à un moment donné pour défendre l’attitude de son ami Tom.

La rencontre de Matt et Tess est l’occasion d’une scène formidable où la jeune femme, au milieu d’une attaque d’indiens, se tourne imprudemment vers Matt pour lui parler. Parler est plus important que se battre, et les mots sont ici plus forts que les balles, ils peuvent couvrir, dans une certaine mesure, les bruits de la fusillade. C’est par ses mots que Tess, qui est comme l’écho revenu, quinze année après, de la fiancée abandonnée par Tom, va soumettre à la fois Tom et Matt et empêcher qu’ils ne s’entretuent. Sans doute tombe-t-elle un peu vite amoureuse de Matt, mais le spectateur ébloui peut bien pardonner aux scénaristes ce prétexte permettant l’introduction de ce motif hawksien. Ce motif a été vaincu par Tom au début du film quand il a refusé d’écouter sa fiancée, il est réintroduit dans le récit, à la prochaine génération, lorsque Matt accepte d’écouter Tess. Pour autant, Matt est prêt de commettre la même erreur que Tom quinze années auparavant en n’emmenant pas Tess avec lui. Il est beau que ce soit Tom qui l’emmène, comme s’il savait qu’il avait été malheureux toutes ces années parce qu’il avait abandonné sa fiancée et qu’il souhaitait que Matt soit heureux. La très belle chanson de Dimitri Tiomkin, « Settle down », le dit bien : à un moment donné, il faut s’arrêter, regagner sa maison, son foyer. Privé de femme, Tom a été malheureux, accompagné d’une femme, Matt sera heureux à sa place parce que lui est capable de dialoguer, avec Tess certes, mais plus généralement avec tout le monde. Pour Hawks, c’est une qualité, pour Cherry et Tom, une faiblesse – Matt serait « soft« , trop gentil – mais ils ne voient pas le prix qu’ils ont à payer de leur côté. Le cinéma de Hawks n’est pas un cinéma d’errants contrairement au cinéma de Ford. La fin de Red River, avec Tess qui arrête le combat à mains nus des deux hommes par des paroles révélant les sentiments qu’ils peinent à exprimer et ridiculisant ce combat que Tom se figure viril (car au départ Matt refuse de se battre), c’est Hawks qui impose ses motifs aux conventions de certains western où les colts prennent le pas sur les dialogues.

Il y a tant de détails superbes dans ce film qui sont le combustible de ce principe hawksien : tout récit se noue et se dénoue en fonction des relations entre les personnages, présentes et passées, et de l’issue de leur joute dialoguée. Citons Groot qui se réjouit de voir enfin Matt donner à Tom le coup de poing qu’il mérite ; les relations de Groot, encore lui, avec le cuisinier indien qui a gagné son dentier au poker ; le cowboy qui aime le sucre et le paiera cher ; les deux fiancées, celle du père, et celle du fils, qui se ressemblent à quinze années de distance, et bien sûr ce dialogue finale qui sonne comme une morale (« you should marry that girl! »). John Wayne et Montgomery Clift sont remarquables, en particulier le premier, mais l’interprétation est sans faille jusqu’aux plus petits rôles, et plus d’un acteur secondaire du film fait du reste partie de la troupe habituelle des westerns de John Ford. Onze ans plus tard, dans Rio Bravo (1959), Hawks réutilisera le duo John Wayne – Walter Brennan et le Settle Down de Tiomkin qui sera chanté par Dean Martin et Ricky Nelson. Un des grands westerns classiques.

Strum

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15 commentaires pour La Rivière Rouge (Red River) de Howard Hawks : rivalités

  1. Kawaikenji dit :

    I don’t like things to be good or bad I like them to be in the middle (de tête, ma devise dans la vie)

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  2. Martin dit :

    J’avais bien aimé, mais je restais sur l’idée d’une fin non apaisée. Au contraire. Je n’en dis pas davantage pour éviter de divulgâcher… ce qui, en d’autres lieux, me vaudrait une pendaison sans jugement…

    Souvenir imprécis, mais souvenir d’un beau film, aussi. J’ai gardé le titre français.

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    • Strum dit :

      Si, si la fin est apaisée, qui montre les deux hommes s’arrêter de se battre, regarder d’un air ahuri Tess qui s’est interposée, et se réconcilier implicitement lorsque Tom dit à Matt qu’il devrait épouser cette dernière, Matt de répondre qu’il en a bien l’intention, happy end voulu par Hawks qui ne plut d’ailleurs pas au romancier et scénariste Borden Chase (dans son roman, cela se termine mal). Tu as raison, je devrais aussi mentionner le titre français.

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      • Martin dit :

        Étrange. J’avais l’image d’un duel final, fatal à l’un des deux protagonistes. Je dois confondre…

        J’espère te lire un jour sur « La piste des géants ».

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        • Strum dit :

          Un bon prétexte pour le revoir. 😉 Je n’ai jamais vu La Piste des géants, mais si je le vois un jour, ce que j’espère car j’aime bien Walsh, j’en parlerai certainement.

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  3. Florence Régis-Oussadi dit :

    C’est mon western préféré de Hawks avec Rio Bravo (tous deux des chefs-d’oeuvre). L’un est d’ailleurs le miroir inversé de l’autre: grands espaces/espaces confinés, âpreté et violence/camaraderie et solidarité. J’ai surtout en tête la dérive du personnage joué par John Wayne, de plus en plus tyrannique au fil du temps que seuls les liens de la famille hawksienne reconstituée empêche de basculer dans la folie meurtrière et autodestructrice. Sa prestation m’a impressionnée et d’ailleurs, elle a donné à John Ford l’idée de lui donner des rôles plus sombres et complexes comme celui de Nathan Edwards (l’un de ses plus forts avec Tom Doniphon). Peut-être que si John Wayne a accepté le rôle (que Gary Cooper avait refusé) c’était justement pour prouver l’étendue de son registre.

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    • Strum dit :

      Je préfère Red River mais aussi La Captive aux yeux clairs à Rio Bravo, que je trouve moins beau visuellement et moins puissant sur le plan de la dramaturgie malgré sa notoriété. En effet, John Wayne est vraiment exceptionnel dans Red River. Il avait déjà tourné de nombreux films avec Ford, mais ce dernier ayant particulièrement apprécié son interprétation dans Red River, il est possible effectivement que cela ait convaincu Ford qu’il pouvait jouer un personnage comme le Ethan Edwards de La Prisonnière du désert.

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      • Florence Régis-Oussadi dit :

        Rio Bravo est moins beau, c’est vrai, c’est un western de chambre mais je le trouve bien plus puissant sur le plan humain que « La captive aux yeux clairs ». Derrière l’apparente nonchalance de son intrigue, il y a plein d’enjeux: la relation père/fils avec Dean Martin contrariée par l’alcool, le petit jeune, Colorado qui ne veut pas s’attacher, le petit vieux Stumpy qui veut prouver qu’il peut encore être utile et la relation électrique de Chance et de Feathers. Et ce petit microcosme finit par faire bloc contre l’adversité ce qui dégage une magie qui transperce l’écran (la chanson qui soude les 4 hommes, le bisou à Stumpy, la gêne palpable de Wayne face à Angie Dickinson, ce cinéma à hauteur d’hommes n’a pas de prix).

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        • Strum dit :

          Bien sûr, Rio Bravo n’en demeure pas moins un grand film avec toute une série de rapports humains passionnants. Mais je dois dire que je garde un souvenir plus fort de La Captive aux yeux clairs, en particulier sur un plan visuel (il y a plus de mouvement), plan important à mes yeux.

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  4. princecranoir dit :

    Rafale de mots pour une critique hawksienne de haute volée !
    J’ai vu « Red River » il y a maintenant très longtemps. J’ai gardé le souvenir de Wayne, cheveux gris et longs attachés, de sa mauvaise humeur (qu’il retrouvera à la poursuite de « la Prisonnière du Désert »). Je me souviens aussi de John Ireland qui, décidément, n’a jamais le beau rôle dans ce genre de film. Alors que Monty… J’ai gardé l’impression d’un grand film, confirmée en te lisant. Je ne me souvenais plus de Coleen Gray qui joue Fen dans le film. Voilà qui pourrait m’inciter le revoir remontant le courant de sa carrière après « Apache Drums » et « Nightmare Alley ».

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    • Strum dit :

      Merci ! Oui, Wayne est impressionnant dans un registre qui n’est pas éloigné de celui d’Ethan Edwards en effet. Montgomery Clift est plus photogénique que John Ireland il faut dire. On voit très peu Coleen Gray qui n’apparaît que dans une scène – et c’est bien dommage.

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  5. Ping : La Captive aux yeux clairs (The Big Sky) de Howard Hawks : western d’eau | Newstrum – Notes sur le cinéma

  6. Valfabert dit :

    Dans cette chronique remarquable, j’apprécie notamment ton analyse selon laquelle, chez Hawks, les dialogues l’emportent sur les colts pour résoudre les tensions. Cette vision positive me paraît d’autant plus emblématique qu’elle est absente d’un western proche de celui-ci par certains côtés, « Le salaire de la violence » (1958) de Phil Karlson. Dans les deux cas, l’intrigue a pour base l’affrontement d’un père, rancher autoritaire, et de son fils, l’un et l’autre tireurs d’élite. Ces films ont aussi un ressort dramatique commun : le récit laisse penser dans un premier temps qu’un duel finira par opposer deux personnages jeunes, alors que le combat effectif mettra aux prises l’un d’eux et son propre père. Parmi les différences, la suivante me frappe. « La rivière rouge » se déroule au fil d’un itinéraire qui fait mûrir Matt d’abord, puis Tom qui, en acceptant finalement de partager la direction du ranch, reconnaît que son fils a su maîtriser le difficile convoyage et la vente du troupeau. Dans « Le salaire de la violence », il n’y a pas d’itinéraire, pas de maturation des personnages et les choses tournent mal. A mon sens, le film de Hawks reflète l’optimisme de l’Amérique des années 40, où l’on pense que l’accomplissement d’un grand projet commun peut faire évoluer les gens dans le bon sens. Les hommes durs des entreprises audacieuses sont alors censés être adoucis par la réussite. Une telle perspective semble s’éloigner à la fin des années 50, quand est réalisé le film de Karlson.

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    • Strum dit :

      Merci Valfabert pour cette intéressante comparaison ! Je n’ai pas vu le film de Karlson mais ce que tu en dis est intéressant. Oui, Hawks était un homme qui croyait en l’action.

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