Les Deux Alfred de Bruno Podalydès : impostures et doudous

Les Deux Alfred (2020) se veut à la fois comédie et dystopie. Bruno Podalydès y brocarde les travers de notre société happée par les nouvelles technologies, qui ont instauré de nouveaux modes dans les rapports humains, où l’on juge les individus en fonction de leur capacité à se promouvoir virtuellement. La société du film n’est pas tout à fait la nôtre puisque des drones en forme de soucoupes volantes y ont fait leur apparition, qui livrent dorénavant le courrier. Cet écart est typique du cinéma de Bruno Podalydès, qui le cultive depuis ses débuts. On confessera préférer ses films où l’écart devient tangente, c’est-à-dire lorsque tout le film s’est détourné de la réalité pour imposer ses propres lois fantaisistes, comme dans les très réussis Dieu seul me voit, Adieu Berthe, Comme un avion. Dans ce dernier, toute l’intrigue dérivait de cette idée de tangente, de cour d’eau qui s’échappait du tronc commun de la société (le fleuve), puisque le personnage principal, sur un coup de tête, partait à l’aventure en kayak en suivant un méandre de la Seine.

Les Deux Alfred, malgré l’écart né de la dystopie, s’inscrit au contraire dans le contexte, le tronc commun, de la société actuelle dont il est une satire (comme pouvaient l’être avec des moyens cinématographiques différents les films de Jacques Tati). Toute satire est tributaire de l’inspiration du scénariste (Bruno Podalydès lui-même) : tout va dépendre de sa capacité à créer des personnages et des idées satiriques propres à amuser son spectateur tout en le faisant réfléchir. A cet égard, le scénario des Deux Alfred ne relève qu’à moitié cette gageure. A ce qui est réussi, appartient le personnage de Séverine (Sandrine Kiberlain), qui fait voir la part d’imposture entrant dans la réussite professionnelle. Occupant son rôle de manager comme on joue à un jeu de rôles, elle s’est créée une personnalité professionnelle éloignée de ce qu’elle est réellement, mais qui en impose à son patron et à Alexandre (Denis Podalydès), qu’elle doit former. Le syndrome de l’imposture n’est pas juste une impression qui peut être ressentie par celui ou celle qui réussit professionnellement, c’est aussi une façon de reconnaître les contours et les exigences du rôle imposé par le poste occupé. L’habit fait le moine, contrairement à ce qu’affirme un adage aussi connu que menteur. L’abattage de Sandrine Kiberlain fait le reste et donne de l’énergie et du mordant aux scènes où elle apparaît (en particulier toutes les scènes avec sa voiture autonome récalcitrante).

Le personnage d’Alexandre (Denis Podalydès), un père qui doit prouver à sa femme absente (Vanessa Paradis) qu’il est capable de s’occuper de ses deux garçons tout en trouvant un travail dans le nouveau monde, fonctionne également. C’est un personnage témoin découvrant avec nous les codes de la start-up qu’il a rejointe, dont l’air ahuri sert de chambre d’écho aux réactions des spectateur devant les lubies de son directeur jeuniste. L’une d’entre elles est qu’un salarié n’est pas autorisé à avoir des enfants (ce qui n’est du reste guère crédible car c’est généralement pour un employeur une marque de stabilité dans la vie du salarié).

A contrario, Arcimboldo (Bruno Podalydès), qui arrive à l’improviste dans la vie d’Alexandre, est un personnage moins bien cerné que les deux autres, à la personnalité assez floue, trop sachant et pas assez épais, faux micro-entrepreneur mais vrai Deus Ex Machina, qui remplit plusieurs tâches pour Séverine et Alexandre. Une sorte de couteau suisse du scénario, qui imagine une histoire d’amour entre lui et Séverine, à laquelle on croit peu. On pourrait rétorquer qu’Arcimboldo représente la part de fantaisie du cinéma de Podalydès, celle qui ne peut être absorbée ou canalisée par le genre de la satire. Mais il n’empêche que par son existence même, il crée à l’intérieur du film une hésitation entre la fantaisie et la satire, un entre-deux qui m’a empêché d’y adhérer complètement. Reste un film attachant pourvu de plusieurs scènes drôles (toutes celles avec Kiberlain en réalité) et qui possède une double morale, optimiste et familiale, quoique presque contradictoire dans sa tentative de concilier la révolte et la douceur : d’une part, il faut pour s’en sortir tomber les masques ensemble (de ce point de vue, le film agrège un quatuor pour s’opposer à la start-up alors qu’au départ, Alexandre était seul) ; d’autre part, la croyance que la survivance de l’enfance et de ses règles simples protège des impostures de l’âge adulte (désir de retour à l’enfance que me paraissent symboliser les deux doudous du titre).

Strum

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4 commentaires pour Les Deux Alfred de Bruno Podalydès : impostures et doudous

  1. Martin dit :

    J’hésite, j’hésite… mais ta chronique donne envie.
    Question fantaisiste : si sa femme est absente, comment sait-on que c’est Vanessa Paradis ? 😉

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  2. princecranoir dit :

    Attachant et drôle, je retiens ces deux qualificatifs. Je ne partage pas le même avis que toi sur le personnage d’Arcimboldo, tu le sais. Il me semble qu’il n’est pas là pour compléter l’intrigue mais davantage comme un personnage secondaire qui aurait pris d’assaut el devant de la scène. Il s’impose comme un troisième doudou de l’histoire, celui-ci destiné à Alexandre, puis à Séverine dans un rapport de séduction. On pourrait presque l’envisager comme un ami imaginaire, d’ailleurs le réalisateur ne prend même pas la peine de lui donner un vrai nom. Je trouve l’idée très amusante.

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    • Strum dit :

      Oui, on en a parlé et je sais que tu as aimé ce personnage que pour ma part je n’ai pas réussi à cerner et que je ne trouve pas très bien écrit – je l’aurais préféré en véritable ami imaginaire, ce qu’il n’est pas puisqu’il a une histoire d’amour avec Séverine.

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