Une Journée particulière d’Ettore Scola : une multitude

Par rapport aux grands réalisateurs de la comédie à l’italienne (Monicelli, Risi, Comencini), Ettore Scola est de la génération d’après. Peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles il y a dans son cinéma, qui ne possède pas la verve de ses aînés (ses comédies sont moins réussies), une mélancolie généralement plus prononcée, une façon différente de regarder le passé. Une Journée Particulière (1977), qui est probablement son plus beau film, n’est du reste pas une comédie à l’italienne, mais un drame racontant l’histoire de deux solitaires face à une multitude, celle des fascistes romains assistant aux processions et aux cérémonies qui se déroulèrent en l’honneur de la venue d’Hitler à Rome en mai 1938. Le fascisme, comme tous les totalitarismes, fut un phénomène de masse. Ce fut là sa singularité par rapport aux dictatures traditionnelles, ce fut là son horreur particulière. Comme le dit le personnages de Mastroianni dans le film, on n’est pas contre le fascisme, c’est le fascisme qui est contre vous, qui prétend écraser tous ceux qui refusent d’en faire partie.

Une Journée particulière est un film qui repose sur des effets de contraste : d’un côté, la multitude des fascistes fêtant la visite d’Hitler, de l’autre Antonietta Taberi (Sophia Loren) et Gabriele (Marcello Mastroianni), restés seul dans un immeuble romain ; d’un côté, l’unité d’acte et de lieu du film, qui se déroule dans un immeuble, de l’autre la caméra particulièrement mobile du grand chef-opérateur Pasqualino de Santis (qui n’abuse fort heureusement pas des zooms ici), reproduisant le caractère panoptique du fascisme : tout se sait sur quiconque dans cet immeuble organisé autour d’une cour, aux descentes d’escaliers visibles de l’extérieur, aux fenêtres dépourvues de volets, ce qui permet à la caméra de s’immiscer partout, plusieurs prises de vue se faisant à partir du point de vue de la cour à ciel ouvert. Un immeuble que Scola n’a pas choisi au hasard : c’est une construction du régime fasciste, dont la forme reflète l’idéologie pervasive, qui fut inaugurée par Mussolini en 1934. Le film en fait le lieu unique du drame, sans jamais cependant donner l’impression qu’il s’agit de théâtre. On est au contraire transporté en imagination dans cette époque impensable. Rome porte encore la trace de ses différentes époques, empilées les unes sur les autres, et des drames qu’elles ont vu naître. Cette idée de contraste entre la multitude et l’individu seul est exploitée dès le prologue du film qui est bâti à partir d’images d’archives de la visite d’Hitler : des images très impressionnantes où l’on voit des milliers d’italiens saluer le monstrueux ogre allemand, où l’on voit des forêts de bras se lever, où l’on voit à perte de vue la multitude fasciste où l’individu n’existe pas (il est un zéro face à l’infini de l’Etat selon cette idéologie mortifère). Formidable prologue qui encercle d’emblée le spectateur et amorce une autre idée du film : le fond sonore permanent de la radio décrivant la cérémonie fasciste, celle de Guido Notari, la voix du fascisme italien qui commentait les actualités du régime, que l’on entendra pendant tout le film.

Antonietta et Gabriele ne sont pas restés dans l’immeuble pour les mêmes raisons : Antonietta est femme au foyer et l’on voit d’emblée que dans une famille fasciste cela fait d’elle une sorte d’esclave devant s’occuper du mari bedonnant et fier de son uniforme, des marmots indifférents, de l’appartement encombré : les tâches ménagères l’obligent à rester chez elle. Gabriele est quant à lui un pestiféré en raison de son homosexualité, mot tabou que le fascisme désignait par le mot de « subversif ». La radio qui l’employait lui a déjà signifié son renvoi et le régime a déjà décidé de s’occuper de lui en l’envoyant dans un bagne en Sardaigne où des matons ne manqueront pas de faire un sort à ses soi-disantes déviances. Or, pendant une journée, une journée particulière dans l’immeuble vidé de ses habitants, tous partis s’abêtir dans la fange des cérémonies fascistes, et malgré la voix de Guido Notari, malgré cette radio qu’écoute la concierge de l’immeuble, Antoniette et Gabriela vont être presque libres, vont agir comme s’ils étaient libres, libres de se parler, libres de mal se comprendre (au début Antonietta croit que Gabriele tente de la séduire), libres de se découvrir de nouveaux horizons (Gabriele fait découvrir la littérature à Antonietta, lui révélant par là dans quelle misère morale et intellectuelle elle vivait), libres de fausser compagnie aux couleurs atones de la photographie qui semblent prolonger les images d’archives, et même libres de s’aimer le temps d’une dernière étreinte. Car Antonietta et Gabriele ne sont pas des marginaux et ils ont le droit de vivre ; c’est le fascisme qui les désignait comme tels, mais en réalité c’est le fascisme, bien qu’il ait été multitude, qui représente une conception marginale, paranoïaque et mortifère de l’humain.

Le spectateur devine d’avance que cette journée sera pour eux la dernière : elle est particulière par l’espoir qu’elle fait naître, mais aussi par sa brièveté. Gabriele le sait mais pas Antonietta qui s’imagine que peut-être ils pourront continuer à se voir les samedis, et cette illusion qui perdure chez elle jusqu’à la dernière scène rend le film d’autant plus émouvant. Gabriele, quant à lui, a déjà perdu toutes ses illusions, sinon celle-ci : celle de croire qu’il pourrait faire passer à cette femme une journée la délivrant temporairement de son malheur, malgré tout ce qui les sépare, que Zola ne cache pas : leur différence de classe sociale, d’éducation, de sexualité ; le fascisme les a condamnés et les tient pour des moins que rien, mais en passant cette journée particulière ensemble, ils prouvent au fascisme qu’ils existent encore. Sophia Loren et Marcello Mastroianni, le visage vieilli, fatigué, triste, le corps alourdi et comme courbé par les soucis qui les assaillent, sont tous les deux extraordinaires. Selon le mot habituel, ils sont utilisés « à contre-emploi », mais ce contre-emploi a ceci de particulier (on revient toujours à ce mot), qu’il est impossible pendant le film de les imaginer différents. Un très beau film.

Strum

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12 commentaires pour Une Journée particulière d’Ettore Scola : une multitude

  1. lorenztradfin dit :

    en effet – un très beau film !

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  2. florence Régis-Oussadi dit :

    C’est l’un de mes films préférés. Je le trouve absolument bouleversant. Ettore Scola sait mêler les destins individuels et la grande histoire avec beaucoup de talent et sa finesse d’approche est tout aussi remarquable que l’interprétation de Sophia Loren et Marcello Mastroianni. La scène d’introduction (après celle d’archives) est extraordinaire avec le travelling latéral sur cet immeuble-caserne où tout le monde est sous le regard de tout le monde puis le zoom sur Antonietta, première levée dans la cuisine et la caméra qui la suit partout pour qu’on découvre un à un ses nombreux enfants et son goujat de mari auxquels elle est assujettie. Quant à Gabrielle, Scola le filme de façon particulièrement sensible et fait ressortir tout le côté féminin de Mastroianni.

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    • Strum dit :

      Merci Florence. J’ai parfois des réserves sur films de Scola, mais ce film-là est en effet une réussite exceptionnelle à tous les niveaux. Tout se conjugue pour produire un film très émouvant et c’est vrai que le premier mouvement de caméra à la grue qui nous introduit dans l’immeuble est particulièrement mémorable. J’aime votre formule « d’immeuble-caserne » qui dit bien les choses.

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      • florence Régis-Oussadi dit :

        Oui, moi aussi j’ai des réserves sur certains films d’Ettore Scola car j’en ai vu plein étant donné l’amour que j’ai pour « Une journée particulière » et deux ou trois autres (principalement « Nous nous sommes tant aimés » et « Passion d’amour »). Je n’aime pas trop « La Famille » ou « Le Bal » par exemple, trop répétitifs…

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        • Strum dit :

          Nous nous sommes tant aimés est un beau film mais moins maîtrisé je trouve qu’Une Journée particulière. En revanche, je n’ai pas vu Passion d’amour. Mais j’aimerais bien.

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          • florence Régis-Oussadi dit :

            Ce que j’aime dans « Nous nous sommes tant aimés », c’est d’une part là encore le talent avec lequel Scola mêle destins individuels et grande histoire (ici du cinéma italien) et sa profonde mélancolie avec ces trois hommes unis par des idéaux communs qui finissent séparés par une barrière sociale/morale infranchissable. La moindre maîtrise est due au temps long (et au fait que les acteurs ne peuvent être crédibles en terme d’âge sur une durée aussi longue, problème que l’on retrouve dans « La Famille »). Quant à « Passion d’amour », c’est avec la même finesse d’observation que pour Mastroianni que Scola sonde la féminité de Bernard Giraudeau qui se retrouve de par sa beauté et sa sensibilité objet de désir d’une femme épouvantablement laide qui représente également la part obscure de lui-même. Un renversement des rôles tout à fait passionnant. C’est à la suite de ce film que j’ai lu tous les livres de Bernard Giraudeau dans lequel on retrouve cette sensibilité d’écorché vif qu’il révèle sous la caméra de Scola (qui l’avait surnommé « son actrice préférée », c’est dire!)

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            • Strum dit :

              La moindre maîtrise m’a paru être de mise en scène dans Nous nous sommes tant aimé. J’ai par exemple le souvenir d’un saut dans la piscine rembobiné qui n’est pas du meilleur effet d’un point de vue esthétique. Mais je l’ai vu il y a longtemps. Merci pour ces quelques mots sur Passion d’amour que je verrai sûrement un jour.

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  3. Martin dit :

    Rien à ajouter cette fois, si ce n’est mes remerciements pour nous avoir si bien parlé de ce beau film. Une fois encore, tu me donnes envie de le revoir…

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    • Strum dit :

      Merci derechef et avec plaisir Martin. En le revoyant, j’ai à nouveau été saisi par la force de ce prologue de 10 minutes composé d’images d’archives, une très belle idée. Qui fait écho avec le terrible fondu au noir du dernier plan.

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  4. kawaikenji dit :

    C’est plan plan, c’est une grosse thèse bien-pensante indigeste, ma mère m’avait forcé à le voir quand j’étais petit je m’étais écroulé d’ennui. L’ayant revu il n’y a pas longtemps, je me suis effondré tout pareil… Scola c’est pas possible.

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    • Strum dit :

      Bien-pensant ? Thèse indigeste ? Un très beau film, oui, très maîtrisé, opposant fort intelligemment l’individu et la multitude, sur deux solitaires passant une dernière journée de liberté avant d’être définitivement avalé par ce sommet de « thèses indigeste » que fut le fascisme (terrible fin).

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