L’Amour l’après-midi d’Eric Rohmer : l’amour en pensée

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Discourir sur l’amour plutôt que le consommer, rallonger la durée du jeu de la séduction pour repousser le moment de l’acte sexuel, c’est la grande affaire de Rohmer. Dans L’Amour l’après-midi, dernier des contes moraux, il s’interroge à nouveau, après Ma Nuit chez Maud et Le Genou de Claire, sur la psychologie masculine – ce n’est que plus tard que les femmes deviendront pour lui des héroïnes à part entière. Telle qu’il la perçoit, cette psychologie masculine se déploie mieux dans l’imaginaire que dans la réalité. Elle préfère au plaisir physique de la chair, la puissance des possibles ; plutôt qu’aux métamorphoses du corps, elle incline aux aventures fictives de la pensée. Frédéric (Bernard Verley), avocat d’affaires, père comblé, marié à une femme qu’il aime, laisse vagabonder ses pensées durant ses journées de travail en pensant aux femmes qu’il pourrait avoir mais n’aura plus. Il se convainc de son pouvoir de séduction intact en croisant leur regard, en regardant leurs formes dans la rue, leurs cheveux ondoyants et leurs yeux brillants, mais il ne les touche pas ni ne leur parle, sauf en rêve. Rohmer nous fait entendre durant le prologue les pensées claires et précises de Frédéric : ce qu’il aime dans sa vie réglée comme une horloge, c’est qu’elle lui dispense le sentiment de pouvoir sortir à tout moment, par un geste, par une parole adressée à une inconnue, de son quotidien conformiste. Parce qu’il lui est loisible de rêver à des aventures imaginaires, il se figure libre, quoiqu’une singulière angoisse l’étreigne les après-midi où sa charge lui laisse le temps de se promener.

En faisant surgir de son passé une ancienne amie, le hasard va mettre à l’épreuve son sentiment de liberté. Chloé (Zouzou) est le contraire de Frédéric : fantasque, indifférente aux normes et aux usages, agissant d’abord, pensant ensuite, elle ne s’est pas détournée des frasques de sa jeunesse. Chloé et Frédéric vont finir par se voir régulièrement l’après-midi, chaque mot échangé entre eux les rapprochant un peu plus du moment où le geste rêvé par Frédéric pendant ses années de mariage pourra se concrétiser dans la réalité. Pour Frédéric, la tentation grandit, l’instant approche où le discours amoureux ne sera plus un plaisir en soi mais un prétexte, un moyen de défense contre l’adultère qu’il fantasmait et qu’il craint désormais autant qu’il le désire.

Les détracteurs de Rohmer lui reprochent en général d’être verbeux, d’être un homme de lettres plutôt qu’un homme d’images. Pourtant, c’est par des images bien choisies – à défaut de mouvements de caméra périlleux ou de plans composés dans la profondeur – que Rohmer parvient à montrer ce qu’il advient à Frédéric. Au début du film, on le voit suivre la vague humaine sortant de la gare pour se rendre au travail. Il est heureux alors de suivre ce flux d’hommes et de femmes menant une existence normée, il glisse le long de cette vie rectiligne que son imagination lui montre semblable à la mer, bienfaitrice et réconfortante, comme s’il voguait libre sur les flots. Ensuite, en filmant les rencontres de Frédéric et Chloé, Rohmer substitue à cette image séminale d’un flot humain réconfortant, des plans de chambre de bonne, de mansarde étroite, de sous-sol de magasin, où Frédéric va finir par se sentir emprisonné, comme s’il avait l’impression que Chloé s’immisçait dans son propre imaginaire pour lui en substituer un autre, celui de Chloé, plus confiné, plus imprévu. Il finit par étouffer, par être incapable d’embrasser cette aventure réelle que la vie lui propose, de même qu’il peine à porter cette grande plante qu’il veut offrir en cadeau à Chloé – autre image choisie par Rohmer pour signifier son impuissance à se confronter à l’altérité. Son univers mental rechigne à s’accommoder d’un autre univers que le sien, a fortiori celui différent de Chloé. A l’inverse, sa femme à la personnalité effacée adhère à son univers, en fait désormais partie. Comme dans les meilleurs films de Rohmer, le suspense amoureux se double d’un suspense moral voire psychologique, contenu dans un fil souterrain sous l’intrigue, fil que Chloé a laissé là, comme l’Ariane antique, et qu’il suffirait pour Frédéric de suivre pour sortir du labyrinthe de ses pensées et aller jusqu’à son corps nu et offert sur sa couche.

A sa façon discrète, Rohmer condensait dans ses films le roman d’analyse et le conte philosophique français en 1h30. Ici, il nous rappelle que l’homme est lui-même la mesure de sa liberté. Seuls ceux, inconscients ou insoucieux de ce qu’ils sont, qui recherchent des boucs émissaires pour expliquer leurs déficiences, peuvent croire que c’est le monde extérieur qui est un obstacle à l’exercice de leur liberté. Rohmer sait qu’il en va autrement. Pour le meilleur et pour le pire, les obstacles ou les croisements placés devant notre liberté sont les parois de notre univers mental, l’univers de Frédéric comme le nôtre.

Strum

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12 commentaires pour L’Amour l’après-midi d’Eric Rohmer : l’amour en pensée

  1. lorenztradfin dit :

    Beau dernier paragraphe – qui m’incite à réviser ou au moins à m’interroger sur mes difficultés avec Rohmer (qui dans les années 80 s’expliquaient par le manque de connaissances de la langue française) qui perdurent toutefois….

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    • Strum dit :

      Pour ma part, je m’amuse souvent devant le cinéma analytique de Rohmer. Mais j’ai un esprit analytique. Cela dit, j’ai plus de mal avec certains de ses films qui tournent plus en rond que les autres.

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  2. princecranoir dit :

    Reproche t on à Woody Allen d’être un cinéaste verbeux ? Certains sans doute… Mais le cinéma s’est donné de la voix, Rohmer en fait usage à sa manière. Et tournée de belle manière assurément, comme l’est ce très beau texte, magnifiquement conclu, sur un film qui m’échappe encore. Un de ces après midis peut-être…

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    • Strum dit :

      Merci. Savoir bien écrire, c’est un atout pour un cinéaste en effet. Je pense cela dit que le cinéma de Rohmer est plus littéraire et analytique que celui de Woody Allen qui est plus fantaisiste, plus existentialiste aussi. Sinon, c’est un film à voir un après-midi en effet !

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  3. Pascale dit :

    Rohmer : non.
    J’ai essayé, essayé, re essayé… ça mennuie, me fatigue. Les tourments libidineux de l’un, la frivolité de l’autre me font bâiller.
    Et puis, personne ne parle comme « ça ». Enfin, j’espère.

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    • Strum dit :

      Rohmer, c’est souvent oui ou non. Cela dit, « libidineux » n’est pas le terme pour parler de Rohmer à mon avis. Chez lui, il y a plutôt une crainte, une difficulté, vis-à-vis de l’acte d’amour souvent d’où la parole qui s’y substitue. Une angoisse secrete qui est le contraire de la frivolité, celle-ci n’étant qu’un paravent. Des films comme Conte d’automne, ou Conte d’été, sont doux et charmants par exemple.

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  4. Pascale dit :

    A propos de libidineux et frivolité je ne parlais pas de Rohmer mais des personnages de ce film que tu décris. Rien qu’à te lire, ils m’agacent : « Il se convainc de son pouvoir de séduction intact en croisant leur regard, en regardant leurs formes dans la rue, leurs cheveux ondoyants et leurs yeux brillants, mais il ne les touche pas ni ne leur parle, sauf en rêve ».
    « …fantasque, indifférente aux normes et aux usages, agissant d’abord, pensant ensuite, elle ne s’est pas détournée des frasques de sa jeunesse. »

    Doux et charmants peut-être les contes à la Rohmer mais terriblement mous et ennuyeux.
    Et Marie Rivière c’est, comme on dit aujourd’hui « juste pas possible ».

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    • Strum dit :

      Justement, les personnages sont mis devant leurs contradictions, leurs défauts. Ce n’est pas un cinema frivole, c’est un cinema moral. Il se passe en réalité pas mal de chose pour eux et les histoires sont très bien ecrites avec une morale à trouver pour le spectateur qui doit se faire enqueteur/analyste du discours amoureux. Quant aux mots ‘doux et charmants’ que je n’ai employés que pour deux films, ils ne s’appliquent pas à quantité de films de Rohmer qui parlent de choses plus profondes que ce que l’on pourrait imaginer de prime abord. Marie Rivière, quand elle est jeune, d’accord, mais elle ne joue que dans un nombre limité de Rohmer.

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  5. Knulp dit :

    Mon préféré de Rohmer parmi les Contes Moraux !
    Dans la scène de quasi-adultère, j’aime beaucoup l’effet d’écho au moyen du pull-over remonté, qui renvoie à la scène où Frédéric faisait le pitre pour faire rire son fils plus tôt dans le film. La pensée de son fils lui donne la force décisive pour renoncer in extremis à l’adultère.
    De plus, la scène finale avec sa femme est l’une de plus poignantes du cinéma de Rohmer : quelle émotion !

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    • Strum dit :

      Tout à fait pour cet écho visuel avec le pull-over. Je ne voulais pas le révéler pour ne pas gâcher la surprise mais c’est un autre exemple en effet de Rohmer racontant ici son histoire par un motif visuel et pas seulement par les dialogues. 🙂

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  6. Ping : Conte d’été d’Eric Rohmer : au hasard, l’indécis | Newstrum – Notes sur le cinéma

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