
Que de charme dans ce film de Raymond Bernard de 1938, d’abord comédie de mœurs, puis histoire d’amour non exempte de péripéties, qui fait les yeux doux à son héroïne, Véra Vronsky, jouée par la délicieuse Edwige Feuillère et sa voix de gorge roucoulante. Elle forme avec Désormaux et Paulo un épatant trio de brigands élégants, opérant dans des hôtels de luxe où sont détroussés les hommes que les attributs de Véra ne laissent pas indifférents. Désormaux est le cerveau de la bande, froid et cérébral, Véra sa brillante élève qui n’a pas froid aux yeux ni aux épaules dans ses robes échancrées, Paulo le pickpocket aux mains baladeuses, chacun jouant sa partition dans leur combine aussi simple qu’efficace : Véra, comtesse russe ruinée et exilée, confie aux hommes riches et crédules qu’elle séduit le soin de monnayer des bijoux qu’elle sait faux auprès des bijoutiers de la place ; Paulo vole le bijou, forçant les hommes volés qui se sont imaginés le bijou vrai à lui en substituer un autre ou à rembourser Véra de sa valeur annoncée, combinaison possédant plusieurs variantes. L’excellent scénario de Jacques Companeez nous emmène de Paris à Cannes en passant par Vienne, suivant nos trois protagonistes de la haute pègre, ce qui donne au film, au début du moins, un air du Trouble in Paradise de Lubitsch – bien que J’étais une aventurière ressemble moins à un film de Lubitsch que l’irrésistible Battement de coeur de Decoin.
Un peu comme dans Un Coeur pris au piège (The Lady Eve) que Preston Sturges tournera en 1938, ce qui tisse un lien supplémentaire avec la comédie américaine, Véra va tomber amoureuse d’un des pigeons qu’elle séduit, un industriel dénommé Glorin (Jean Murat), qui est plus fin, plus sincère, plus gentil que les autres. Désormaux, qui ne veut pas perdre sa brillante élève, autant parce qu’elle est irremplaçable dans son organisation que parce qu’il la désire, n’entend pas laisser à Véra sa liberté. Mais c’est sans compter Glorin, qui s’avère être, lui aussi, un habile séducteur sachant se créer des avantages (l’enfant payé pour mouiller les vêtements). Tirant partie d’un concours de circonstances qu’il a suscité, Glorin emmène avec lui Véra, trop heureuse de laisser derrière elle la précarité de sa vie d’aventurière et de prendre un nouveau départ en l’épousant (on sait que la réalité fut beaucoup plus rude pour l’aristocratie russe qui dut s’enfuir en Europe après la révolution bolchevique et se retrouva déclassée, tel prince devenant chauffeur de taxi, telle comtesse couturière ; la littérature des russes blancs a admirablement raconté cela). Mais Désormaux et Paulo, moins chanceux dans leurs combines sans Véra, en savent suffisamment sur son passé pour la faire chanter.
Il règne ici un très agréable parfum d’élégance et d’insouciance que Raymond Bernard recueille dans le flacon de sa mise en scène aux lignes claires. Un nouveau départ est possible et le fatalisme n’a pas droit de cité. Les plus riches se laissent berner avec une certaine bonne grâce, et Désormaux, ce Machiavel de pacotille, se révèle moins dangereux qu’on ne le croit, réfréné dans ses mauvaises intentions par Paulo, désarmant kleptomane qui ne veut pas de mal à Véra. Il faut toujours à une bonne comédie de bons seconds rôles, et Jean Tissier qui joue Paulo en est un remarquable, secondé dans cet office par Marguerite Moreno, en tante extravagante. Mais du fait de la construction narrative du film, celle dont on suit les aventures de bout en bout, qu’elle soit du côté de la pègre au début, ou du côté, plus ou moins, de la loi et de la bonne société dans la seconde partie du film, c’est Véra à laquelle Edwige Feuillère prête sa beauté diaphane, sa silhouette langoureuse, et ses coups d’oeil parfois pétillants, parfois inquiets. Elle illumine de l’intérieur le flacon de Raymond Bernard. Il n’y a guère que Danielle Darrieux qui la dépassait à l’époque pour ce qui est de l’énergie de son jeu. On tremble pour elle que son passé ne la rattrape, mais l’élève a bien appris de son maître et elle n’est pas loin de surpasser Désormaux maintenant. On est tout heureux de l’amour généreux que lui porte Glorin, un amour qui pardonne tout, et cette réussite que l’on souhaite à Véra est le gage de celle complète de ce film, qui atteste une fois de plus de la très grande qualité, et de la très grande diversité, du cinéma français des années 1930.
Strum








