
Attendre des dessins rupestres gravés sur les pétroglyphes de Mourmansk qu’ils aident à démêler l’écheveau d’une vie. C’est munie de cet espoir incertain que Laura (Seidi Haarla), une étudiante finlandaise, quitte Moscou. Elle monte dans son train le coeur lourd, dans les frimas de l’aube moscovite. Sa compagne, la frivole Irina, lui a fait faux bond au dernier moment, incapable de renoncer à ces soirées où elle parade au milieu d’intellectuels énamourés.
On croit faire un voyage et c’est le voyage qui vous fait, écrivait Nicolas Bouvier dans L’Usage du monde. C’est ce qui va advenir à Laura dans Compartiment n°6 (2021) de Juho Kuosmanen. Son regard va peu à peu transpercer le voile des apparences qui embuait sa vie. Au début du film, elle apparaît prostrée, comme un animal terré dans sa tanière. Lorsque la caméra filme sa nuque alors qu’elle marche hagarde dans l’appartement d’Irina (« qui est-ce ? » dit quelqu’un), on craint que ce plan n’annonce le faux naturalisme des plans filmés à l’épaule qui donne le mal de mer. Mais la suite vient démentir cette appréhension : le film va justement raconter la libération du regard de la jeune femme, jusqu’à cette très belle fin où, sur un rivage du bout du monde, Laura va embrasser le monde en plans enfin élargis après la promiscuité du compartiment. La buée déposée sur sa vie, que figuraient les vidéos floues de sa caméra, le brouillard hivernal enlaçant le train et les gouttes d’eau sur les vitres, s’est dissipée.
Ce dévoilement produit par le voyage commence dès la première conversation téléphonique de Laura avec Irina, où force lui est de constater que sa compagne moscovite ne se montre aucunement peinée de son absence. Mais c’est sa rencontre avec Ljoha (Youriy Borisov) qui va tout changer. Les manières de cet ouvrier de l’industrie minière parti tenter sa chance à Mourmansk et qui partage son compartiment ne plaident pas en sa faveur : fruste, aviné, grossier, vodka et saucisses au poing, ainsi apparaît-il lors de leur première rencontre, et il fait peur à la jeune fille qui n’a qu’une envie : fuir ce garçon au crâne rasé et aux grands yeux insistants qui lui demande en termes crus si elle est une prostituée. Aussi direct et hâbleur que Laura est discrète et peu assurée, il fait un compagnon de voyage fatigant. Pourtant, les deux jeunes gens ont davantage en commun que ce qu’ils croient : ce sont tous deux des êtres candides blessés par la vie. Ljoha cache sa blessure sous une brutalité de surface, tandis que Laura la protège de sa réserve. Peu à peu, ils vont se reconnaître pour ce qu’ils sont, des presque jumeaux s’agissant du coeur, nonobstant les différences de langage et d’éducation. Laura, Ljoha : est-ce un hasard si leurs noms sont presque identiques et font écho au « Voyage, voyage », lui aussi double, de la chanson de Desireless que l’on entend trois fois, générique compris ? Il faudra que Laura se défasse d’abord d’une dernière illusion en se faisant voler sa caméra par un compatriote en qui elle avait naïvement placé sa confiance. Vol presque propice : elle doit désormais regarder la réalité de ses propres yeux et non plus au travers d’images vidéos.
Il y a presqu’une perspective tolstoïenne dans ce film finlandais : Ljoha et ses manières directes, mal dégrossies, est issu de ce peuple russe régénérateur et généreux, comprenant mieux les réalités du monde selon Tolstoï, que le grand écrivain opposait aux intellectuels moscovites dans Guerre et Paix et Anna Karénine, Irina tenant brièvement ce rôle d’intellectuel au début. C’est comme si le finlandais Juho Kuosmanen faisait sien ce point de vue tolstoïen. C’est que finlandais et russes se partagent un même pays de neige, dur et glacé, à l’Est de la Scandinavie. La révélation que Laura attendait des pétroglyphes, lui sera enseignée au cours du voyage, grâce aux traits du visage, à la fois jeune et vieux, dur et enfantin, de Ljoha. Le véritable pétroglyphe, c’est lui, un pétroglyphe qui marche, et ceux de la fin n’ont plus besoin d’être montrés.
Le charme entêtant que distille ce très joli film hivernal tient pour beaucoup à la justesse et au naturel des deux interprètes principaux, tous deux remarquables par leur visage particulier, et au choix du réalisateur de laisser en marge du récit un certain nombre de secrets. De Ljoha, de sa virilité factice et de sa difficulté à exprimer ses émotions, on ne saura rien ou presque. Son passé restera dans l’ombre et ce n’est pas la babouchka de fortune chez laquelle il mène Laura lors d’une escale qui nous renseignera. Il y a chez lui un sentiment de la justice, une matière brute, qui ne demande qu’à être sculptés, par Laura peut-être. Si les secrets du passé de Ljhoa ne sont pas dévoilés, si de Laura nous ne connaîtrons que la fin de son histoire avec Irina, c’est peut-être parce que le film nous raconte l’avènement d’un nouveau secret, appelé à remplacer les autres : le secret de la rencontre de Laura et Ljoha, si intime, si précieux, qu’ils ne pourront pas le partager, sinon avec le monde enneigé qui existe au-delà de Mourmansk, où il va être déposé, pareil à un nouveau pétroglyphe. Il sera gravé non pas sur une pierre mais en eux-mêmes, dans ce fidèle espace de brumes intérieures et de souvenirs chéris que nous nommons mémoire.
Strum








