Je jette ici quelques réflexions (forcément réductrices) sur le cinéma, en distinguant cinq points qui pourraient tenir lieu de définition.
- Un film est un récit qui a un sens
Le cinéma est un art du récit, et le récit est dispensateur d’émotions, d’évasions et d’empathie. Le cinéma est récit car tout film s’inscrit dans une durée, dans un laps de temps donné, et le temps est récit. C’est la caractéristique fondamentale du cinéma. De même, tout récit a un sens à partir du moment où il se déploie dans la durée. Ce sens n’est pas toujours aisé à découvrir ; aussi bien, l’interprétation d’un film reste souvent ouverte. C’est pourquoi un grand film peut se revoir aux différentes époques de la vie et susciter de nouvelles interprétations. Mais un film a toujours un sujet (énoncé au grand jour, caché, conscient ou inconscient, peu importe) n’en déplaisent aux tenants de l’absence de signifié et du tout signifiant.
Depuis, son invention, on a voulu embrigader le cinéma, lui faire jouer un rôle d’engistrement du réel (Jean Epstein et d’autres), un rôle politique (Walter Benjamin et d’autres), un rôle dans la propagande des Etats totalitaires, ou voir en lui un art qui transformerait le monde. Le cinéma a résisté à ces tentatives. Il est l’art qui a le mieux résisté au mouvement général de défiguration des arts, de remise en cause de la croyance dans la force du récit et de l’image, mouvement qui a dévoré les arts figuratifs au XXe siècle et a débouché sur l’art contemporain. Cette affirmation n’est pas nouvelle. Rohmer, parmi d’autres, l’avait dit dans ses articles des Cahiers du cinéma des années 1950 lorsqu’il analysait ce qui distinguait le cinéma des autres arts. Jacques Rancière l’a rappelé récemment.
Cette résistance au mouvement de défiguration de l’art est la source de la pérennité formelle du cinéma. Le cinéma d’aujourd’hui préserve la mémoire du cinéma d’hier. Comparé à la peinture et à la musique, les ruptures esthétiques dans le cinéma ont été limitées, le cinéma d’hier continue de couler dans les veines du cinéma d’aujourd’hui, et si la révolution numérique a remplacé les transparences et les surimpressions d’antan (et contribué, hélas, à l’invasion actuelle de films de super-héros), elle n’a révolutionné ni les mouvements de caméra, ni le découpage, ni la narration des films.
Que le cinéma soit récit n’a pas empêché certains cinéastes de recourir à une structure de récit influencée par le surréalisme (Bunuel, Bergman, Lynch), par le mouvement littéraire du flux de conscience (Resnais, Malick), par le régime esthétique de la présence où le cinéaste rallonge la durée des plans et des situations pour nous faire réfléchir à leur signification en créant une distance par rapport au film (Antonioni, Bela Tarr, et plusieurs cinéastes contemporains d’aujourd’hui dits contemplatifs), ou encore par l’idée de l’incarnation du spirituel dans les images (Tarkovski). De plus savants ou à jour que moi pourront citer d’autres exemples.
Mais aucun de ces cinéastes n’a renoncé à l’idée de raconter une histoire. Même la représentation du monde intérieur de l’artiste au travers de symboles (comme dans certains Fellini après sa lecture de Jung) doit se faire dans le cadre d’un récit. Aucun cinéaste ne renonce complètement au figuratif parce qu’aucun ne le peut. Aucun ne tombe dans les travers et les vides de l’art abstrait (ou alors ce n’est plus du cinéma) et même les documentaristes racontent une histoire (qu’ils le fassent à partir d’un scénario ou en contruisant leur récit en forme de portrait au moment du montage). Il y a toujours un récit à déméler.
2. Le cinéma n’est pas le réel, le cinéma est la représentation subjective d’un monde créé par l’artiste au moyen d’artifices
Chaque film rend compte d’une représentation subjective d’un autre monde, qu’il s’agisse de films issus des studios hollywoodiens ou des films des frères Dardenne pour prendre deux pôles opposés (qui peut croire que, dans la réalité, le personnage de Marion Cotillard dans Deux jours, une nuit renoncerait à son travail afin de ne pas en priver un autre ?). La notion même d’art neutre ou impersonnel me parait mensongère. Il n’y a pas d’art neutre, il n’y a pas de photographie impersonnelle, il n’y a pas de littérature impersonnelle, car quand on fait oeuvre d’artiste, on porte des jugements. Tout est composé en art, rien n’est neutre, il n’y a que des artifices et des arrangements dans la composition de l’image pour donner l’illusion du réel. Un cadrage est la sélection d’une image, une image parmi des milliers de disponibles, cela seul suffirait à démontrer que le cinéma ne représente pas le réel.
Hitchcock l’avait dit à sa manière : on demande souvent aux acteurs de se tenir d’une manière qui n’a rien de naturel sur un plateau pour projeter l’illusion d’un sentiment, d’une expression, d’une vérité dans un plan. Henry James ne disait pas autre chose quand il relatait dans La Chose Authentique l’histoire de ce peintre réalisant que les modèles qui l’inspiraient le plus étaient les moins « authentiques« , les plus éloignés dans la vie réelle des personnages qu’ils étaient censés représenter dans ses tableaux. De même, quand Bresson et Rohmer font parler leur personnage d’une manière qui se voudrait neutre ou naturelle, mais qui suppriment en réalité les différences de diction de la vie réelle, ils ne créent rien de neutre ou de naturel (aujourd’hui, un Eugène Green est l’héritier trop raide de cette approche).
Le cinéma est l’art de donner le sentiment du vrai à partir du faux (son origine foraine rejaillit ici), et par l’envoûtement qu’il prodigue, il arrive parfois à nous faire croire à des histoires qui racontées sans talent nous sembleraient un tissu de bétises, et à nous faire aimer des personnages que l’on vouerait aux gémonies dans la vie réelle. Le don de l’empathie, voilà ce que le cinéma essaie de nous faire partager.
La représentation d’un monde : on peut voir pourquoi mes films préférés sont des films-mondes.
3. Le cinéma donne des visions de l’absolu
Certains romantiques cherchaient au XIXe siècle à atteindre l’absolu à travers leur représentation subjective du monde. Les romantiques, s’ils revenaient aujourd’hui, adoreraient le cinéma, car il donne des visions de l’absolu.
La question de savoir si l’absolu peut être représenté en art occupe l’esthétique depuis longtemps et en particulier depuis Kant (qui l’appelle le sublime), pour qui l’absolu était concevable mais pas représentable. Sur la foi de cette affirmation, l’art contemporain a pu tendre vers le n’importe quoi. Le cinéma démontre l’inverse : c’est un art actuel qui propose des représentations de l’absolu, au sens où il donne parfois le sentiment de représenter une beauté pure. Qu’importe que ces représentations ne puissent être toujours rationalisées ou expliquées (a fortiori par les mots de la critique). Certains cinéastes vont l’imaginer pour nous. Quiconque a déjà senti ses cheveux se dresser sur la tête, ou une exaltation le saisir, dans une salle de cinéma comprendra, j’espère, ce que j’essaie de dire.
Récit qui a un sens, représentation d’un autre monde, vision de l’absolu : on comprend pourquoi le cinéma est affaire de croyance.
4. Le cinéma est multiple et se compose de familles
Il n’y a pas de « cinéma pur », qui n’est qu’une formule critique parmi d’autres pour désigner un type de film où l’image n’aurait plus besoin de mots. Il y a des « familles » de cinéma (y compris au sein du cinéma dit « classique » – John Ford ne découpait pas ses films comme Hitchcock), qui représentent des visions du monde différentes, qui répondent aux besoins diverses des spectateurs (eux aussi multiples), et le cinéma est un art suffisamment plastique pour toutes les accueillir.
C’est la raison pour laquelle on peut à la fois aimer les blockbusters et les films dits d’arts et d’essai, le cinéma classique et le cinéma contemporain. Car par extraordinaire, le cinéma est un art qui permet à ces différentes familles (qui relèvent de différentes sensibilités artistiques) de co-exister en même temps, à la même époque, y compris sur un plan commercial (quoiqu’on ne se cache pas les difficultés économiques rencontrées par le cinéma d’auteur aujourd’hui, et le remplacement des séries A d’autrefois par les anciennes séries B du point de vue de la distribution et du budget des films). Nous, les cinéphiles, sommes des amateurs d’art privilégiés. C’est à cette existence de familles de films, qui poursuivent leur vie de manière parallèle, que tient le divorce souvent commentée entre critiques et publics : certains critiques se choisissent des familles de cinéma et croient nécessaire de les défendre face aux autres.
5. Le cinéma est universel
Enfin, le cinéma franchit avec rapidité, en condensant et en concentrant le temps, en réconciliant le particulier et l’universel, tous les gouffres, survole toutes les mers, dépasse toutes les frontières et fera se retrouver des personnes de langue et de culture différentes en admiration devant le même film.
Strum