
Quelques mots en guise de rattrapage sur La Loi de Téhéran (2019) de Saeed Roustayi, qui a rencontré un beau succès public en France cet été. Ce polar iranien met aux prises un trio de policiers de la brigade des stupéfiants conduit par l’inspecteur Samad (Payman Maadi, le mari d’Une Séparation d’Asghar Farhadi) et le principal trafiquant de crack de Téhéran, le redouté Naser Khakzad (Navid Mohammadzadeh). D’abord captivant par la coupe qu’il donne de la société iranienne, ce film construit en deux parties distinctes finit par susciter des réserves lorsqu’au point de vue initial de la police se substitue celui du trafiquant de drogue auquel le scénario accorde le statut d’improbable héros sentimental.
La Loi de Téhéran mérite néanmoins d’être vu pour sa dimension documentaire, sa plongée dans les strates de la société iranienne, qui trouve son expression la plus frappante dans les scènes d’enquête du début, notamment une descente policière parmi des drogués vivant dans une décharge de tubes métalliques leur tenant lieu de toit, et surtout les scènes de prison où la loi des grands nombres et l’absence de droits de la défense permettent à la police d’entasser dans une cellule exigüe des dizaines de suspect – images de corps indistincts rejetés en masse hors de la société. La profusion des dialogues – certes agencées selon un découpage basique – participe de cette dimension documentaire – car chacun doit ici justifier son comportement par des mots – et donne parfois le tournis par la rapidité du débit des acteurs qui produit un effet d’entrelacement dans la narration.
L’autre aspect intéressant du film réside dans ce qu’il laisse entrevoir de la procédure pénale iranienne, de sa désorganisation et de ses déficiences. L’inspecteur Samad se retrouve plusieurs fois seul avec Naser Khazad, une fois celui-ci interpellé, ce qui donne l’opportunité au trafiquant d’essayer de corrompre le policier par des offres de pots de vin. Comme dans Une Séparation, où l’absence d’avocats et autres auxiliaires de justice dans la procédure de divorce, conduisait au désastre, le film montre aussi la toute puissance du juge iranien qui à lui seul instruit l’affaire, rend son jugement et décide de l’application de la peine, mélange des genres qui laisse la porte ouverte aux abus et aux erreurs. Dans une scène kafkaïenne, Samad et son collègue policier se retrouvent ainsi tour à tour accusés de corruption, sur la foi de propos non fondés mais qui, parce qu’ils ont été tenus devant le juge, s’en trouvent comme validés. Régime policier oblige, chacun se trouve tenu d’être sur ses gardes, de ne penser qu’à lui, dérive individualiste qui peut mener à la paranoïa. On s’étonne du reste qu’un film si critique du régime ait pu franchir les mailles de la censure.
Dans un retournement de point de vue qui surprend sur un plan narratif, le film va peu à peu faire de Naser, responsable de la déchéance physique et mentale de millions d’iraniens addicts au crack, le centre de cette histoire, celui aussi qui semble montrer le plus de compassion. Le voici, une fois arrêté, qui s’érige en défenseur des enfants, puisqu’il tente d’empêcher qu’un garçon soit condamné à la place d’un père handicapé, attitude qui tranche par rapport à la froideur de Samad mais qui est d’une grande hypocrisie puisque c’est le crack qui est en grande partie responsable du malheur des enfants. Voici encore Naser qui pleure quand sa famille vient le voir en prison, scène mélodramatique édifiante qui entend affirmer qu’il n’a agi que pour le bien de sa famille et que devenir trafiquant de drogue était pour lui le seul moyen de les faire vivre. Quand il est condamné, le spectateur est derechef sommé par le réalisateur de le prendre en pitié dans une glaçante scène d’exécution. Ce qui m’a dérangé (puisqu’il s’agit d’une réaction personnelle) dans ces scènes qui érigent le trafiquant en anti-héros du récit, certes pathétique, c’est que nulle part, le réalisateur ne montre en miroir les familles détruites par le crack, ne filme de scènes où l’on verrait sur le même modèle les familles rendre visite en prison aux consommateurs brisés par le crack (les familles des policiers n’entrent pas non plus dans le champ du regard de la caméra).
Si bien que le film démontre non seulement que les policiers et le trafiquant sont les victimes du même système, soumis au caprice du même juge, ce qui s’entend, mais, allant plus loin sur sa lancée, fait du trafiquant celui qui a préservé son humanité là où les policiers s’enferment dans le ressentiment et la froideur, comme si les décisions individuelles de chacun, et surtout leurs conséquences, n’importaient guère. Malgré les indéniables qualités documentaires et narratives du film, on peut trouver discutable cette manière d’orienter le regard du spectateur.
Strum








