Tre Piani de Nanni Moretti : l’héritage de l’imprécateur

Nanni Moretti a toujours été un imprécateur, et tout imprécateur est intransigeant. Dans Bianca (1983), La Messe est finie (1985), Palombella Rossa (1989) et même Journal Intime (1994), il criait sur les autres. Parce que sa rage avait quelque chose de comique, dans son impuissance même, on en riait, à la surprise de Moretti lui-même, qui ne se savait pas, au départ, réalisateur de comédies. Mais cette rage a toujours été terrible, incontrolée, violente, mauvaise, la rage d’un homme qui ne supporte pas que le monde ne se conforme pas à ses principes, qui conduisait Michele Apicella, au nom d’une inatteignable pureté, à commettre l’irréparable dans Bianca où la comédie devenait drame. Dans Tre Piani (2021), ce passage a déjà eu lieu ; la comédie s’est enfuie depuis longtemps et le drame s’est installé dans un bel immeuble en bordure du Tibre, à Rome. Un drame aux rameaux multiples, puisque trois fils narratifs vont se suivre en parallèle au sein de trois familles : la famille d’un imprécateur, la famille d’un obsessionnel, la famille d’un absent. Chaque famille doit composer avec l’héritage d’un père.

L’imprécateur est Moretti lui même, qui incarne le juge Vittorio dont le fils Andrea a tué une femme alors qu’il conduisait ivre. Ce fils a été élevé sous le regard réprobateur et les jugements sévères du père. Un regard et des jugements qui tombaient de haut, qui écrasaient le fils de leurs exigences. Un imprécateur peut détruire l’estime d’un enfant par ses reproches, et dans la mesure où la conscience d’une action juste est corrélée au moins partiellement à l’estime de soi, ses sentences peuvent avoir l’effet inverse des principes qu’elles sont supposées défendre. La loi n’est pas innée, elle s’enseigne et souvent les imprécateurs ne savent pas enseigner. Andrea n’a pas pu trouver en sa mère Doria (Margherita Buy), trop soumise aux jugements de Vittorio, un havre où il aurait pu se construire. Ne lui restait alors que la fuite dans l’alcool, d’où la catastrophe de l’accident de voiture ouvrant le film. Fuir, quitter le foyer familial, après avoir subi sa peine carcérale, sera pour le fils le seul moyen de trouver sa voie. Le personnage de Michele Apicella, alter ego de Moretti, est censé avoir disparu de son cinéma depuis Palombella Rossa. Mais en réalité, son ombre s’est étendue plus avant sur les films du réalisateur. Le prêtre Giulio dans La Messe est finie était d’ailleurs un autre Michele Apicella, sujet à de violents accès de colère contre les autres, contre la société, ayant envie de « frapper » ses paroissiens. De même, dans Journal Intime et Aprile (1998), des films qui ne sont légers qu’en apparence, Moretti se laissait aller à des emportements qui ménageaient peu de place à l’indulgence et où l’on reconnaît encore l’intransigeance d’Appicela. Dès lors, il faut imaginer le juge Vittorio comme un Michele Apicella ayant vieilli, ayant eu fils contre lequel il aurait retourné sa misanthropie et son intransigeance. C’est pourquoi il était si important que Moretti joue lui-même le rôle, car ce dont il veut parler dans Tre Piani, c’est manifestement ceci : l’héritage laissé par quelqu’un comme Michele Apicella, quand il s’est figé, sur ses vieux jours, dans une intransigeance toujours plus grande. Ce film qui adapte un roman israélien de Eshkol Nevo, raconte l’histoire de trois héritages, laissés par des pères.

Le deuxième héritage, c’est celui de l’obsessionnel qui laisse son obsession devenir intransigeance. Lucio (Riccardo Scarmarcio) s’imagine que sa petite fille a été victime d’une agression sexuelle de la part d’un voisin, un inoffensif vieillard à moitié gâteux. Prêt à tout pour connaître une vérité qu’il se figure, à tort, cachée, il agresse le vieillard sur son lit d’hôpital, enclenchant le mécanisme infernal de la rancune entre voisins. Puis, il se laisse manipuler par Charlotte, la petite-fille du supposé délinquant sexuel, une jeune femme très séduisante mais encore mineure, qui l’attire chez elle en lui faisant croire qu’elle peut lui donner accès à des emails de la grand-mère pouvant lui apprendre ce qui s’est passé. Mais la jeune fille a autre chose en tête et se déshabille devant lui. Au lieu de la repousser gentiment, Lucio perd la tête et couche avec elle, croyant qu’il pourra grâce à elle apprendre la vérité. L’erreur de jugement est double : il blesse dans son orgueil et dans sa chair cette jeune femme encore vierge et cette incartade l’éloigne encore plus de cette soi-disante vérité qu’il espérait approcher. L’obsession est parfois ennemi de la vérité, et l’intransigeance encore plus. Charlotte porte plainte pour viol, accusation qui va détruire le couple qu’il forme avec sa femme et le conduire dans une procédure au long cours devant les tribunaux.

Le troisième héritage est plus imperceptible, plus difficile à identifier : c’est celui d’un mari absent, Giorgio, qui laisse sa femme Monica (Alba Rohrwacher) seule, non seulement pendant sa grossesse mais en plus pendant les jours difficiles qui suivent le retour de la maternité. Souvenons-nous, Habemus papam (2011) racontait déjà l’histoire d’une vacance. L’absence du mari, conjuguée aux antécédents psychiatriques de la jeune femme qui est persuadée qu’elle va devenir folle comme sa mère, sans compter l’histoire personnelle difficile du mari avec son frère qu’il déteste, là aussi par intransigeance (encore une lutte fratricide, autre forme de lutte de voisinage, où l’on aperçoit l’origine israélienne du roman de départ), conduit la jeune mère dans une sorte de tunnel mental que Moretti représente par le corbeau noir qu’elle croit voir chez elle, la fixant du regard.

Ces trois histoires dressent un portrait de la société, la société italienne aussi bien que la société israélienne, que l’on pourrait de prime abord juger très noir, voire désespérant, et c’est ce qu’affirmait la rumeur critique venant de Cannes, qui dans sa hâte du jugement se préoccupe rarement de nuances. Sauf que ce n’est pas la société qui est en cause, mais des familles fondées sur un modèle patriarcal. Surtout, les drames forment ici des cadres dont il s’agit pour les personnage de se défaire, le vrai sens du film ne résidant pas dans les drames de départ, héritages des pères intransigeants, mais dans la manière dont les femmes et les enfants les reçoivent. C’est le pari du film, partir de l’extrême pointe du drame et de la rancune pour imaginer une réconciliation possible. Un héritage peut se refuser, une vie peut être refaite, comme le portail de l’immeuble détruit par la voiture d’Andrea. Cet immeuble n’est pas celui du Pérec de La Vie mode d’emploi, qui racontait sa vie mais aussi sa mort inéluctable. Ici, il s’agit au contraire de renaître. Du reste, l’héritage des pères du film est sans testament. C’est ce que me semble signifier la disparition soudaine du personnage de Nanni Moretti au milieu du récit.

Il revient donc à Doria de renouer avec Andrea, progressivement, difficilement, car le fils a hérité d’une partie de l’intransigeance du père, au fur et à mesure que l’ombre de Vittorio/Apicella se dissipe. Il revient à Charlotte de pardonner à Lucio et de convaincre sa grand-mère qu’il ne sert à rien de faire appel de la décision de justice perdue et qu’il faut pardonner. Les torts étaient partagés et un tort n’autorise pas à tordre la réalité. Seul l’enfant peut pardonner car la rancune est forte dans l’ancienne génération, du moins est-ce ce que Moretti laisse supposer. Il faut souffler sur les cendres de la rancune pour qu’aux scènes crépusculaires d’un film où la lumière de la photographie est affaiblie, se substitue le soleil romain qui brille de nouveau à la fin. Il revient enfin aux petites filles de Monica et Giorgio de regarder le passé sans crainte de devenir folles à leur tour. Et de fait, ce n’est plus un corbeau noir que la fille aînée aperçoit à la fin mais sa mère partie seule sur les routes. Le corbeau noir, qui symbolisait l’héritage néfaste qui pesait sur l’immeuble, a désormais disparu. Et dès lors que ces héritages néfastes au sein des familles, d’où tout doit partir en raison de la responsabilité individuelle de chacun, ont été dépassés, dissipés, la société peut de nouveau recouvrer une harmonie que Moretti appelle de ses voeux en utilisant, comme à la fin de La Messe est finie, l’image réconciliatrice de couples dansant. Maintes histoires sont ici racontées, maintes réconciliations surviennent, et il faut bien trois parties dans la structure narrative du film pour y parvenir. Nanni Moretti est plus que jamais l’un des grands cinéastes contemporains et le voici devenu non plus grand imprécateur mais grand réconciliateur. C’est précisément ce dont nous avons besoin aujourd’hui.

Strum

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12 commentaires pour Tre Piani de Nanni Moretti : l’héritage de l’imprécateur

  1. Félix dit :

    Rien à voir avec Moretti, mais es-tu allé voir Compartiment n°6 de Juho Kuosmanen ? Je serais curieux de te lire à son sujet ! 🙂

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  2. Martin dit :

    Je l’ai découvert quelques jours avant sa sortie officielle, en avant-première surprise. J’en reparlerai d’ici peu. C’est un film que j’ai aimé, même si je l’ai trouvé un peu « excessif » dans sa démonstration (il y a tout de même beaucoup de choses qui s’abattent sur les habitants de ces trois étages). Bon ! J’ai apprécié quand même la justesse du regard et les beaux personnages réinventés – et complétés, semble-t-il – par Nanni Moretti, lui-même impeccable dans ce rôle de juge inflexible.

    Cela étant dit, j’avais préféré « Mia madre » et il faut que je poursuive mes découvertes du cinéma morettien. J’ai tellement de retard que c’en est presque honteux…

    Merci pour cette chronique, Strum ! 🙂

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    • Strum dit :

      C’est vrai que les dix plaies d’Egypte semblent s’abattre sur les familles de cet immeuble. Mais comme je l’écris, c’est comme si Moretti voulait partir de ces situations terribles, héritages du passé, pour trouver une réconciliation. Moi aussi, j’avais préféré Mia Madre. Avec plaisir Martin ! 🙂

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  3. Pascale dit :

    J’ai trouvé ce film passionnant.
    Je n’aime pas le terme d’imprécateur que tu emploies. Je ne le trouve pas adapté.
    Je pense qu’on a pas idée des petits et grands drames qui affligent les voisins.
    Le personnage de Nanni Moretti est vraiment formidable et très intrigant. J’aurais aimé qu’il soit plus important dans le film et heureusement il ne disparaît pas au milieu du film. La scène où son fils le frappe est la.plus marquante et me reste encore bien en tête.
    Nanni est grand, je suis d’accord. Mais je trouve ce film plus dans la lignée de La chambre du fils et de Mia madre que de ceux que tu cites.

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    • Strum dit :

      As-tu en tête le personnage de Moretti dans Bianca (où il devient un assassin), Palombella Rossa (où il gifle une journaliste), La messe est finie (où il se bat dans la rue et souhaite le pire à ses paroissiens pas à la hauteur), Sogni d’oro (où il bat d’ailleurs sa mère) ? Ce n’est pas juste un râleur rigolo. Il y a une intransigeance terrible chez lui, une douleur aussi. Je ne crois pas que ce film soit sans lien avec ces films là. Moretti s’étant confié sur ce trait de caractère là, l’intransigeance, qui lui est propre, je pense qu’il y a un lien entre Tre piani (au moins pour la première histoire) et ce personnage de Michele Apicella qui est notamment un imprécateur, terme adapté le concernant. Et Tre piani parle de l’héritage de trois pères, Moretti l’a laissé entendre lui-même. Il faut donc s’interroger sur cette idée d’un héritage. Ce faisant je ne juge pas sur un plan moral les personnages du film, je le replace dans le contexte de sa filmographie pour apporter un contrepoint à un discours que j’ai entendu sur ce film selon lequel ce n’est plus le Moretti d’autrefois, c’est un film à part, etc. C’est pour moi une analyse superficielle de son cinéma. A quoi bon parler d’un film si c’est pour ne pas y chercher les liens qu’il entretient dans une filmographie, ne pas émettre des hypothèses critiques ?

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      • Pascale dit :

        J’ai la plupart du temps à faire le lien entre les films d’un réalisateur. Je n’ai pas ta qualité d’analyse et je n’ai pas entendu Nanni parler de ce film.
        Et puis je n’ai vu que La messe est finie dans ceux que tu évoques. Donc je ne vois pas trop d’imprécateur ici.
        J’ai dû commencer à m’intéresser à Nanni à partir de… mince j’ai oublié le titre… celui où il parcourt Rome en Vespa.
        C’est fou qu’il se donne des rôles de personnages si durs.

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        • Strum dit :

          L’imprécateur, c’est Michele Apicella, le personnage principal de cinq films de Moretti que tu n’as pas vus donc. Comme l’indique le titre de mon article, je parle de l’héritage de ce personnage dans Tre Piani que j’aperçois notamment dans le personnage du juge Vittorio joué par Moretti. Moretti s’est toujours donné des rôles comme cela, il a toujours été dur avec lui-même en même temps qu’il était dur avec les autres. C’est son côté honnête, et c’est la raison pour laquelle je l’aime beaucoup.

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  4. Denis Hamel dit :

    bonjour, j’espère que vous ferez aussi une recension de Memoria, film à voir absolument en salle. -dh

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