L’Odyssée de Christopher Nolan : mauvaise conscience de l’homme occidental

Le sac de Troie fut un crime de guerre, et Agamemnon le Roi sans visage d’une soldatesque déchainée. La ruse du cheval de Troie fut le déshonneur des Achéens, et plus particulièrement du Roi d’Ithaque, Ulysse, qui se servit d’une offrande propitiatoire aux Dieux pour dissimuler traitreusement dans les flancs d’un cheval de bois les meilleurs guerriers Achéens, les introduisant au sein même de l’acropole troyenne. L’Odyssée raconte l’histoire d’un homme en exil qui ne peut plus rentrer en son pays, car son pays où la loi de Zeus commandait l’hospitalité n’existe plus : il a été anéanti par l’hubris grec, par les Achéens qui ont brûlé, et violé les femmes, qui sont des porcs (et c’est pourquoi Circée leur donne cette apparence), par la chute de Troie qui a apporté le malheur au monde et sonne la fin de la civilisation mycéenne, celle de l’âge de bronze. A tel point qu’Ulysse est devenu un pénitent qui doit après son retour à Ithaque naviguer vers l’Ouest, au-delà du monde connu, pour rendre hommages à ses hommes qui sont morts sans sépulture.

Est-ce là l’Odyssée d’Homère ? Non, c’est celle de Christopher Nolan qui, usant d’une nouvelle traduction en anglais, en livre ici sa propre version actualisée, qui fait du grand poème homérique le récit inaugural de la mauvaise conscience de la civilisation occidentale. L’Ulysse de Nolan est, par bien des côtés, et pas seulement par son langage, qui n’a rien d’homérique (il est question de « fucking beach » pour désigner les rives de Troie), un homme de notre monde, un homme de notre temps où l’occident, éclaté et divisé, doit non seulement lutter contre des menaces extérieures, mais aussi doublement, en son sein, contre des tendances autoritaires et un sentiment de culpabilité, qui menacent ses fondations. Cet Ulysse destructeur de cités, qui est poursuivi par des visions de cauchemar, est un prolongement d’Oppenheimer, le précédent film de Nolan, où sévissait un autre destructeur de monde peu à peu miné par la culpabilité, l’inventeur de la bombe atomique. Athéna n’est plus la Déesse qui vient constamment en aide au divin Ulysse dans le poème, elle est le visage de sa mauvaise conscience.

Il va sans dire que cette interprétation de L’Odyssée est à rebours du sens véritable du poème homérique, lui ajoute une destination qui n’est nullement perceptible dans les vers homériens, qui jamais ne montrent Ulysse regretter ses ruses, malgré les larmes qu’il verse en écoutant le chant de ses exploits et en retrouvant Pénélope. Chez Homère, Ulysse est l’homme aux milles expédients, le destructeur de villes, l’homme qui cède à la colère et à la joie mauvaise en révélant son nom véritable au Cyclope Polyphème ; ces épithètes homériques qui qualifient le héros sont autant de titres de gloire, une gloire qui l’accompagne partout où il va. C’est l’homme qui massacre tous les prétendants de Pénelope à son retour, et qui s’en retrouve couvert de sang, mais aussi les servantes qui s’étaient données à eux, qui sont pendues ; c’est l’homme qui coupe les oreilles et le nez, et qui émascule, son chévrier Mélanthios parce qu’il l’a trahi. C’est le divin et glorieux Ulysse, à l’ingéniosité célébrée par tous les peuples du monde méditerranéen, et son glaive n’est pas celui du crime.

Tout travail d’adaptation est un travail d’actualisation, de mise en rapport entre l’oeuvre adaptée (qui appartient au temps passé) et le nouveau monde dans lequel elle nait. Ce qui importe le plus, c’est de faire oeuvre de cohérence, et de ce point de vue, le film de Nolan tisse son récit dans la trame d’une tapisserie d’ensemble qui converge inexorablement et sans défaillir vers le flashback final : Ulysse se souvenant de l’horreur du sac de Troie, de l’horreur de sa ruse, dont nous n’avions vu jusqu’alors que quelques bribes, quelques images. Le cheval de bois n’est plus le symbole de l’ingéniosité du héros grec, mais de sa sanglante infamie. Ce recouvrement pas Ulysse de ses souvenirs est progressif. Il ne raconte pas son Odyssée à la cour d’Alcinoos, chez les Phéaciens, comme chez Homère, il se souvient de façon discontinue des évènements chez la nymphe Calypso, et les images du passé lui reviennent par bribes. Il est hanté comme un vétéran par des images de guerre. A cette aune, les épisodes les plus marquants du film sont la rencontre muette avec le Cyclope et la saisissante métamorphose des hommes d’Ulysse en porcs chez la magicienne Circée – d’autres sont moins réussis. Ce récit d’un Ulysse égaré dans les brumes du souvenir n’est pas le lieu de l’invention ou de la fantaisie, et la photographie se partage entre la lumière rougeoyante des intérieurs et le gris bleuté de la mer, bien que certains plans d’ensemble soient beaux et les décors naturels – Ulysse descendra dans les enfers pour y rencontrer Tirésias et les âmes perdues de ses compagnons tués mais presque tout ici est semblable à un pays de mort.

La narration destructurée où les images du passé cotoient les images du présent fait écho aux particularités du cinéma de Nolan, et notamment son rapport au temps. Il pense ses images comme des images-souvenirs, des bribes éparses issues du passé ou du futur à venir, engendrées par un narrateur faillible, sélectif. Lorsque ses scénarios s’empêtrent dans une logique mécanique, cela donne Tenet ou Inception, des films qui manquent de corps, de substance et d’émotions, où les personnages sont cernés par les rouages d’un récit qui semble se défaire, et où paradoxalement le spectateur oublie au fur et à mesure les images qu’il voit car elles sont dépourvues de présence esthétique. Mais quand les personnages peuvent actionner ces rouages pour changer leur destin, cela donne Interstellar, son plus beau film à ce jour où l’amour est plus puissant que le temps. L’Odyssée, quoique moins émouvant qu’Interstellar, se situe dans cette dernière catégorie : les émotions l’emportent sur l’intrigue et le film échappe à la logique industrieuse des moins bons films du réalisateur car il raconte une histoire éternelle : celle de l’exilé qui veut revenir dans son foyer et que soutient le souvenir d’un amour.

Nolan relate son Odyssée en opposant la mémoire reconstruite et rétrospective d’Ulysse au récit continu de la lutte que mène Pénélope (dont il fait un portrait plus dévelopé, plus incarné, que dans les précédentes adaptations de L’Odyssée, un portrait convaincant de femme forte) face à ses prétendants jusqu’à la convergence finale, quand le temps disparate d’un côté et le temps continu de l’autre se rejoignent au palais d’Ithaque. Avant cette convergence, le sens du film apparait progressivement au spectateur. Nolan procède par élimination, en privant peu à peu Ulysse de ses épithètes. Il lui ôte la gloire, nous l’avons dit. Il lui ôte l’assistance d’Athéna qui n’intervient presque pas – puisqu’elle n’est plus que le visage de sa mauvaise conscience. Il lui ôte la jouissance de la ruse – la plus célèbre des ruses d’Ulysse, avec celle du Cheval de Troie, celle par laquelle il dit au Cyclope que son nom est « Personne », n’est même pas évoquée par le film. Il lui ôte la beauté et la grande taille. Les seuls attributs qui lui restent sont ceux, prosaïques et communs, de la ténacité et de la force : il peut encore bander son arc. C’est un Ulysse ramené à son statue d’homme errant et coupable, visité de visions cauchemardesques, qui échoue sur les rives d’Ithaque. Même les scènes d’action, qui comme souvent chez Nolan, sont filmées sans invention, et découpées de façon peu lisibles, peuvent se prévaloir en guise de justification de l’opération de dénuement que fait subir Nolan à Ulysse : puisqu’il le prive de toute gloire, il faut également enlever aux batailles tout caractère esthétique, tout ce qui pourrait les rendre glorieuses, il faut les rendre au chaos originel du souvenir partiel, reconstitué par la mémoire et le sentiment de culpabilité. C’est ce que l’on finit par se dire de manière rétrospective. Nolan, artisan habile, maquille les faiblesses de son cinéma par la cohérence de sa vision d’ensemble.

C’est à Ithaque qu’intervient la prise de conscience finale, celle d’Ulysse quant à ses méfaits et celle du spectateur quant au sens du film. Dans plusieurs scènes antérieures, il était question du « peuple de la mer » qui viendrait anéantir la civilisation. Or, comme le réalise alors Ulysse, ce peuple de la mer, c’était les Achéens eux-mêmes, pillant et brûlant Troie. Grec, ancêtre de l’homme occidental, connais ton ennemi, c’est toi-même, nous dit Nolann, démythifiant un récit fondateur de l’occident. C’est d’ailleurs le sens de ce plan où pendant le sac de Troie, les Achéens coupent la tête de la statue d’Athéna : Nolan a l’idée de substituer au grand corps de marbre, le corps de chair et de sang de Zendaya qui joue la Déesse, et qui pleure des violences infligées par ses propres fidèles aux troyens qui sont à leur image. Dans sa trilogie des Batmans, Nolan justifiait les libertés prises par son héros avec la loi car pour lui la fin (la justice) justifiait les moyens. Ici, les Achéens ne poursuivent nulle justice, mais la destruction des fondations du monde.

Aussi le Cheval de Troie qui ouvre et ferme le film, devient-il un autre symbole que celui homérien de la ruse, il devient le symbole de la catastrophe advenue. On se situe bien au-delà du Timeo Danaos et dona ferentes (« je crains les Grecs, même quand ils apportent des cadeaux« ) de Virgile dans l’Enéide, où l’on lisait aussi bien la crainte que l’admiration de l’Inventif Ulysse ; bien au-delà encore de l’Ulysse de Dante qui dans L’Enfer allait tant vers l’Ouest qu’après avoir dépassé les Colonnes d’Hercule (le détroit de Gibraltar), il dépassait les limites de la connaissance autorisée à l’homme. Ulysse ici n’est plus qu’un homme brisé, déchu. Le cheval en bois échoué sur la plage du début, annonciateur du désastre à venir, fait dès lors songer à la Statue de la liberté sur la plage de la Planète des Singes. L’image restera, je crois, de même que cette idée d’un Ulysse coupable. Sans doute les amateurs d’Homère en voudront-ils à Nolan de ce retournement et de cette adaptation paradoxale qui fait de l’ingéniosité humaine la marque du maudit. Mais c’est l’apanage des grands textes que de pouvoir s’appliquer à chaque époque, et à leurs adaptations de rendre compte de l’esprit du temps. Bien que violenté, l’Odyssée d’Homère restera l’Odyssée d’Homère. Nolan, en réinterprétant L’Odyssée de la sorte, en livrant une interprétation cohérente (dans le cadre du film) du poème homérique qui fait écho à notre propre monde, a gagné son pari.

Strum

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7 Responses to L’Odyssée de Christopher Nolan : mauvaise conscience de l’homme occidental

  1. Avatar de lorenztradfin lorenztradfin dit :

    très beau texte. Merci

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  2. Avatar de Hyarion Hyarion dit :

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