Bigamie d’Ida Lupino : trois personnages

Tout homme a plusieurs vies. Mais elles sont successives, se suivent dans le temps, au gré des changements qu’apporte l’existence. Mener deux vies en même temps, simultanément, l’une plus ou moins officielle, l’autre plus ou moins clandestine, est une toute autre affaire, faisant de l’existence une suite de tiraillements et de regrets. C’est ce qui arrive à Harry dans Bigamie (1953), sous la caméra attentive d’Ida Lupino. Comédienne dans les films noirs de Walsh qui l’ont révélée, elle eut une très estimable carrière de réalisatrice à partir de 1949, elle qui fut la seule femme réalisatrice enregistrée à la Guilde des réalisateurs à cette époque. Ce très beau film l’atteste : la brièveté de sa carrière cinématographique n’est pas due à une absence de talent. Elle scrute au contraire avec beaucoup de compassion les visages de ses trois personnages principaux, qui forment un triangle amoureux d’un genre particulier. Harry a épousé deux femmes, chacune ignorante de l’existence de l’autre : Eve à Los Angeles, qui co-dirige avec lui une entreprise de congélation ; Phyllis à San Francisco, avec laquelle il a un enfant. Inextricable situation, qui heurte les « lois morales de la société » dira un juge.

Juge, Ida Lupino ne veut pas l’être ; elle n’entend pas condamner Harry. Au film noir qu’elle connaît bien, elle emprunte ses ombres, son enquêteur obstiné, sa musique menaçante, et sa structure narrative remontant le fil du récit, dont la majeure partie est occupée par un flashback, Harry relatant son histoire au responsable d’un institut d’adoption. Dans Les Tueurs de Siodmak, c’était Edmond O’Brien l’enquêteur, cette fois il est l’objet de l’enquête, le bigame par qui le scandale arrive. Son histoire est celle d’un homme seul, qui a l’impression de marcher à côté de sa vie, de disparaitre de sa propre existence, et qui finit par être pris dans un engrenage. Racontons : représentant de commerce, Harry démarche des clients à Los Angeles tandis que sa femme Eve (Joan Fontaine) gère leur entreprise à San Francisco. Eve y met tant de coeur, s’avère si douée pour les affaires, que l’entreprise prospère, au point de remplacer pour elle à la fois son mari et son désir d’enfant – car le couple n’en a pas. Harry s’étiole à San Francisco, se sentant de plus en plus inutile, de plus en plus en dehors de sa propre vie. Nul homme ne peut, sans regimber, se dissoudre définitivement. S’il est rejeté de sa vie en un lieu, alors il transportera sa vie ailleurs, ou plutôt en fabriquera une autre, plantera d’autres racines. C’est ce qui advient ici, et c’est ce qu’Ida Lupino montre par une image, comme tout metteur en scène de valeur : la silhouette d’Harry se reflétant dans les vitrines de magasins alors qu’il longe une rue. Il commence à se dédoubler, à devenir deux hommes, ce qui annonce la suite : il rencontre Phyllis (Ida Lupino elle-même), une femme blessée, aussi seule que lui, serveuse dans un restaurant chinois, avec laquelle il se lie. Et ce qui n’est au départ que la consolation innocente de deux coeurs solitaires, devient pour Harry un impératif moral, lorsqu’à la suite d’une nuit de faiblesse, Phyllis tombe enceinte. Lorsqu’il l’apprend, au lieu de s’enfuir, au lieu d’abandonner sa maitresse, comme l’auraient fait la plupart des individus dans une telle situation, il décide de l’épouser, pour lui donner un toit, à elle et son fils, pour la sauver du malheur et de l’opprobre. Il convoque les liens du mariage, sanctifiés par la société des années 1950, pour sortir Phyllis de son statut de femme clandestine. Il n’est pas question pour Harry d’avoir une double vie, avec un endroit officiel, en haut de la société, et un envers insalubre et inconnu, en bas.

Il lui reste alors, pense-t-il, à annoncer à Eve qu’il veut divorcer. Mais c’est le moment où celle-ci redevient tendre, ranime ses désirs d’enfant, réclame l’épaule protecteur de son mari car elle vient de perdre son père. Le moment aussi où elle avoue s’être égarée trop longtemps dans le travail et vouloir retrouver une vie avec lui, en adoptant un enfant. Là aussi, pour ne pas lui faire de mal, il sursoit à sa décision de tout lui avouer. La situation s’éternise, la double vie avec ses deux endroits se poursuit, rendant Harry misérable, jusqu’à ce que l’enquêteur de l’institution sollicitée par Eve et Harry pour adopter un enfant découvre la vérité. Comment se sortir de l’inextricable une fois que la situation s’est figée ? S’il choisit une de ses deux vies, Harry fera le malheur d’une femme. Sauver une personne, n’est pas toujours sauver l’humanité tout entière, c’est parfois en condamner une autre. Terrible vérité qui rendait fou le Prince Mychkine dans L’Idiot, incapable de choisir entre Nastassia, Aglaïa, Rogojine. Bien que les moyens du film noir soient utilisés, des moyens ici modestes, budget de série B oblige, il n’y a pas de fatalité, de destin niché dans les ombres du film, tout naît des décisions prises par George, qui auraient pu décider autrement. C’est ce qui surprend l’enquêteur de l’institut car il sait Harry seul responsable de la situation. Lupino le montre par une autre image : Harry au sommet d’une rue en pente qu’il semble prêt à dégringoler. Plus dure sera la chute.

Ida Lupino rend justice à chacun de ses trois personnages, n’en délaisse aucun, même si l’on peut trouver particulièrement émouvant le personnage qu’elle joue, cette Phyllis aux yeux tristes qui ne réclame rien pour elle-même et qu’Harry aime justement pour cela. Il n’y a pas de regard qui condamne Harry, il n’y a que de la compassion, même dans les yeux consternés de l’enquêteur, même dans le visage immobile du juge qui a le dernier mot : Harry n’est pas un mauvais homme, et c’est autant par faiblesse que par bonté qu’il a refusé d’abandonner Phyllis. Pour que certains soient heureux, il faut que d’autres soient malheureux : c’est là le vrai scandale, accepté comme une nécessité par la société. Phyllis ne réclamait pas le bonheur. Elle était prête à rester un passager clandestin, à élever son fils seule et dans l’opprobre. En l’épousant contre toute attente, Harry fait sortir son existence clandestine de l’ombre, il éclaire ce que la société veut cacher, il fait remonter à la surface une femme habituellement sacrifiée. Ce dialogue entre la morale d’Harry et les « lois morales de la société » fait un des intérêts du film. Ida Lupino l’examine avec précision et clarté, mais jamais elle n’en fait une dialectique nécessitant un dépassement, ne donne l’avantage à un côté par rapport à l’autre. En s’opposant aux « lois morales de la société », Harry s’est exposé à bien plus qu’une sentence d’un tribunal, dit le juge, signifiant que la morale d’un individu ne sera tolérée que pour autant qu’elle ne remette pas en cause les fondements de la société, qui acceptent les maîtresses mais non deux mariages simultanés. Pourtant, Ida Lupino ne tranche pas, comme l’enquêteur qui ne veut pas « serrer la main » d’Harry mais lui souhaite en même temps « bonne chance ». Et le plus beau, c’est que cette indulgence du regard se retrouve aussi dans les yeux des deux femmes, même si c’est sans doute Phyllis qui pourra pardonner. On aurait aimé qu’Ida Lupino réalise davantage de films pour faire valoir ce regard indulgent. Hollywood ne le permit pas.

Strum

PS : on peut découvrir le film en replay sur ArteTV jusqu’au 7 juillet 2023.

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18 commentaires pour Bigamie d’Ida Lupino : trois personnages

  1. Régis-Oussadi Florence dit :

    Très beau film en effet et belle analyse.
    Ne ratez pas « Avant de t’aimer », son premier film (Elmer Clifton a dû déclarer forfait au bout de 3 jours), c’est un bijou. On y retrouve la même compassion, le même refus de juger un comportement condamné par l’Amérique puritaine.

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  2. princecranoir dit :

    Ce film m’a beaucoup ému je dois dire, confirmant tout le bien que je pensais déjà des qualités humaines et artistiques de Ida Lupino, en tant qu’actrice comme dans ses réalisations. Scorsese la présente d’ailleurs comme la première cinéaste majeure, plus importante que Dorothy Arzner qui la précéda avant-guerre dans la fonction de réalisatrice assez rarement confiée à une femme, car elle produisait aussi ses films en indépendante.
    A posteriori, on ne peut qu’être troublé par ce film qui nourrit une porosité plutôt stupéfiante avec le réel. Ida Lupino met en scène un scénario de Collier Young, co-fondateur avec elle de « The Flimakers » et producteur du film. Plus étonnant, Young divorça quelques temps plus tôt de Lupino pour finalement épouser… Joan Fontaine. Si on ajoute que l’actrice qui joue la femme de ménage au début n’est autre que Lillian Fontaine, la mère de Joan (et de sa sœur ennemie Olivia de Havilland) et que le petit périple touristique dans les quartiers huppés de Bel Air qui va permettre à Harry et Phyllis de se rencontrer passe devant la villa de Edmund Gwenn qui joue ici l’enquêteur des services sociaux (avec une petite allusion sur son « air de père Noël » pour son rôle dans « Miracle on 34th Street »), le spectateur aura eu son comte d’indiscrétions.
    Sans doute ces éléments ne sont-ils pas dus au hasard mais participent nettement à une forme de voyeurisme autour d’un tel fait divers qui cache une réalité sentimentale autrement plus complexe.
    Mieux encore, cette « Bigamie » sans rancœur et sans psychodrame me rappelle les liens « trouples » des parents « Fabelmans » du dernier Spielberg.
    En tout cas, bravo à nouveau pour cet excellent article dédié à ce film hautement recommandable.

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  3. ideyvonne dit :

    Comme je l’avais écris chez Princecranoir, des films qu’elle a réalisés, il ne me manque que « le dortoir des anges » à visionner. Un jour, peut-être, lorsqu’il sera sur une chaîne ciné ou Arté… 😉

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  4. Pascale dit :

    C’est vraiment beau et contre toute attente le personnage de l’homme est vraiment touchant et tellement sincère dans ses sentiments.
    Tu appelles ça nuit de faiblesse cette belle relation ?
    Je n’avais pas fait moi-même l’analyse que la société tolère les maîtresses et condamne la décision d’Harry, c’est vraiment intelligemment fait. Et l’enquêteur Père Noël est particulièrement compatissant.
    Le regard et demi sourire des 2 femmes est très émouvant.
    J’ai juste été gênée par le fait qu’Ida n’ait plus de travail. Comment survit elle pendant tous ces mois ? Et qu’elle est cette étrange maladie qui l’oblige à être perfusée de façon si rapprochée.
    J’ai vu Outrage il y a quelque temps. Très fort.
    Je vais essayer de voir les autres disponibles sur Arte.

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    • Strum dit :

      Oui, car il est en même temps faible et bon. Pour Ida qui n’a plus de travail, c’est du cinéma, et on peut imaginer qu’elle est aidée par sa logeuse par exemple. Comme il y a une ellipse à ce moment là (on ne voit pas ce qui se passe), cela ne m’a pas gêné. Elle n’est pas malade, c’est juste sa grossesse qui est difficile, sans compter ses difficultés matérielles ; les perfusions doivent suivre des accès de faiblesse, des évanouissements, etc.

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      • Pascale dit :

        Oui j’ai bien pensé qu’elle était aidée par « le cerbère » (c’est dit dans le film).
        Habituellement je ne suis pas forcément gênée par le manque d’activité professionnelle d’un personnage mais c’est justement parce qu’il est fortement question du travail du couple que j’étais surprise. Mais ce n’est pas gênant pour apprécier ce beau film.
        Je ne te referai pas mon couplet sur Dorothy Arzner et Merrily we go to hell, je passerais pour vraiment lourde 🙂 …

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  5. Ana-Cristina dit :

    Bonjour Strum,
    Oui, « Bigamie » est une surprise. Je ne savais pas Ida Lupino réalisatrice. Et le thème du film est pour le moins inattendu, sans parler de son refus de juger moralement le comportement de son personnage. Elle a raison, personne n’est parfait. Quelle liberté ! Quelle leçon !
    J’ai vu les autres films proposés sur Arte. Je trouve qu’ils sont tous, pour des raisons diverses, très intéressants.

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    • Strum dit :

      Bonjour Ana-Cristina, oui, une réalisatrice à découvrir, qui avait du talent, qui parlait du quotidien, des problèmes de la classe moyenne américaine – comme l’on a découvert récemment la réalisatrice japonaise Tanaka – autre actrice de l’âge d’or des studios passée à la réalisation dans les années 1950, cette fois au Japon.

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