
Voir Major Dundee (1965), c’est se replonger dans l’atmosphère particulière des films de Sam Peckinpah, où l’humanité semble en guerre contre elle-même. A partir d’un événement historique imaginaire se déroulant pendant les derniers mois de la Guerre de Sécession, Peckinpah raconte la poursuite d’un groupe d’apaches rebelles responsables du massacre d’un poste avancé par une troupe irrégulière de l’Armée de l’Union menée par le Major Dundee (Charlton Heston).
Dundee est une tête brulée mutée à la tête d’un camp de prisonniers sudistes au Nouveau Mexique pour des faits d’insubordination lors de la bataille de Gettysburg (sans que le film ne donne un quelconque éclairage sur son passé). Sans paraître réfléchir une seconde aux conséquences de ses actes, et sans en référer à ses supérieurs, il propose un marché aux prisonniers sudistes : il fera ses meilleurs efforts pour obtenir leur libération s’ils acceptent de s’enrôler dans le régiment de fortune qu’il a assemblé à la hâte, où l’on trouve des voleurs de chevaux, des scouts indiens, un prêtre défroqué, et autres renégats auxiliaires de guerre. Mais sa véritable promesse, la voici : ceux qui le suivront, accepteront de le suivre jusqu’en enfer. Car Dundee ne pense qu’à une seule chose : retrouver et tuer le chef apache Sierra Charriba, à l’instar d’Achab poursuivant Moby Dick. Comme Ismaël dans le roman de Melville, un jeune clairon relate en voix off, par intermittences, la progression du détachement en territoire hostile.
Parmi les confédérés, se trouve un ancien condisciple de Dundee à West Point, le capitaine Benjamin Tyreen (Richard Harris) et ses manières d’irlandais bien né. Après un chantage à la pendaison, Tyreen accepte de quitter sa prison pour accompagner la troupe irrégulière de Dundee, non sans menacer de le tuer une fois cette histoire terminée. Pourtant, une estime réciproque et des souvenirs communs ont forgé entre eux des liens solides, comme s’ils n’arrivaient pas à devenir de vrais ennemis malgré leur appartenance à deux camps opposés. A l’inverse, Dundee traite sans aménité ses supposés amis. Voyez comme il parle au scout Samuel Potts (James Coburn) qui lui est pourtant fidèle : comme à un subordonné chargé des basses oeuvres. Et quand, au cours de la poursuite, une idylle naît entre lui et une belle veuve d’origine autrichienne (Senta Berger), Dundee détruit tout espoir de naissance d’un sentiment amoureux entre eux en couchant avec une autre femme. Le régiment poussiéreux de Dundee prétend venger des morts, et il affrontera des apaches furieux et des lanciers français pilleurs de villages (dans tous les films américains se déroulant au Mexique du temps de l’Empereur Habsbourg Maximilien, les français sont soit ridicules soit brutaux) mais il porte en lui ses propres dissensions, sa propre mort en marche. Car une fois que le cycle de la violence et des représailles est actionné par Dundee, il devient incontrôlable et n’a plus de fin. Chez Peckinpah, rien de noble, rien de pur ne survit sinon corrompu, et les hommes font perpétuellement sécession, comme si la guerre du même nom se poursuivait éternellement ; une bonne action est toujours suivie d’une mauvaise, une trêve d’une erreur de jugement ou d’un mouvement d’humeur ; presque tout s’achève dans la putréfaction, devient poussière, s’efface ou s’ensanglante. C’est un cinéaste terriblement pessimiste sur la nature humaine, ce qui rend certains de ses films difficiles à voir – pas Major Dundee néanmoins, ni le très beau Coups de feu dans la Sierra (1962). Tout ce qui relève de l’ordre est également tourné en dérision par le film, ainsi le très formaliste lieutenant Graham, artilleur qui crie des commandements de manoeuvre dont personne ne tient compte dans la grande mêlée du début.
Ce chaos qu’on retrouve dans la plupart des films de Peckinpah est le reflet, selon les anecdotes, de celui qui prévalait sur ses tournages (et sans doute en lui-même), qu’il pouvait interrompre sur un coup de tête ; et s’il s’entourait d’acteurs fidèles (Warren Oates, L. Q. Jones), il pouvait harceler ceux qui ne lui plaisaient pas, dépassant alors les bornes. Sur le tournage de Major Dundee, il dût rendre coup sur coup, car la Columbia qui produisait le film avait décidé au dernier moment d’amputer des deux tiers son budget, très important au départ. Furieux, mais refusant de changer pour autant son récit et le plan de tournage, Peckinpah tourna le film dans des conditions matérielles difficiles au Mexique, odieux avec son équipe et dans un état d’ébriété fréquent. Le studio intervint pour l’obliger à finir le tournage à la hâte et lui retira le droit de prendre part au montage. Le film subit de très nombreuses coupes, une musique militaire fut ajoutée contre le gré du cinéaste, la fin nihiliste voulue par lui fut changée, et un échec commercial sans appel couronna l’entreprise.
Tel qu’on peut le revoir aujourd’hui, dans une belle réédition, le film bénéficie du rajout de certaines scènes initialement coupées et d’une nouvelle musique de Christopher Caliendo, apte à faire ressentir la profonde mélancolie, le désespoir même qu’exhalent certaines scènes. Car malgré les béances qui se font dans le cours du récit, malgré les ellipses forcées et les plans manquants, malgré la fin comme en suspens du film, cette cavalcade infernale et inachevée possède par moment un singulier pouvoir de fascination. Il faut dire que la photographie de Sam Leavitt est superbe, de même que les paysages du film, où les mesa mexicaines laissent parfois la place à d’éphémères oasis, missions ou lacs cachés, où cette troupe de maudits éperonnée par son chef tourmenté peut se défaire de son fardeau avant la prochaine épreuve. Les ralentis, si nombreux à la fin de La Horde Sauvage, sont ici utilisés avec parcimonie. Excellente interprétation de Charlton Heston.
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