Milan Calibre 9 de Fernando Di Leo : trahisons

Premier film de la trilogie policière dite du milieu de Fernando Di Leo, Milan Calibre 9 (1972) tire parti d’un atout indispensable à tout film policier : un bon scénario, adapté d’un livre de Giorgio Scerbanenco, maître du polar italien. C’est d’abord cela qui fait l’intérêt du film, ainsi que son excellente musique mêlant violons lyriques et rock progressif, deuxième atout dans la manche, plutôt que ses quelques scènes de violence excessive, pour lesquelles est notamment connu le genre italien du poliziottesco, équivalent policier du western italien et série B qui inscrivit ses intrigues dans l’Italie des années de plomb. Quentin Tarantino ayant clamé sa dette envers Fernando Di Leo et ayant beaucoup fait pour la redécouverte de son cinéma, on pouvait d’ailleurs craindre que le film ne contienne le lot de violence sadique que l’on trouve dans les films du cinéaste américain. Fort heureusement, malgré un prologue où des passeurs sont passés à tabac et assassinés par l’expédient de bâtons de dynamite, prologue où se concentre pour l’essentiel la violence, et un mixage sonore mettant en avant les coups portés, les scènes d’action du film restent bien moins sanglantes que ce que l’on peut voir aujourd’hui. Il faut redire à cet égard que les scènes de violence extrême sont une des choses que le cinéma a de moins intéressant et de plus déplaisant à nous offrir et que la catharsis du spectateur n’a nul besoin de s’en nourrir pour s’exprimer. Analyser le film sous l’angle de sa violence relative, sinon pour constater qu’elle est le reflet des attentats des années de plomb, ne présente donc qu’un intérêt limité.

On pourra l’analyser plus utilement sous l’angle du cynisme et du ressentiment qui président à son récit, deux sentiments qui ont traversé l’Italie des années de plomb, cernée d’un côté par les attentats d’extrême gauche et d’extrême droite et de l’autre par des gouvernements a priori impuissants à protéger la population et partagés entre la tentation de la répression et l’instrumentalisation des attentats à des fins politiques (sujet de Cadavres Exquis de Rosi). Car dans Milan Calibre 9, la trahison est reine et tous les coups sont permis. Du reste, les deux seuls personnages respectueux des règles et conservant une part d’idéalisme, Chino (Philippe Leroy) qui reste fidèle à un ancien parrain devenu aveugle, et le commissaire Mercuri que joue Luigi Pistilli, figurent en marge du récit dont ils finissent expulsés, soit par le scénario (le commissaire idéaliste est muté), soit par une balle traîtresse. Reste les autres : d’abord, le clan de l’Américain, organisation criminelle dont l’efficacité repose sur l’utilisation de petites mains participant à des livraisons de marchandises illicites moyennant paiement, comme le montre l’entraînant prologue propulsé par la musique de Luis Enriquez Bacalov. Ensuite, la police à la tête de laquelle on trouve un commissaire divisionnaire (Frank Wolff) qui hait les petits malfrats mais rechigne à endiguer la corruption financière qui se trouve au-dessus d’eux, ce qui donne lieu à une joute verbale entre les deux commissaires, scène un peu démonstrative durant laquelle ils échangent des points de vue opposés sur un plan politique, Di Leo rappelant la pauvreté des habitants du sud de l’Italie et mettant les actions des bandits en perspective avec celles des « riches » coupables d’évasions fiscales insuffisamment réprimées, selon une vision politique partiellement populiste assez typique de certains films des années 1970, en Italie comme en France. Mais l’insertion du récit dans le paysage de l’Italie de l’époque ne s’arrête pas là. Les assassinats réalisés au moyen de bombes par les bandits semblent aussi faire écho aux attentats des années de plomb. Et Di Leo se sert des places aux marbres gris et des canaux de Milan où se déroule le récit pour lui donner un cadre réaliste.

A l’intersection de ces deux groupes, la bande criminelle et la police, on trouve le héros du film, Ugo Piazza, qui vient de passer trois ans en prison et dont tout le monde semble persuadé qu’il a caché quelque part 300.000 dollars volés à l’Américain. Gastone Moschin lui prête sa sobriété et le regard en coin de ses yeux bleus fixes, tandis que Mario Adorf cabotine à l’inverse à outrance dans le rôle de Rocco, bras droit de l’Américain qui cherche à faire avouer Ugo. L’habileté du récit tient à ce que le spectateur est persuadé au départ qu’Ugo est un homme injustement accusé et qui doit retrouver le véritable coupable alors que les choses s’avèrent plus retorses que cela, Ugo essayant surtout de rouler à la fois la police et ses comparses. Cette absence de glorification des malfrats est d’ailleurs un des attraits du film si on le compare par exemple au portrait romancé que fit Coppola de la mafia italo-américaine dans Le Parrain réalisé la même année que Milan Calibre 9.

Jusqu’au bout le film réserve des surprises, émaillées des inévitables fusillades du genre et de trognes empruntées au western italien, et soutenu par la musique de Bacalov. Le rôle de cette dernière est primordiale (comme peut l’être Morricone chez Leone ou chez d’autres réalisateurs de westerns italiens) et c’est une différence avec le cinéma de Melville duquel Di Leo a affirmé être débiteur. Ainsi, le prologue sans dialogue, où le paquet passe de main en main, semble un peu conçu dans l’esprit du Cercle rouge de Melville, mais l’utilisation de la musique tout du long change la perception que l’on en a en lui donnant du rythme. En somme, et même si Di Leo se permet certains cadrages baroques en contre-plongée que l’on suppose propres au genre du poliziottesco (et qui éloignent de fait son film de la mise en scène plus classique d’un film policier empreint de gravité comme Cadavre Exquis), on ne s’ennuie pas une seconde.

Strum

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