
La Douleur (2018) d’Emmanuel Finkiel adapte le recueil de récits éponyme de Marguerite Duras où elle relate son attente du retour de Robert Antelme, déporté à Buchenwald pendant la seconde guerre mondiale (et futur auteur de L’Espèce humaine). A sa publication en 1985, Duras voulut entretenir la fiction selon laquelle il s’agissait d’un journal retrouvé qu’elle publiait sans modifications, précision qui par son existence même rendait suspecte cette déclaration d’authenticité. Mais l’essentiel n’est pas là. Quoique l’on pense de Duras en général, La Douleur est un témoignage remarquable sur une époque (les pages sur De Gaulle refusant de faire droit à la douleur à la Libération sont très intéressantes) et le compte rendu minutieux de la douleur d’une femme qui tente de comprendre ce qu’elle ressent.
L’une des grandes qualités du film est d’essayer de trouver des équivalences visuelles aux impressions de Duras. Dans un style fait de phrases brèves qui frappent souvent par la dureté du ton, Duras raconte dans son récit qu’à force d’attendre Antelme, elle a l’impression « de ne plus exister« , de n’être plus que l’attente elle-même. Suspendu par l’attente, le reste du monde tangue et vacille, elle ne le voit plus. Finkiel tente de restituer cette impression de vacillement par l’usage de longues focales qui rendent nette Duras (Mélanie Thierry) au premier plan et flou l’arrière plan. Elle apparaît alors comme un point fixe, lourd du sentiment de l’attente, au sein d’un monde qui se dissout. Plusieurs scènes au début du film sont construites selon cette scénographie qui donne une correspondance esthétique à l’obsession de l’attente, Duras n’étant plus qu’un corps qui attend dans un monde privé de sens. L’usage des arrières plans flous est parfois trop systématique et enferme alors le film dans l’intériorité de l’écrivain (la voix off est très présente) au détriment du monde cinématographique qu’il prétend déployer, mais de telles tentatives d’équivalences formelles sont suffisamment rares dans une adaptation, a fortiori française, pour ne pas être saluées, d’autant plus que d’autre fois, Finkiel s’essaie à ces équivalences formelles avec plus de bonheur, filmant notamment deux Duras dans la même pièce pour montrer ce dédoublement de personnalité qui est le secret des écrivains et les fait sortir d’eux-mêmes pour s’observer dans le monde.
La lecture de La Douleur est parfois difficile car Duras ne s’y ménage pas, donnant libre cours à sa colère contre les collaborationnistes, contre tous ceux qui veulent enterrer les douleurs individuelles et collectives de la guerre, contre elle-même qui se dissout dans sa douleur, laissant voir que cette douleur est aussi celle du retour car elle n’aime plus son mari Antelme et veut désormais vivre avec Dionys Mascolo. Le livre contient des pages très crues sur Antelme après son retour ; Duras ne le reconnait pas et ne cache pas « l’épouvante » que ce corps brisé par Buchenwald lui inspire, ce corps « desséché » qui produit « une inhumaine merde verte « . Le récit intitulé Albert des Capitales inspire un autre type d’épouvante au lecteur devant la scène d’interrogatoire d’un dénonciateur où Duras, membre du réseau de résistance de Morland (qui n’est autre que Mitterrand), ordonne qu’il soit frappé, « rit » avec les autres quand le nez du dénonciateur saigne, se prenant pour la justice, croyant qu’elle rend justice pour tous en s’acharnant sur un seul dénonciateur.
Finkiel ne reprend pas dans son film, qui s’arrête au retour d’Antelme, ces scènes dont la lecture suscite le malaise et on peut le comprendre car leur mise en scène aurait soulevé d’épineuses questions éthiques. Mais il ne déserte pas pour autant le terrain de l’ambiguïté en racontant, et c’est l’autre angle d’approche du film, les rencontres de Duras avec Rabier (Benoit Magimel), agent de la Gestapo qui la désire et est susceptible de lui fournir des renseignements sur le lieu de détention d’Antelme. Elle a d’abord peur de lui, peur de se faire arrêter, puis, suivant les instructions de Morland (Grégoire Leprince-Ringuet est crédible en jeune Mitterrand), elle cherche à le piéger et se réjouit alors de pouvoir décider de sa mort, de devenir maîtresse de son destin, lui rendant son dû, à lui qui peut décider du destin d’Antelme. Mélanie Thierry et Benoit Magimel font très bien voir cette soudaine inversion des rôles, cette peur qui change de camp, par les changements d’expression de leur visage dans la scène du restaurant où ils se voient pour la dernière fois. Mélanie Thierry impressionne d’ailleurs de bout en bout en Duras dans ce film où elle est presque de tous les plans. De manière générale, c’est toute l’interprétation du film qu’il faut saluer, même Benjamin Biolay en Dionys. La reconstitution historique de l’occupation est toute aussi convaincante, un vieux Paris aux murs noircis et porteurs de drapeaux nazis surgissant parfois en sortie de plan, un regard hagard au centre d’Orsay disant le retour de déportation. Un bémol : la musique, sans autre idée que l’atonalité, n’est pas à la hauteur du reste. Mais dans l’ensemble, il s’agit d’une belle réussite, en tant qu’adaptation et en tant que film (je serais toutefois curieux de savoir ce qu’en pensent ceux qui n’ont pas lu le livre et découvrent le film sans pouvoir s’y référer).
Strum








