La Main du diable de Maurice Tourneur : un Faust français sous l’occupation

On oublie parfois que la littérature française est riche de maintes histoires fantastiques. Au XIXè siècle, Balzac, Gautier, Nerval, Maupassant, notamment, donnèrent au genre plusieurs récits inoubliables. Pour plusieurs raisons, le cinéma français, par trop occupé de réalisme et de considérations sociales, fut moins prodigue dans le genre fantastique. Néanmoins, on y trouve de grandes réussites, parmi lesquelles figurent La Chute de la Maison Usher d’Epstein, chef-d’oeuvre du muet, Les Yeux sans visage de Franju, aux frontière de l’horreur, et, sous l’occupation, Les Visiteurs du soir (1942) et surtout La Main du diable (1943) de Maurice Tourneur, cinéaste dont il faut redire le très grand talent et l’injuste oubli dans lequel il est tombé. Tourneur y conte l’histoire d’un peintre désargenté qui vend son âme au diable. Que le film ait été produit en 1943 par la Continentale, dont le financement était de provenance allemande, autorise l’hypothèse d’une mise en abyme, d’un parallèle avec la France de Vichy qui avait vendu son âme au diable nazi, le studio d’Alfred Greven ayant donné une grande liberté à ses réalisateurs. Jean-Paul Le Chanois qui en écrivit le scénario était du reste d’origine juive.

Le film est censé avoir été inspiré par une nouvelle de Nerval, La Main Enchantée, mais sa lecture (voir ne dispense pas de lire) réserve une surprise : le film n’en est pas une adaptation mais une suite. Nerval racontait l’histoire d’un drapier de la Renaissance qui demandait un talisman à un bohémien la veille d’un duel, une main enchantée maniant superbement l’épée. La nouvelle finissait sur la pendaison de l’infortuné drapier. Dans son scénario, Le Chanois imagine que cette main va passer de propriétaire en propriétaire au fil des âges, leur apportant à chaque fois le talent désiré, pour parvenir jusqu’à notre XXe siècle, ajoutant surtout au récit l’idée que le prix de vente de la main est l’âme de l’acquéreur que le diable viendra chercher un an après le pacte conclu. Ce diable, le Chanois et Tourneur le dépeignent non sous la forme d’un démon boitant mais sous les traits d’un petit homme aux cheveux blancs et au sourire sournois, revêtu d’un complet noir bien coupé qui lui donne l’apparence d’un notaire digne et satisfait (on le croirait sur parole quand il parle alors que, diable oblige, c’est un menteur et un tricheur). Cette idée change le récit du tout au tout, puisque l’enjeu en devient l’âme du héros de Tourneur, le peintre Roland Brissot (Pierre Fresnay), qui s’est porté acquéreur de la main magique afin de connaître la gloire qui lui permettra d’épouser Irène (Josseline Gaël), une femme sans foi ni loi (le cinéma classique français n’a pas toujours été tendre avec les femmes) qu’il a le malheur d’aimer. Brissot en devient une sorte de Faust français, tel qu’il s’en trouvait plusieurs sous l’occupation, non pas un chercheur d’absolu comme l’estimable Faust de Goethe, mais un individu médiocre qui recherche d’abord la réussite sociale, fût-ce pour l’amour d’une femme. Fresnay joue très bien ce médiocre en lui prêtant une nervosité permanente qui lui fait constamment hausser la voix pendant le film, témoignage de son impuissance plutôt que de son autorité.

Ainsi modifié par Le Chanois et Tourneur, ce récit qui mélange réalisme et fantastique fait beaucoup plus penser à une nouvelle fantastique de Maupassant (qui écrivit du reste deux nouvelles sur une main maléfique) qu’à l’histoire d’origine de Nerval. D’ailleurs, le prologue du film ressemble tout à fait au prologue d’une nouvelle de Maupassant, avec Brissot qui surgit à l’improviste dans un hôtel de Haute Savoie où les locataires attendent affamés le repas (référence probable à l’occupation et à ses tickets de rationnement selon ce même parti-pris de réalisme caché) et finit par leur relater en flashback son étrange histoire. Comme toujours avec Tourneur, le film est formidablement bien découpé et raconté, avec des apparitions de certains grands seconds rôles de l’époque (Noël Roquevert en cuisinier italien possesseur de la main diabolique, Pierre Larquey en ange déguisé) qui renforcent l’expressivité de certaines scènes. Mais c’est surtout la photographie d’Armand Thirard qui enchante, dont les mares d’ombre signalent la présence d’un diable dématérialisé s’immiscant partout, et qui puise tour à tour dans l’impressionnisme français et dans les artifices de l’expressionnisme allemand pour narrer le récit, en particulier dans cette séquence étonnante où tous les possesseurs de la main racontent leur histoire au fil des âges que l’on voit alors projetée sur un mur.

La Main du diable est un des grands films français tournés sous l’occupation. Il faut croire que le talent peut bel et bien passer de génération en génération, comme l’imagine le film, fut-ce au moyen d’un artefact maléfique, puisque le propre fils de Maurice Tourneur, le réalisateur franco-américain Jacques Tourneur, tournait quasiment en même temps que son père resté en France deux chefs-d’oeuvre du cinéma fantastique américain : La Féline (1942) et Vaudou (1943). Même le diable n’aurait pu imaginer pareille coïncidence.

Strum

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6 commentaires pour La Main du diable de Maurice Tourneur : un Faust français sous l’occupation

  1. Jean-Sylvain Cabot dit :

    bonjour Strum. Merci pour cette analyse d’un de mes films préférés et d’un meilleurs films français tournés sous l’occupation et produit par la Continental-Films. La photo est en effet remarquable et la séquence d’ombres que vous citez est dans toutes les mémoires.Entre 1941 et 1944, Tourneur réalise cinq films pour la Continental dont les excellents Le val d’enfer et Cécile et morte. Nous n’oublierons pas non plus le trés bon Volpone (1941) et ses films d’avant-guerre dont Samson (1936) et le formidable Avec le sourire (1936). Oui, Maurice Tourneur est un cinéaste important qui grâce au travail de Patrice Brion avec son cinéma de Minuit, est aujourd’hui bien représenté en DVD, ses principaux films étant désormais disponibles. L’allusion avec Jacques son fils, est pertinente.

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    • Strum dit :

      Merci Jean-Sylvain. Oui, pour Tourneur. Le Val d’enfer est formidable aussi pour s’en tenir aux films sous l’occupation. Mais mon préféré de tous est probablement Avec le sourire, un film assez unique dans le cinéma français.

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  2. Tu as tout dit.
    Superbe film fantastique français, à redécouvrir !

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  3. princecranoir dit :

    L’unique film (avec « Justin de Marseille » sur lequel tu t’étais déjà brillamment étendu sur le blog) de Tourneur père que j’ai eu le bonheur de voir (merci Patrick). De mémoire, il me semble que Tavernier en glisse aussi une allusion dans son film sur la Continentale « Laissez-passer ». Je n’en ai que quelques brefs souvenirs, ravivés par ta (toujours) excellente chronique (ah, ce petit diable aux airs de notaire menteur…), mais ces sauts d’époque en époque m’évoquent ces fresques allégoriques du temps du muet (« Intolérance », « les Trois Lumières », …). Un film d’un autre temps, un film de tout temps.

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    • Strum dit :

      Merci. Oui, j’aime beaucoup Tourneur père et je trouve qu’il est injustement oublié aujourd’hui alors que ses films sont formidables, et pas seulement La Main du diable. Pas vu Laissez-passer de Tavernier, qui me tente bien même si je ne suis pas un grand amateur du cinéaste.

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