
Dans ce film magnifique, peut-être son plus beau, François Truffaut veut croire que le plus sauvage des enfants peut devenir un « jeune homme aux grandes espérances », pour peu qu’un éducateur s’en donne la peine. Il adapte un travail scientifique, Le Mémoire sur les premiers développements de Victor de l’Aveyron de Jean Itard paru en 1801, qui rend compte de la méthode pédagogique utilisée par un médecin pour éduquer un enfant sauvage ayant vécu les premières années de sa vie dans les bois. Itard est considéré comme l’un des fondateurs de l’otologie et de la psychiatrie enfantine.
Ce qui frappe d’emblée lors de l’ouverture du film, ce sont moins les ouvertures à l’iris, que la sublime photographie en noir et blanc de Nestor Almendros, qui réserve souvent une partie du cadre à une lumière blanchie, comme un chemin vers la joie. Ce chemin est au départ étroit car Victor, capturé dans l’Aveyron par des chasseurs, tient quand on le découvre davantage de la bête que de l’enfant, la peau tannée par les rudesses du dehors, les cheveux noir de jais en bataille, la démarche claudiquante, le grognement animal. Accueilli à l’institut des Sourds-et-Muets de Paris, il devient un objet de curiosité pour les parisiens, de moquerie pour les autres enfants. Il faut tout l’esprit de persuasion de Jean Itard (François Truffaut lui-même) pour convaincre l’aliéniste Philippe Pinel que l’enfant n’est pas idiot et que s’il est dépourvu du moindre signe d’intelligence c’est parce qu’il a vécu isolé jusque là.
La tâche gigantesque à laquelle s’attèle Itard est de rendre ce sauvage à sa condition d’homme en lui enseignant de manière méthodique des rudiments de logique et de grammaire, en l’entourant d’une attention, et surtout d’une affection, qui vont faire naître chez lui le don de l’attention et de la parole ainsi que la capacité d’aimer qui sont les facultés de notre humanité. Tâche ingrate et répétitive, dont on pourrait imaginer qu’elle donne lieu à un récit austère. Et pourtant il en émane une douceur inouïe, un optimisme sans faille qui jaillit comme une source vive éclaboussant le récit lorsque convergent les images et la musique. Car il fallait qu’à ce film si délicat répondent les échos d’une musique cristalline, celle du concerto pour flute RV443 de Vivaldi, dont la mélodie transperce le coeur, et de son concerto pour mandoline RV445, dont le rythme vivifiant accompagne tantôt les cavalcades de Victor dans la campagne environnante tantôt ses séances de travail avec Itard. C’est une ode à l’ingéniosité humaine et à notre capacité de résilience, qui redonne foi en l’humanité.
L’enfant primitif ne se transforme pas sans résistance en jeune homme. Il reste rebelle, plein d’une frénésie de mouvements, d’envie de sous-bois, rétif au labeur quotidien que lui impose inlassablement son professeur. Il faut toute la patience et la méticulosité d’Itard, pour lui faire émettre un son de voyelle, pour lui apprendre quelques manières de table, pour lui faire reconnaître les lettres de l’alphabet. Au début du récit, Victor est une bête au sens de l’ouie atrophié, incapable de la moindre attention. L’intuition d’Itard le conduit à comprendre que ce sont les sens qui sont les vecteurs de l’intelligence, la sensibilité qui en est le chemin, d’où son idée de stimuler les terminaisons nerveuses de l’enfant. Ce qu’Itard veut lui apprendre, c’est le frisson du son, la signification de l’image, l’étincelle de l’imagination, la capacité de conceptualisation, la conscience de soi, desquelles découle l’attention au monde et à l’autre. Jean-Pierre Cargol est exceptionnel dans le rôle de Victor, faisant croire à l’existence de l’enfant, à sa nature primitive comme à ses progrès arrachés de force au jugement d’abord défavorable du destin.
L’éducation est la plus noble des tâches qui nous soient assignées et pourtant ceux qui ont eu en charge celle d’un enfant savent qu’elle est difficile et peut dispenser sa part de découragement, paradoxe qui souligne à la fois les limites de l’éducateur impatient voulant transmettre son expérience et de l’enfant inattentif s’imaginant pouvoir tout apprendre par lui même. A cette aune, Itard est une sorte de saint, entièrement dévoué à la tâche, ne s’énervant presque jamais ou alors uniquement de façon contrôlée, dans la mesure de ce qu’il entend enseigner à son élève, plus encore que dans le livre où le véritable Itard a recours à certaines méthodes plus contestables (ainsi l’enfant suspendu dans le vide par la fenêtre pour éveiller son effroi). Mais on regarde avec une telle gratitude les progrès de Victor, que l’on s’en trouve pénétré du sentiment de l’idéal. Chaque éducateur, chaque parent, devrait revoir ce film lorsqu’il se décourage dans sa tâche, comme un ouvrage remis sur le métier.
L’Enfant Sauvage est pour Truffaut une affaire de principe. Sans doute ne se leurre-t-il pas sur l’optimisme fondamental du film, sur sa part d’idéalisation qui s’inscrit dans l’esprit des Lumières, qu’il accentue jusqu’à faire dire à Itard que l’enfant est « un jeune homme aux grandes espérances » alors que dans la réalité, Victor est mort à 40 ans sans avoir fait beaucoup de progrès après les rudiments d’éducation inculqués par Itard, souffrant probablement d’autisme. Truffaut reconnait lui-même cette part d’idéalisme en recourant à ce noir et blanc délicat et lumineux, où les ouvertures et les fermetures à l’iris empruntent aux débuts du cinéma et renvoient à ses promesses humanistes initiales tout en révélant une espèce de pudeur inquiète de Truffaut vis-à-vis du travail d’éducateur, autant d’aspects qui subliment le film, subliment la réalité dont il rend compte, et en font un conte lyrique et non un compte-rendu scientifique ou documentaire. La pudeur de Truffaut s’aperçoit aussi dans son jeu d’acteur, neutre voire sec, qui est le contrepoint des images, jusque dans sa voix où l’émotion est si contenue qui témoigne d’un empire sur soi qui n’est qu’apparent.
La foi d’Itard correspond à un désir profond de Truffaut, celui de surmonter l’humiliation que lui ont fait subir sa mère indigne et son beau-père en le faisant enfermer dans un centre d’observation pour délinquants mineurs à la fin de son adolescence, lui l’enfant d’abord élevé par sa grand-mère car sa mère ne voulait pas de lui, lui l’enfant mal aimé que sa mère et son beau-père ont négligé, le laissant parfois seul plusieurs jours dans leur appartement avec à peine de quoi manger (voir la belle biographie de Toubiana et De Baecque). Il a tant souffert de ce désamour de sa mère, de cette défiance qu’on lui portait, qu’il s’est senti abandonné, comme le fut le véritable Victor de l’Aveyron. Truffaut veut démontrer dans ce film que même l’enfant le plus sauvage a droit à une seconde chance, qu’un abandon d’enfant est toujours un crime niant la promesse dont il est porteur. Ce film doit racheter ce moment de sa vie, et la vérité telle que le cinéma l’établit doit affirmer que la réalité se trompe quand elle dévie du chemin qui mène au vrai. Ce chemin dans le film, c’est la lumière de Nestor Almendros qui le représente, et celui qui brandit la vérité, c’est Itard, Truffaut s’éduquant lui-même de manière rétrospective, éduquant cette représentation de l’enfant sauvage. Plus d’une fois, Itard et l’enfant sont reflétés dans un miroir durant le film : Truffaut acteur se voyant éducateur mais se reconnaissant aussi dans l’enfant, au moins partiellement. D’autres fois, Almendros et Truffaut filment Victor regarder dehors par la fenêtre, de l’intérieur d’une pièce, ou bien Itard regarder à son tour Victor s’ébattre dans le jardin, toujours à travers une fenêtre. Or, à chaque fois, ces plans sont composés de telle façon que la fenêtre forme un cadre dans le cadre, comme si l’on regardait à travers un écran. Exactement comme Truffaut regardant la vie à travers les films qu’il découvrait en salles adolescent, à moins qu’il ne regarde alors comme une allégorie d’une enfance qu’il n’a pas eue ou mal eue ; on ne lui a pas dit, à lui, qu’il était « un jeune homme plein d’espérances ».
Victor regarde à travers la fenêtre car il ne peut oublier les sortilèges de la nature, l’éclat de la lune sur la clairière, la grande masse mouvante des arbres, comme Truffaut ne put jamais oublier la pénombre des salles de cinéma qui l’éduquèrent lui aussi, quand la lumière se déversant de l’écran lui annonçait des mondes plus beaux que le sien, des mondes où existe un ordre moral, précisément celui qu’Itard désire par dessus tout enseigner à Victor.
Strum








