The Mortal Storm (La Tempête qui tue) de Frank Borzage : la nuée

The Mortal Storm (La Tempête qui tue) (1940) de Frank Borzage raconte l’histoire d’une famille d’une petite ville d’Allemagne du Sud qui se déchire après l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933. Des films américains dénonçant le danger nazi, c’est peut-être le plus beau avec Le Dictateur de Chaplin, l’un des rares réalisés avant l’entrée en guerre des Etats-Unis. Dans Trois Camarades (1938) du même Borzage, le nazisme n’était encore qu’une menace naissante prenant son élan dans les tréfonds de la société ; ici la menace est devenue fléau rongeant les esprits, inexorablement, irrémédiablement, sans que rien ne puisse l’arrêter, les meilleurs amis devenant d’irréductibles ennemis du jour au lendemain. La cause en est identifiée par Borzage dans un prologue à la tournure quasi-biblique, selon sa manière, où le ciel se recouvre progressivement d’une sombre nuée, de nuages échevelés aux mouvements rapides figurant la conscience de l’homme pris dans une « tempête mortelle » ; car, nous indique une voix off, l’homme abrite en lui des peurs élémentaires aussi puissantes que le vent et les éclairs, qui le forcent à trouver des boucs émissaires, à tuer son prochain en raison de sa peur de l’inconnu, de l’extérieur. Cette définition du nazisme, pour métaphorique qu’elle paraisse de prime abord, est en réalité très juste car le nazisme trouva son origine dans le rassemblement d’ignorants sans courage, ne pouvant réussir individuellement par eux-mêmes et s’imaginant victimes d’ennemis imaginaires, qui se trouvèrent une raison d’exister en renonçant à leur individualité pour fondre leurs forces dans un mouvement collectif qui devint bientôt vague de fond. Dans Histoire d’un allemand, livre étonnant, Sebastien Haffner a raconté la stupeur de ceux qui observèrent sans pouvoir réagir, car ils ne pouvaient le croire, la contamination de la société allemande tout entière par ce fléau.

Après cette entrée en la matière, Borzage ne se préoccupe pas de décrire les causes historiques et sociales du nazisme. Sa sensibilité de cinéaste l’appelle ailleurs : il va directement du ciel à l’individu, reliant les deux, et ce faisant il reste au niveau des consciences. Il décrit l’harmonie qui règne dans la famille Roth où l’on fête l’anniversaire du père, Viktor Roth (Frank Morgan), heureux professeur de biologie à l’université, aimé de ses enfants Freya (Margaret Sullavan) et Rudi, et lui-même beau-père aimant pour Otto (Robert Stack) et Erich, les fils issus du premier mariage de sa femme Amelie. Les entourent pour ce dîner d’anniversaire deux amis de la famille, tous deux amoureux de Freya : Martin Breitner (James Stewart) et Fritz Marberg (Robert Young). Cette harmonie se trouve brisée dès l’annonce à la radio de la nomination d’Hitler en tant que nouveau chancelier de l’Allemagne. Deux clans se constituent immédiatement, ce que Borzage fait voir en un plan : d’un côté, Fritz, Erich et Otto, qui rivalisent d’enthousiasme et attendent que ce nouveau chancelier rende à l’Allemagne sa place dans le concert des nations, et gare à ceux qui se dresseront sur son chemin ; de l’autre, le professeur Roth, Amelie, Freya et Martin qui se regardent inquiets.

Dès lors, le sort en est scellé : le nazisme s’est emparé des esprits, des consciences. Borzage donne à voir ce changement d’atmosphère, ce changement d’état, ce changement de monde, dans une scène formidable se déroulant dans la grande salle d’une brasserie étudiante où sont attablés Freya, Martin, Fritz, Otto et Erich. Par un de ces travellings aériens dont il avait le secret, qui descend vers la gauche de l’écran, il filme la salle comme une assemblée bonne enfant. Mais l’atmosphère change soudain lorsqu’ arrivent des nazis sanglés dans leur uniforme, qui intiment à la salle d’entonner un chant guerrier. Une forêt de bras se dresse alors à l’unisson pour faire le salut nazi tandis que gronde le choeur, et le même travelling remontant en sens inverse le long de la salle, vers la droite de l’écran, suscite une terrible impression de malaise et d’étouffement qui saisit le spectateur impuissant. C’est une vague qui submerge l’écran, qui a submergé le monde d’avant. Le nazisme a agrégé ces bons garçon en une masse compacte ne pouvant tolérer la présence d’un individu en-dehors d’elle-même, parfaite définition du totalitarisme. La salle se retourne contre un professeur juif qui ne doit sa survie qu’à l’intervention courageuse de Martin, terrible prémonition de ce qui va advenir.

Cette vague d’uniformes raides, de vies brisées, de consciences terrorisées, va déferler sur l’écran, et pour montrer son caractère irrésistible, Borzage va continuer ses travellings qui nous emmènent vers l’impensable : les autodafés de livres et les « Heil Hitler » ; le professeur Roth, plus parce qu’il défend une conception de la biologie à rebours de la lubie de la supériorité de la race aryenne que parce ce qu’il est juif (ce qui laisse supposer que ce film, aussi magnifique soit-il, ou la MGM qui le produit, ne prend pas toute la mesure, en 1940, du danger d’annihilation totale qui menace les juifs d’Europe – le mot « juif » n’est d’ailleurs jamais prononcé, « pudeur » rétrospectivement symptomatique) est déporté en camps de concentration ; Martin, parce qu’il refuse de devenir nazi, est menacé par ses anciens amis, qui lui interdisent de voir Freya et lui tombent dessus à plusieurs un soir de neige, et doit s’enfuir vers l’Autriche en passant par un col enneigé ; bientôt, Freya et sa mère quittent l’Allemagne pour l’Autriche, mais hélas, Freya est retenue à la frontière car elle avait emporté dans ses bagages un manuscrit de son père. Le plan où sa mère la voit sur le quai par la fenêtre du train qui démarre, sorte de travelling à l’envers, avec le même effet de mouvement latéral, est sublime. C’est que l’art de metteur en scène de Borzage, sa croyance en la force d’une image simple, transcende plus d’une situation, de même que sa connaissance du coeur des hommes et des femmes. Borzage situe son regard au niveau individuel des relations entre Freya, Martin et Fritz, entre le Professeur Roth et ses beaux-fils qui vont devenir nazis, entre Martin et sa mère Hilda (admirable Maria Ouspenskaia, qui avait fui dans la réalité un autre totalitarisme, celui d’une communisme soviétique) et pourtant son film décrit avec une très grande authenticité, avec une force inouïe, les manifestations du nazisme dans la société allemande, la corruption des consciences qu’il entraine. Ces fils nazis qui se retournent contre leur père, c’est ce qui arrive aussi dans Colonel Blimp de Powell & Pressburger, c’est ce qui est arrivé à Douglas Sirk lui-même (qui l’évoque indirectement dans son film Le Temps d’aimer et de mourir). Cette pression terrible du groupe, que ressent Martin, que vont finir même par ressentir Fritz et Otto, lorsque, devenus nazis, ils vont avoir des scrupules ou des regrets, c’est celle qui a été décrite après-guerre dans les témoignages des nazis repentants interrogés à Nuremberg. Dans une telle société totalitaire de maladie des consciences, où les consciences étouffent, l’amour n’a pas sa place : même l’histoire d’amour entre Freya et Martin se trouve réduite à la portion congrue du récit, ne pouvant être racontée selon les conventions romantiques : les nazis ne leur laissent pas le temps, ni à eux, ni à Borzage. Cette authenticité, cette vérité humaine, dans la description des effets du basculement d’une société dans le nazisme, fait oublier les trucages assez grossiers des descentes en ski par transparence et les arrières-plans de décors peints censés figurer, de manière approximative, les montagnes environnantes et l’architecture typique d’un village alpin de Bavière. Et l’on accepte sans rechigner que James Stewart, parangon de la vertu américaine, devienne un parangon de la vieille vertu germanique résistant au nazisme. Magie du cinéma : Stewart et Margaret Sullavan incarnent du reste un couple d’Europe centrale dont on ne remet nullement en cause la crédibilité dans un autre grand film de la même année : The Shop around the corner de Lubitsch.

La fin du film est typique des élans du cinéma borzagien, de sa tristesse magnifique et de son espoir invaincu, qui lui fait regarder le ciel, cet espoir qui faisait revenir Chico du pays des morts dans L’Heure Suprême, cet espoir qui lui faisait croire à une possible résurrection le temps venu à la fin de L’Adieu aux armes, cet espoir qui lui faisait nous montrer en surimpression les camarades bras dessous bras dessus à la fin de Trois Camarades. La mort a frappé mais l’espoir subsiste. Certes, le spectateur sait que pour Martin et le reste de la famille Roth, l’Autriche qu’ils ont rejoint n’est qu’un refuge temporaire car en 1938, l’Anschluss va la faire plier elle aussi. Mais pour Martin le combat va continuer, et voilà déjà Otto qui ne supporte plus d’être devenu nazi, qui se souvient de l’harmonie des jours anciens, dans un magnifique plan séquence où les objets de la maison, lieux où survivent les souvenirs, semblent lui parler dans l’obscurité. Les forces mortelles qui ont envahi l’esprit de l’homme peuvent disparaître et le passé, ceux qui sont passés, peuvent revenir car ils demeurent en nous et nous prêtent la force d’avancer dans la neige. Un des chefs-d’oeuvre de Borzage. Hélas, lorsque le film sortit, la guerre avait déjà commencé en Europe.

Strum

Cet article, publié dans Borzage (Frank), cinéma, cinéma américain, critique de film, est tagué , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour The Mortal Storm (La Tempête qui tue) de Frank Borzage : la nuée

  1. ideyvonne dit :

    Oh… que j’aurai aimé l’avoir vu pour en discuter !
    Cela m’a fait pensé au film de Minnelli « les quatre cavaliers de l’apocalypse » où une famille se retrouve complètement déchirée parce que certains sont de souche française, les autres de souche allemande.

    J'aime

    • Strum dit :

      Ah… voilà qu’à mon tour, j’aimerais avoir vu Les Quatre cavaliers de l’apocalypse pour en discuter ! 🙂 Je dois l’avoir quelque part et c’est un Minnelli que je veux voir depuis longtemps. Quoiqu’il en soit, The Mortal Storm est vraiment à voir.

      J'aime

  2. Jean-Sylvain Cabot dit :

    Bonsoir Strum. Je vais le revoir très vite car votre enthousiasme est communicatif. Au fait, connaissez-vous le livre de Denis Rossano Un père sans enfant qui raconte la déchirante histoire de Douglas Sirk et de son fils qu’il a eu avec sa première femme, une actrice ratée devenue une nazie fanatique.Quand ils divorcent en 1928, elle lui interdit de voir son fils de quatre ans dont elle fera un enfant star du cinéma sous le Troisième Reich.Je vous le conseille chaleureusement.

    J'aime

    • Strum dit :

      Bonsoir Jean-Sylvain, merci. Communiquer mon enthousiasme, c’est la vocation de ces textes lorsque j’aime un film. Je n’ai pas lu le livre de Denis Rossano, mais merci pour la référence. Je connais un peu l’histoire de Sirk et ce que j’aimerais lire surtout ce sont ses entretiens avec Jon Halliday. Mais ce dernier livre est dur à trouver à prix raisonnable, du moins la dernière fois que je l’ai cherché.

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s