Le Beau Serge de Claude Chabrol : misères

Devant Le Beau Serge (1958), premier film de Claude Chabrol, on peine à reconnaître l’atmosphère propre aux films du cinéaste. On a parfois l’impression de voir un film tel que l’aurait désiré le critique, plutôt que tel que l’aurait réalisé le cinéaste qu’il allait devenir, comme si la mue n’était pas encore faite. Cette impression vient peut-être des circonstances de la production du film. Le scénario en fut écrit par Chabrol alors qu’il était encore critique aux Cahiers du Cinéma, après que Roberto Rossellini ait évoqué devant la redaction de la revue la possibilité de tourner des films en 16mn en Suisse. Peut-être Chabrol espérait-il alors séduire Rossellini, peut-être n’était-il pas encore tout à fait sorti de son rôle de critique, toujours est-il que le récit du film a quelque chose de christique qui, conjugué au néo-réalisme de la belle photographie d’Henri Deca, lui donne un faux air rossellinien, et semble encore soumis à l’ascendance romanesque qui prévalait alors. La Nouvelle Vague pouvait attendre et peu importe, s’agissant des conditions matérielles, que le film ait été auto-produit par Chabrol. C’est du moins ce dont on s’avise au début du film.

C’est l’histoire d’un jeune homme tuberculeux, qui, après avoir été soigné, et après avoir fait des études, revient à Sardent dans la Creuse, village de son enfance. François (Jean-Claude Brialy) y retrouve son ami Serge (Gérard Blain) dont il était si proche autrefois, avec lequel il partageait des rêves d’avenir. Hélas, deux évènements se sont ligués pour plonger Serge dans le malheur : sa scolarité au Lycée s’est soldée par un échec ; son premier enfant, victime d’une malformation, mourut peu après sa naissance. Alors Serge boit, toute la journée ; Serge maltraite son épouse Yvonne (Michèle Moritz), qui est de nouveau enceinte ; Serge entretient une relation avec sa belle-soeur Marie (Bernadette Lafond), aux moeurs légères. Serge a perdu tout espoir et sa déchéance est autant morale que matérielle. Au début, François cède au charme sensuel de Marie, mais bientôt il comprend qu’il est revenu pour Serge, pour le sauver. Puisque celui-ci a perdu toute espérance, François va espérer contre toute espérance, y sacrifiant sa santé de tuberculeux un soir de neige, un peu comme un autre personnage christique célèbre de la littérature russe, Mychkine, le prince épileptique et « idiot » de Dostoïevski. Autre ascendance littéraire que l’on croit apercevoir brièvement : le curée du village qui parait sorti d’un livre de Bernanos et se désole du désert spirituel qui s’est abattu sur sa paroisse.

Si le caractère christique et romanesque du film ne ressemble pas au Chabrol qui va venir, en revanche, on y retrouve l’attention, l’intérêt, qu’il porte à la vie sociale d’un village de province, à la vie de province. Ou plutôt l’absence de vie sociale, car Sardent, tel que dépeint par Chabrol, est tout entier, et pas seulement Serge, tombé dans une grande misère : matérielle, morale, spirituelle. C’est ce plan où François et Serge observent par la fenêtre les écoliers aux abords de l’école triste, et où Serge murmure : « voit-on cette misère ? » ; c’est ce papier peint de la chambre de l’hôtel où est descendu François qui a des allures de mur de prison, avec son motif de briques ; c’est l’alcool qui abrutit François et son beau-père, les fait ressembler à des ombres errantes et sans but ; c’est ce viol de Marie par son père, ou son beau-père, car le secret de sa naissance s’est perdu dans la nuit, viol dont personne ne semble se soucier à part François, comme si pour le village, cela faisait partie de la vie, du sort qui les attend tous. Misère morale, spirituelle, matérielle, identique peut-être à celle qui avait contraint Popaul à s’enfuir d’un autre village, situé en Dordogne celui-là, pour rejoindre l’armée français et revenir assassin dans Le Boucher (1969), film où Chabrol est devenu Chabrol, pleinement maitre de son art de chroniqueur d’une province française abandonnée. Et quand on sait que ce drame d’un enfant malformé et mort-né qui a causé le désespoir de Serge, Chabrol l’a lui-même personnellement connu, quand on apprend que Sardent est un village où vécut Chabrol lui-même pendant la seconde guerre mondiale, que son père y tint une pharmacie, quand on se souvient que ce qui fait la particularité de La Nouvelle Vague (dont l’identité est de toute façon multiple), c’est moins la forme des images, diverses selon les uns et les autres, que le caractère entièrement personnel des films produits, que le fait que les films étaient filmés sur place, dans les lieux-mêmes des récits, sans les artifices des studios, quand on reconnait Chabrol et De Broca au détour d’un plan, on réalise que ce beau premier film, à défaut d’avoir déjà trouvé précisément la formule qui sera la marque des films de Chabrol à l’avenir, est un film beaucoup plus personnel qu’on ne l’aurait pensé de prime abord, est déjà précurseur de La Nouvelle Vague, à défaut de tout à fait l’être, est déjà La Nouvelle Vague en devenir, qui prend son élan dans les rues poussiéreuses de Sardent en passe d’être recouvertes de bitume ou d’être pavées. Interprétation remarquable du trio Blain, Brialy, Lafond.

Strum

Cet article, publié dans Chabrol (Claude), cinéma, Cinéma français, critique de film, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Le Beau Serge de Claude Chabrol : misères

  1. princecranoir dit :

    Je crois n’avoir jamais vu ce fameux « beau Serge » autrement que par extraits car cette histoire ne me rappelle rien. L’ascendance évidente de Rossillini le rend d’autant plus précieux à mes yeux car, comme tu le dis très bien, elle va ensuite irriguer toute la Nouvelle Vague et sans doute affûter cet œil provincial qui caractérisera la carrière de Chabrol (« la marque de Balzac s’imprime » écrit Simsolo dans son dico de la Nouvelle Vague). Gérard Blain était alors le compagnon de Bernadette Lafont avec un t je crois, mais c’est comme les Dupondt, on s’y perd un peu 😉), de Broca était assistant et Brialy bientôt la coqueluche des auteurs venus des Cahiers.
    Encore un régal d’article qui motive pour reprendre la Vague là où je l’ai laissée choir.

    Aimé par 1 personne

    • Strum dit :

      Exact pour Blain compagnon de Lafont, et cela a d’ailleurs occasionné du grabuge sur le tournage car elle faisait tourner la tête des garçons, tout comme dans le film. Et exact aussi pour Lafont avec un t, merci ! 🙂

      Aimé par 2 personnes

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s