Le Détroit de la faim de Tomu Uchida : les damnés de la mer

Fresque sur le Japon d’après-guerre, Le Détroit de la faim (1965) est un film passionnant qui brasse plusieurs thèmes et se situe par son style et sa mise en scène à l’intersection du cinéma classique et de la nouvelle vague japonaise. Tomu Uchida y raconte l’histoire de deux damnés de la terre, qui vont devenir damnés de la mer : un fils de paysan pauvre et une prostituée, dont le chemin se croisent deux fois, la première fois pour leur bonheur, la seconde pour leur malheur. L’histoire, éminemment romanesque et tirée du livre de l’écrivain japonais Tsutomu Minakami, se déroule en trois temps, qui s’inscrivent dans l’histoire du Japon.

Le premier temps commence en 1947 au Hokkaido et a pour personnage principal un certain Takichi Inukai (Rentaro Mikuni), qui se trouve impliqué dans le meurtre et le vol de la famille d’un prêteur pour gages. Les auteurs en sont deux anciens détenus que Takichi a rencontrés par hasard. Profitant de la désorganisation causée par un Typhon, les trois hommes embarquent sur une embarcation de pêcheurs en pleine tempête pour franchir le détroit, mais seul Takichi arrive à bon port. Frappé par la pauvreté des environs, poursuivi par le remord, et hanté par l’ombre menaçante de la montagne sacrée qui surplombe le détroit, Takichi se débarrasse de l’argent du vol, qui lui brûle les doigts, en le donnant une nuit d’orage à une jeune prostituée nommée Yae Sugito (formidable Sachiko Hidari, déjà Femme insecte pour Imamura), qui pourra ainsi racheter ses dettes. Après cet acte de bonté, il disparait, échappant à l’inspecteur de police Yumisaka qui le poursuit avec la même ténacité que Javert dans Les Misérables. Dans cette première partie, la bande-son d’Isao Tomita gronde de choeurs funéraires, et, à intervalle régulier, des images filmées en négatif donnent l’impression d’un outre-monde, d’une vie si misérable que Takichi se demande si elle vaut la peine d’être vécue.

Comme dans le roman de Hugo, où Jean Valjean réapparaissait sous les traits de M. Madeleine à Montreuil-sur-mer, Takichi va se racheter en devenant un riche industriel, un philanthrope généreux de son argent. Mais de manière inattendue, le récit s’est déjà détourné de lui, pour s’attacher au devenir de Yae, qui part à Tokyo avec l’intention de trouver un métier honnête. Au fond de son coeur survit l’espoir de retrouver un jour son mystérieux bienfaiteur pour le remercier de son aide. Cette partie du film raconte l’impossible tentative de Yae d’échapper à sa condition première, celle de prostituée, et elle se trouve obligée de renouer avec son ancien métier pour survivre, Uchida racontant cela sans le regard fixe et sociologique d’Imamura dans le terrible La Femme insecte, mais avec un grand talent de conteur et une capacité à faire entrer dans son cadre des mouvements de foule spectaculaires, reconstituant avec d’importants moyens le Tokyo interlope d’après-guerre, avec ses soldats américains amateurs de prostituées japonaises, ses Yakuza et ses tickets de rationnement. Ces deux premières parties du film sont d’une force expressive assez extraordinaire et trace un vaste portrait de l’état géographique, matériel et mental du Japon jusqu’en 1957.

L’élan romanesque du film est en partie brisé par la troisième partie qui me paraît donner un peu trop d’importance à la procédure policière qui va peu à peu encercler Takichi. Alors que le point de vue était au début du côté des damnés, le voici qui se trouve désormais aux côtés de l’ordre, personnifié ici par l’acteur Ken Takakura, qui se fera ensuite une spécialité des films de Yakusa. L’ordre, c’est ce qui juge sans avoir comme nous vu les deux premières parties du film, ce qui juge sans tout connaître. Au romanesque des destins parallèles de Takichi et Yae va se substituer une fatalité implacable, comme venue du fond des âges, comme si elle avait accompagné la naissance de Takichi et Yae, fatalité dont rendent compte certains angles de prise de vue en contre-plongée qui écrasent les personnages. Dans l’ensemble, le film possède une grande force narrative, évoquant une sorte de mariage heureux entre Kurosawa (pour le souffle romanesque du récit et les plans en cinémascope) et Imamura (pour la conscience historique et certains effets de mise en scène). Certaines scènes inoubliables font assurément du Détroit de la faim un film que tout amateur du cinéma japonais se devrait de découvrir. Peu connu en occident, il bénéficie au Japon d’une grande notoriété, de même que Tomu Uchida dont la carrière fut aussi longue que riche.

Strum

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