El Mercenario de Sergio Corbucci : l’idéaliste et le mercenaire

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le western picaresque ne fut pas inventé par Sergio Leone avec Pour une poignée de dollars (1964), transposition du Yojimbo (1961) de Kurosawa où les plages de silence dilatant le temps sont plus significatives que les coups de revolver. Le western picaresque trouve déjà une forme achevée dans un film comme Vera Cruz (1954) de Robert Aldrich, qui se passe au Mexique. Et parmi les westerns dits « spaghetti », El Mercenario (1968) de Sergio Corbucci répond davantage aux éléments entrant dans la définition du genre picaresque : rebondissements baroques qui s’enchaînent sans répit ; personnages extravagants, dont un mineur analphabète qui entend faire la révolution sans savoir ce que le mot signifie et un mercenaire polonais maître d’armes qui se vend au plus offrant ; ton à la fois contestataire et joyeux comme si, malgré la toile de fond révolutionnaire du récit, tout cela ne portait pas à conséquence et que seul l’amusement comptait.

La révolution mexicaine, et sa guérilla couvrant une décennie de 1910 à 1920, a offert un cadre de prédilection à maints westerns spaghetti, et en particulier à Il Etait une fois la révolution (1971) de Leone, encore lui, dont les deux personnages principaux sont également un paysan révolutionnaire et un artificier européen. Mais les similitudes entre les deux films s’arrêtent là. Le film de Leone raconte avec un ton d’une mélancolie progressive le crépuscule des illusions révolutionnaires, qui exigent toujours le sacrifice des individus ou de leur conscience. Celui de Corbucci, plus enlevé, imagine avec un esprit bien plus ludique une alliance contre-nature entre Paco Roman (Tony Musante), mineur rebellé, et ce Polack flegmatique (Franco Nero), qui mesure ses fidélités aux espèces sonnantes et trébuchantes qui lui sont versées. Soit un idéaliste candide dont le programme révolutionnaire consiste à voler les riches sans voir plus loin, et un pistolero vénal et cynique. Le duo devient bientôt trio puisque les deux hommes sont poursuivis par Curly (Jack Palance), tenancier de casino qui a mis sa silhouette efflanquée et son visage émacié au service de l’armée fédérale. Puis quatuor, car la belle Colomba (Giovanna Ralli), une passionaria mexicaine, se joint bientôt à Paco et au mercenaire dans l’espoir de stimuler les aspirations révolutionnaires du premier. Un cinquième homme, invisible à l’image, rythme leurs escarmouches : Ennio Morricone, qui apporte au récit une de ces partitions à la mélodie sifflée dont il possède le secret.

El Mercenario est certainement un des westerns les plus réussis du genre spaghetti. Corbucci parvient par son découpage énergique à imbriquer une série de courses-poursuites avec cette rapidité narrative et cet état d’esprit picaresque qui tiennent à distance l’esprit de sérieux, sans tomber pour autant dans le rocambolesque sans queue ni tête. Il mêle des plans aux angles peu orthodoxes et des dé-zooms frisant au début le système à de beaux plans d’étendues désertiques, alliage baroque mais cohérent avec le genre choisi. Les rires tout en dents blanches de Tony Musante rendent bien compte de la candeur de son personnage, idéaliste sans doute, car il le faut pour être révolutionnaire, chez lequel l’idéalisme déçu devient obsession aveugle, mais aussi capable de décisions arbitraires une fois qu’il possède un semblant de pouvoir ; ce qui montre que Corbucci ne se fait pour sa part aucune illusion quant aux idéaux de son personnage et à l’issue de la révolution mexicaine (définie trivialement comme la jonction « de la tête et des fesses » du peuple mexicain).

Quelques idées de mise en scène contribuent à la vivacité et à la cohérence de l’ensemble, ainsi lors du duel final entre Paco et Curly, qui se déroule dans une arène de corrida où l’aspirant révolutionnaire est habillé en clown, figure récurrente du genre picaresque. Clown, il l’est sans doute au cours de son apprentissage, qui n’est pas sans quelques humiliations, mais, comme il le dit au Polack, lui au moins vit pour un rêve et non pour palper des billets de banque aux couleurs passées qui ne prodigueront jamais que des plaisirs passagers. Mais, réplique le Polack, mieux vaut rêver les yeux ouverts. Un film qui, par son état d’esprit picaresque et optimiste, prend le contrepied du précédent film de Corbucci, Le Grand Silence et son pays de mort, tourné la même année.

Strum

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5 commentaires pour El Mercenario de Sergio Corbucci : l’idéaliste et le mercenaire

  1. princecranoir dit :

    Je ne connaissais pas mais, friand de l’œuvre de Corbucci, je suis tout prêt à suivre ces mercenaires bien moins nobles que Yul Brynner.

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  2. Martin dit :

    J’abonde en ton sens, Strum : un film que j’avais beaucoup apprécié, parfait complément aux spaghetti du maestro Leone. J’étais heureux de déguster cela en compagnie d’Ennio le magnifique. Et je vais bien finir par me replonger dans la bio de Corbucci écrite par l’un de mes amis !

    En attendant, et juste pour le plaisir de la découverte, il faudrait aussi que je puisse voir un Corbucci qui ne soit pas un western. Des suggestions ?

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