Le Conte de Noël tragi-comique d’Arnaud Desplechin

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Comme tout artiste, Arnaud Desplechin a plusieurs dieux tutélaires. Truffaut et Bergman en font partie. Mais c’est aussi à Shakespeare, celui d’un Conte d’Hiver, qui traite une trame de drame sur un ton de comédie, que fait penser Un Conte de Noël (2008) de Desplechin.

Cela se passe à Roubaix (sous-titre du film), lieu par excellence des liens familiaux chez Desplechin. Mathieu Amalric y incarne un homme qui a été exclu de sa famille. C’est un bouffon shakespearien, c’est-à-dire une sorte de ‘voyant’ grotesque, qui perce à jour les hommes et les situations, sans même le chercher, sans paraître comprendre son don. « C’est le diable », souffle sa soeur, parce que son regard la brûle, lui dévore le cerveau en l’exposant au soleil, lui crie en plein visage qui elle est. Car c’est du bouffon qu’ont le plus à craindre les « chercheurs de connaissance », ceux qui errent si loin en dehors d’eux-mêmes, pareils aux abeilles butinant trop loin de leur ruche, qu’ils ne peuvent plus retourner en arrière et dès lors ne se connaissent plus (le film cite explicitement cette métaphore de Nietzsche). Tous, ils sont aveugles dans le film : Anne Consigny, qui ne se sait pas à demi-folle, Chiara Mastroïanni, qui ne sait pas que Cappelluto l’aime et qu’elle l’aime, même Deneuve, en mère égocentrique repoussant ses enfants parce qu’ils sont la vie et qu’elle ne veut pas que celle-ci, et son cortège de maladies, la détruisent. Alors, le bouffon doit être chassé du territoire sacré de la famille, car il est trop dangereux pour son unité, qui se construit sur les non-dits.

Amalric, lui, sait ; il verbalise, éructe, pontifie, insulte, et se rit de tout. Il est trivial et vulgaire, car il incarne la vérité, et les vérités familiales ne sont souvent ni grandes, ni nobles. ll est pareil à la pythie de l’oracle : comme elle, après la transe, qui survient dans l’ennivrement du rire et du vin, après que la vérité ait été dite, il s’effondre, au sens premier du terme. Après chaque esclandre, Amalric tombe littéralement. Le parallélisme avec la pythie de la mythologie grecque (autre influence fréquente chez Desplechin) est si poussé qu’on ne peut croire que Desplechin n’y ait pas songé.

Amalric, d’abord épigone d’Héphaïstos ayant déçu les espoirs placés en lui (car ne pouvant sauver son frère), puis bouffon banni, triomphera quand sa mère comprendra qu’il ne fut pas enfanté pour aider son frère, condamné, mais pour la sauver, elle. A nouveau comme chez Shakespeare, le rôle du bouffon dans le grand ordre des choses ne se révèle que sur le tard.

Pour donner ses ramures au tronc central du récit, Desplechin entremêle ses personnages en les présentant selon la technique théatrale du monologue. Chacun a droit au sien. Ce legs théâtral (et truffaldien) pleinement assumé n’empêche jamais Desplechin d’utiliser le langage et les possibilités techniques du cinéma : le travail sur le montage en parallèle, les jump cuts, les surimpressions, les fondus enchainés, la caractérisation musicale des scènes si bien utilisée par le cinéaste (et dont se prive hélas tant d’autres films français), produisent un ensemble vif et procurant un plaisir purement cinématographique.

Enfin, Desplechin, féru de littérature, qui nourrit son cinéma, continue de s’amuser avec des noms bibliques, mythologiques et shakespeariens. Ces noms me paraissent davantage être pour lui des sésames, les étincelles qui embraseront son inspiration et d’où naitra un film, que des références à prendre au pied de la lettre et expliquant à eux seuls les personnages. Comme chez Tolkien, le nom et la langue précèdent ici la création du monde. Et ce monde est bien celui de Desplechin, avec son ton propre, où la joie de vivre procède d’un tragique traité avec légèreté.

Strum

 

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Le thème musical d’Ann Rutledge chez John Ford : à propos de Vers sa Destinée et L’Homme qui tua Liberty Valance

De tous les grands cinéastes classiques américains, John Ford est celui pour lequel la musique comptait le plus, et ses films sont souvent indissociables des musiques et des chansons les traversant. Le thème musical d’Ann Rutledge, composé par Alfred Newman, a été utilisé deux fois par Ford : une première fois dans Vers sa Destinée (Young Mr. Lincoln) (1939) et une deuxième fois dans L’Homme qui tua Liberty Valance (1962). Ce n’est pas un hasard.

C’est le thème musical d’une morte, Ann Rutledge, que Lincoln aimait, et qui mourut de la fièvre typhoïde en 1835. Lincoln avait alors 26 ans et cette mort le bouleversa au point qu’il songea selon certaines sources historiques au suicide.

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Dans Vers sa Destinée (Young Mr. Lincoln), Ford filme une légende, et pour avoir le plus de liberté possible avec les faits, il raconte la jeunesse, moins documentée, de Lincoln. Comme souvent dans son œuvre quand il s’agit de raconter un moment dramatique, Ford a recours à l’ellipse pour évoquer la mort d’Ann Rutledge. Il la montre d’abord parlant à Lincoln (Henry Fonda), près d’une rivière, sous un arbre en fleurs, tandis que les accompagne le thème musical qui porte son nom. C’est un thème sublime, à la fois tendre et triste, fragile comme un chant d’oiseau, et qui se pose doucement sur vous. L’arrangement musical en est ici printanier, très légèrement syncopé, et sur la fin, une harpe se mêle aux violons. A l’issue de cette scène, Ann s’en va, et Lincoln, désœuvré, jette une pierre qui en tombant dans la rivière trouble l’eau. La harpe tisse un lien avec le thème musical suivant, dominé par les cuivres, et Ford nous fait glisser par un fondu enchainé signifiant le passage du temps vers un plan où des morceaux de glace dérivent sur la rivière. Puis, l’on voit Lincoln déposer des fleurs sur la tombe d’Ann et lui demander conseil sur la carrière qu’il devrait embrasser, et le thème d’Ann Rutledge revient, plus cristallin que jamais. Ford n’a rien montré de la mort d’Ann, et rien non plus du supposé désespoir de Lincoln, qui parle à cette morte sur le ton du quotidien, comme s’il se confiait à une amie, en plaisantant par instants.

Chez le Lincoln de Ford, ce thème musical est le chant d’un souvenir, mais c’est un souvenir que Ford montre comme heureux car il a fait pour toujours entrer dans le cœur de Lincoln la douceur et la volonté d’Ann. C’est le souvenir d’un amour qui est demeuré pur, idéalisé, qui ne s’est jamais réalisé, et cette pureté a donné à Lincoln le goût de l’idéal. Ce souvenir heureux fait couler comme une rivière souterraine chez Lincoln, qui le porte « vers sa destinée ». Cette image du passé qu’était Ann Rutledge est devenue pour lui la promesse du futur ; le film comporte d’ailleurs de nombreux plans de Lincoln regardant les lointains de l’horizon. La mélancolie du Lincoln de Ford est bienveillante, et d’elle procède son envie de vivre.

Pour le spectateur aussi, la musique d’un film fait couler une rivière souterraine, comme une baguette de sourcier trouvant son but. Parfois, quand nous entendons une musique de film recouvrir une image de son souffle, nous ressentons un frisson sur la nuque, ou alors nos cheveux semblent se dresser sur notre tête. Cette sensation, ce n’est autre que notre propre rivière souterraine dont les flots se gonflent et qui commence à couler pour aller à la rencontre du film. C’est comme si la musique créait en nous un monde liquide, apportant à ses images un sens plus profond, comme si elle étendait les limites de notre horizon mental et de notre entendement. La musique rend plus intelligent.

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Vingt-trois ans plus tard, dans L’Homme qui tua Liberty Valance, Ford utilise à nouveau le thème musical d’Ann Rutledge. Il évoque une fois encore un disparu et se fait entendre pour la première fois lorsque Hallie (Vera Miles), la femme du vieux sénateur Ransom Stoddard (James Stewart) de retour dans la ville où sa carrière politique a pris son essor, se fait conduire à la maison abandonnée de Tom Doniphon (John Wayne), à l’enterrement duquel ils sont venus assister. Par rapport à Vers sa Destinée, le thème d’Ann Rutledge s’est dépouillé de quelques violons. Le tempo est plus lent, et la syncope a disparu. L’impression que l’on ressent est toujours celle d’un cristal qui émettrait une plainte, mais nous sommes maintenant dans l’hiver de cette musique. Le thème d’Ann Rutledge fait ici écho à la tendresse qu’Hallie continue d’éprouver pour Tom. Il désigne aussi un passé qui est mort, et qui contrairement aux fleurs de cactus du film, n’épouse pas le rythme des saisons. Le film s’allonge dans l’ombre de cette mort, qui le tire en arrière jusqu’au flashback qui constitue la majeure partie de sa narration et révèle l’identité de l’homme qui a réellement tué Liberty Valance, un bandit qui terrorisait la région. Le passé vers lequel renvoie cette musique est une fêlure originelle qui hante par sa violence (le meurtre de Valance), la démocratie américaine, et par le mensonge qu’elle représente (Ransom se faisant indûment passer pour l’homme qui tua Valance), l’existence de Stoddard. La mélancolie qui pèse sur Ransom et Hallie au crépuscule de leur vie est une mélancolie triste, qui ne les réconforte jamais.

Ainsi, la même musique, dans deux films, peut dire la promesse du futur d’un homme ou l’amertume de son passé, en fonction des arrangements musicaux. Dans l’un, Lincoln est heureux de continuer son chemin vers l’avenir, dans l’autre, Stoddard voudrait revenir en arrière pour peut-être défaire ce qu’il a fait. Le thème d’Ann Rutledge n’est pas le seul lien entre les deux films. Il en est un autre, plus secret : Stoddard dans L’Homme qui tua Liberty Valance est une sorte de double raté du Lincoln de Vers sa destinée, lequel ne se faisait aucune illusion sur le monde, et était de ce fait capable de le changer par le caractère à la fois paisible et inflexible de sa personnalité. Stoddard, au contraire, est un homme d’illusions, sur le monde et surtout sur lui-même. Avocat comme Lincoln, idéaliste comme lui, il n’a pas sa force, car il a appris le monde dans les livres, et lorsqu’il s’aperçoit que le monde de l’Ouest n’a rien à voir avec celui des livres, il est pris au dépourvu. Quand les évènements le mettront à l’épreuve, il trahira ses idéaux en construisant sa vie sur un mensonge, qu’il ne pourra ni effacer, ni oublier. Tout comme on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, on ne peut en remonter le courant. Et Ford, qui a 68 ans en 1962 et sa vie derrière lui, le sait bien.

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Selon l’endroit où l’on se placera à côté de ce fleuve, en amont ou en aval, la musique pourra désigner un monde de possibilités ou le monde fermé sur lui-même de notre vie passée ou des images d’un film. La musique est comme le vent, elle appartient au domaine de la liberté ; que ses notes se succèdent ou se déplient lentement comme un bourgeon, elle reste toujours insaisissable, et ce qu’elle peut désigner va dépendre de qui l’écoute, et du cadre et du récit qu’a construits pour elle le cinéaste ; si ces derniers ont produit un monde cinématographique assez solide, ils pourront incliner le sens de la musique du film qui ne pourra alors se comprendre sans eux; s’ils ne sont que le contrepoint de la musique (et vice-versa), ou si celle-ci est supérieure par son pouvoir d’évocation aux images du film, comme cela peut arriver, alors elle restera libre de tout asservissement. C’est ainsi que l’on peut écouter des musiques de films seules, sans l’appoint des images, et imaginer des images différentes de celles du film.

Dans Young Mr. Lincoln, la rivière quitte son souterrain et coule au soleil en chantant un air de printemps, jeune et tendre. Dans L’Homme qui tua Liberty Valance, la rivière souterraine charrie les rebuts et les regrets d’une vie. Et lorsque le thème d’Ann Rutledge retentit, pour une fois avec force, lors des deux derniers plans du film (celui figurant Stoddard ne pouvant allumer sa pipe après avoir entendu le fameux « Rien n’est trop beau pour l’Homme qui tua Liberty Valance », et celui du train poursuivant sa route), la musique se fait source de larmes, qui déborde sur les images.

Strum

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Les chaussons ailés de Powell et Pressburger (deuxième partie)

Deuxième partie de notre étude sur le cinéma de Michael Powell & Emeric Pressburger. La première partie est ici.

Si le monde est une scène, peut-on rapprocher l’art de Powell et Pressburger du théâtre ? Dans un texte de 1951 intitulé Théâtre et Cinéma, André Bazin rappelle qu’une des principales différences entre le théâtre et le cinéma réside dans notre rapport avec les personnages. Le cinéma par ses gros plans, ses incitations sonores, sa progression dramatique, favorise l’identification avec un personnage, sous la forme d’une adhésion passive. Au théâtre, la présence physique simultanée sur scène de plusieurs personnages rend cette identification plus difficile, car le théâtre est avant tout affaire de situations dramatiques ou comiques, d’oppositions presque abstraites entre personnages sans que l’on prenne toujours parti. Les personnages de théâtre, dont on peine souvent à apercevoir les visages, et ce sont les visages qui parlent le mieux d’un être, sont comme dilués dans les situations (le mari, la femme, l’amant, etc…) qu’ils confrontent.

Rien de tel chez Powell, où chaque personnage tant soit peu important acquiert un caractère autonome. Ce n’est pas seulement dû aux qualités d’écriture de Pressburger capable de cerner ses personnages en quelques ligne de dialogues et d’en souligner les faiblesses et l’humanité avec une chaleureuse indulgence ; cela tient aussi pour une grande part à la manière dont ils sont filmés. Lorsque Powell cadre un personnage important en gros plan (et cela arrive souvent), sans rien omettre du maquillage de l’acteur ou l’actrice (ce qui confère parfois à leur visage une texture de masque), on a l’impression que ledit personnage se détache du fond du cadre, comme s’il ne lui appartenait, comme si le décors et le personnage se situaient sur des plans de réalité différents, ce qui est autre chose qu’un effet habituel de profondeur de champ ou de transparence. Avec Erwin Hillier, son directeur de la photographie sur les films en noir et blanc A Canterbury Tale et Je sais où je vais, il recourrait à une palette d’ombres expressionniste faisant ressortir les corps et les visages de l’obscurité. Avec Jack Cardiff, son directeur de la photographie sur les films en Technicolor Le Narcisse Noir et les Chaussons Rouges (et opérateur caméra sur Colonel Blimp), sans jamais renier sa palette expressionniste, il utilisait des filtres et parfois modulait individuellement les couleurs pour mieux faire rejaillir telle partie du cadre, tel costume coloré et plein d’aplomb, tel visage arrogant, telle ombre pesant comme un nuage sur un personnage, allant jusqu’à mélanger le noir et blanc et les couleurs sur Une Question de Vie ou de mort. Mais Powell était aussi un maître de la durée, qu’il étendait à sa guise, et de l’instant qu’il savait arrêter : pour suspendre le temps sur le visage d’un personnage et mieux peindre son expression, il lui arrivait souvent de ralentir légèrement la vitesse de défilement de l’image. Toutes ces déclinaisons, presque imperceptibles à l’écran, de l’arc-en-ciel et du temps, ne contribuent pas peu au sentiment de rêve que produisent ces films. En modelant à la manière d’un sculpteur des visages et des corps dans l’espace de ses films, il imprimait ses personnages sur notre rétine et notre cerveau.

Voici deux gros plans qui diront cela mieux que moi :
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Incidemment, faut-il parler ici d’attitudes « théâtrales » ? Non, car le mot est trompeur. Bien que le terme « théâtral » soit utilisé parfois pour décrire une gestuelle ou une posture emphatique ou figée d’un acteur, il suggère improprement un rapprochement avec le théâtre alors que cette individualisation du visage ou du corps d’un personnage est propre au cinéma et est à l’opposé du théâtre, art de situation, qui dans sa conception moderne tend d’ailleurs de plus en plus vers un art abstrait. Si l’on devait choisir un adjectif pour qualifier les poses des personnages ci-dessus, ce devrait être « statuaire » ; ils apparaissent figés dans l’expression de leurs sentiments, comme le seraient des statues.

En outre, parce que les films de Powell et Pressburger sont des films-mondes, c’est-à-dire des films qui sont d’une telle cohérence formelle et thématique, jusque dans leurs moindres détails, que l’on croit que leur monde ou leur cadre précède l’histoire racontée, ils donnent le sentiment qu’il existe un vaste domaine derrière et à côté de l’écran, lequel ne serait alors qu’un « cache » pour reprendre le terme de Bazin dans l’article précité. Là aussi se révèle une différence significative avec le théâtre, qui n’est que l’écrin d’une scène aux dimensions limitées entièrement révélée aux spectateurs assis devant elle. Au contraire, le monde des films est d’une dimension infinie. Dans le tome 2 de son autobiographie, Million Dollar Movie, Powell dit que le cinéma, «c’est le mouvement ». C’est le contraire du théâtre, qui est statique par essence, car si les comédiens sur une scène bougent, nous n’avons évidemment jamais le sentiment de nous mouvoir avec eux, de voler au-dessus de la scène. Et Powell de tirer le meilleur parti de cette observation dans ces films, en multipliant les points de vue, les cadrages étonnants mettant en valeur ses décors ou la campagne anglaise, multipliant les points de fuites et les perspectives, qu’il filme des ciels rouges ou des palais, pour nous emmener plus loin dans les airs, plus haut dans le ciel de ses films, plus près du soleil où peut-être l’on se brûlera les ailes, où lui et son alter ego Pressburger se sont peut-être brûlés les ailes à force de voler trop haut (après 1951, ils continuèrent à travailler ensemble mais sans retrouver l’inspiration de leur période dorée).

Ces prouesses et ce sentiment de rêverie ne sont possibles et crédibles que parce que Powell attachait une importance fondamentale, maniaque, aux décors de ses films, qu’ils s’agisse de décors naturels comme ceux de Je sais où je vais et A canterbury tale, où des décors de studio fastueux et déformés, scintillants des couleurs farouches du cauchemar, du ballet des Chaussons Rouges et des Contes d’Hoffmann. On croit distinguer là deux facettes opposées du talent de Powell, l’une traduisant son attirance pour les brumes romantiques du Royaume-Uni, l’autre son intérêt pour l’avant-garde de l’art européen du 20e siècle et les ballets de Diaghilev. En réalité, les décors des films de Powell et Pressburger puisent là encore aux sources fécondes mais uniques du romantisme. Si comme Powell, sur les tournages de ses films, les romantiques anglais marchaient des kilomètres dans la campagne, il ne faut pas croire qu’ils ne faisaient que restituer ensuite ces images inchangées dans leurs poèmes. Pour Coleridge, l’imagination était la faculté de « déformer » les images fournies par les sens. Par là, il ouvrait déjà la voie aux poètes français maudits et aux surréalistes. Déjà dans Je sais où je vais, la malédiction de la famille de Torquil pèse comme une ombre sur les images expressionnistes de son château lorsqu’il le visite à la fin du film, et déforme les décors. Même les décors champêtres du Kent de A canterbury tale semblent parfois déformés du fait des cadrages audacieux de Powell par quelque chose, une présence, peut-être celle des souvenirs d’enfance de Powell qui y vécut, peut-être celle plus spirituelle qui se révèle à la fin du film dans la cathédrale de Canterbury. Dans d’autres films, la caméra de Powell franchit les portes de la nuit, et s’avance au cœur de décors peints sur verre et déformés jusqu’à l’obscur (par le génial directeur artistique/décorateur/costumier Hein Heckrot) : lors du ballet des Chaussons Rouges, la caméra pénètre à l’intérieur du ballet, repousse de scènes en scènes les frontières du monde visible, dont elle visite les coulisses et les enfers et qu’elle élargit jusqu’à l’infini, jusqu’au point de non retour pour la ballerine Vicki Page ; Le Narcisse Noir reconstitue entièrement l’Inde en studio ; la totalité des Hoffmann Tales se déroule en studio dans des décors de soieries tombantes, de pierres précieuses et de catafalques mordorés. Enfin, il n’est pas exclu que le monochromatisme et certains décors du ciel de Une question de vie ou de mort aient été influencés par certaines gravures et illustrations de William Blake, un des précurseurs du romantisme anglais. Le Colonel Blimp, mon film préféré du duo, est un cas à part et malgré ses décors somptueux, se distingue surtout par son extraordinaire qualité méditative et nostalgique.

Ces quelques commentaires introductifs, qui ne peuvent que gratter la surface d’un cinéma aussi riche et intéressant, montrent l’univers de Powell et Pressburger comme irréductible à toute tentative de qualification qui voudrait les rapprocher du théâtre. Ils sont uniques, indivisibles et rois en leur domaine. Ils sont Les Archers, et fiers de l’être. Et comme dans ces récits romantiques qu’ils aimaients mettre en scène, ils semblent frappés d’une malédiction : bien qu’ayant créé certains films qui comptent parmi les plus beaux de l’histoire du cinéma, ils restent peu connus du grand public, et ne se rappellent à nos bons souvenirs que lors de sorties dvd ou de festivals. C’est à croire qu’entretemps, leurs films sont happés par ce pays des songes qu’ils ont mis en scène et deviennent invisibles. Peut-être ne redeviennent-ils visibles que lorsque leurs muses et ses fantômes s’estiment rassasiés de visions et les restituent au grand jour. Alors conservons bien nos dvd de Powell et Pressburger, de peur qu’ils ne s’évanouissent par je ne sais quel enchantement…

Strum

PSNote sur la postérité de Michael Powell : Si le spectateur des films de Powell et Pressburger est un homme à la fois volant et voyant, le cinéma contemporain, et notamment le cinéma du Nouvel Hollywood (on pourrait parler des liens entre Powell et des cinéastes comme Spielberg, De Palma, Coppola), a essentiellement retenu de cette médaille celle du voyant. Il faut dire que Powell lui-même avait ouvert la voie avec son Voyeur. D’ailleurs, la totalité du cinéma de Powell, jusque dans les métamorphoses qui ont suivi la période dorée de sa collaboration avec Pressburger, interroge le spectateur sur sa position face au récit, notamment dans Le Voyeur, précisément, où Powell joue lui-même à l’écran le père d’un cinéaste assassin dont il nous montre les meurtres en caméra subjective. Du Voyeur de Powell et du cinéma de d’Hitchcock ont par exemple coulé, comme autant de rivières, trois façons différentes de filmer la violence : (1) par l’identification complète au héros où l’on joue sur l’empathie suscitée par le réalisateur avec le héros, (2) par la répulsion provoquée par une exaction d’un « méchant » montrée à l’écran où l’on attend alors une action vengeresse de la part du héros, et enfin (3) par une absence totale de point de vue où la multiplication des cadrages, le montage et le jeu sur la vitesse de défilement de l’image font de la violence un ballet esthétique. Il s’agit d’un autre sujet dont le développement n’a pas sa place ici, mais il méritait d’être au moins évoqué.

(article paru initialement sur le forum de DvdClassik le 19 mars 2009)

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Les Chaussons ailés de Powell et Pressburger (première partie)

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On raconte que l’anecdote suivante inspira à Hoffmann ses contes, écrits de 1808 à 1815 : Un fou regardait silencieusement couler un fleuve. Rompant le silence, il dit à son docteur : « Je me demande si je suis la chose qui est là-bas, dans le courant, ou bien si je suis la chose qui regarde couler le fleuve ». La rêverie qui préside au romantisme allemand et anglais trouve dans cette anecdote un inépuisable éperon. Le rêveur romantique s’est beaucoup demandé au 19è siècle, lorsqu’il écrivait, se promenait, lisait, où il se trouvait vraiment. Son esprit se détachait-il de son corps par la pensée ? Voyageait-il à l’intérieur de ses rêves ? Sa vraie vie n’était-elle pas dans cet autre monde que lui tendaient ses rêves comme un miroir ? 170 ans plus tard, Michael Powell ouvrait son autobiographie, Une vie dans le cinéma, par ces mots : « Toute ma vie, j’ai aimé l’eau qui coule ».

Michael Powell et Emeric Pressburger s’étaient baptisés « Les Archers », et n’étaient pas peu fiers de cette appellation choisie pour leur société de production et lancée à la face de l’industrie cinématographique anglaise. On peut y voir une triple référence : au moyen-âge d’abord, époque vers laquelle le romantisme anglais tournait ses regards, à l’Angleterre ensuite (via le poème de Conan Doyle intitulé La Chanson de l’Arc) souvent glorifié par ce même romantisme et enfin à l’idée si répandue chez les romantiques d’une équipe, d’un cénacle d’artistes pouvant compter l’un sur l’autre à la vie à la mort, prêts à défier tels des chevaliers échappés de légendes celtiques les conventions de leurs temps.

Ce seul nom d’ «Archers » suffirait à désigner Powell et Pressburger comme les enfants du romantisme anglais. Mais c’est avant tout leur œuvre qui d’outre-tombe parle pour eux. De 1943 (Colonel Blimp) à 1951 (Les Contes d’Hoffmann), Powell et Pressburger signèrent une extraordinaire série de films tous imprégnés de l’esprit du romantisme anglais, qui fut prodigue en grands poètes au 19è siècle (Coleridge, Shelley, Keats, Byron, etc…). A plus d’un siècle de distance, Powell et Pressburger furent des continuateurs du mouvement romantique, si caractéristique de l’esprit anglais, en apportant au cinéma un ton parfaitement original, qu’on pourrait qualifier d’intemporel mais qui semble aussi issu d’un lointain passé, pareil à un air frais longtemps conservé dans un vieux donjon et s’échappant soudain par une fenêtre ouverte.

Lorsque l’on regarde un film de Powell et Pressburger de cette époque, il arrive que l’on se demande si l’on est bien éveillé, comme si la poussière lumineuse que l’on croit parfois distinguer sur le tain de l’écran dans leurs films (pluie d’or, maquillage à la fois expressionniste et pointilliste, yeux brillants de folie ou de désir) était celle d’un « marchand de sable ». Cette impression de rêve est celle d’un rêve aérien. Deux facteurs essentiels contribuent à cette impression : d’abord, le soin apporté aux décors de leurs films, peut-être hérité de l’émerveillement des romantiques redécouvrant et s’enivrant de la campagne anglaise, et ensuite, des cadrages qui s’ordonnent très souvent selon un axe vertical ou simplement surélevé.

Parce qu’ils sont si singuliers, et ont indirectement influencé de nombreux cinéastes contemporains, à commencer par ceux du Nouvel Hollywood (où les travellings ou plans vus du plafond ou du ciel sont légions, par exemple chez Coppola et De Palma), il faut évoquer en premier ces cadrages verticaux. La figure clef des prises de vue chez Powell et Pressburger, c’est la surélévation par rapport à l’image, la plongée (accompagnée de contre-plongées ou non). Maintes fois, dans Les Chaussons Rouges, Les Contes d’Hoffman et d’autres films, la caméra surplombe la scène, comme si elle était chaussée d’ailes. Elle fait ainsi écho aux nombreuses allusions au vol que l’on trouve dans certains poèmes de Shelley et Blake. Voyez, par exemple, les images suivantes, tirées respectivement des Chaussons Rouges, de Colonel Blimp et du Narcisse Noir :

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Ces plongées, intermédiaires, légères, voire quasi-verticales, nous donnent à voir les mondes cinématographiques de Powell et Pressburger d’en haut, comme si nous volions, comme si des ailes ou des chaussons ailés nous avaient poussé. A mesure que ces scènes se déroulent, nous sommes pris d’un doux sentiment de roulis, de balancement aimable, renforcé par les strates successives typiques des plans souvent composites de Powell (s’agissant des images ci-dessus : voilage comme d’un papillon pour le plan des Chaussons Rouges ; fondu enchainé pour le plan du duel de Colonel Blimp où la caméra s’envole et semble traverser le plafond de toile de la réalité ; peinture sur verre suggérant le lointain pour le plan du Narcisse Noir) qui renforcent l’épaisseur du monde qui gît à nos pieds. Survient peu à peu cette étrange sensation que le monde que nous voyons à l’abri de nos ailes est familier, voire même, qu’il sort de nos propres rêves, ainsi qu’un auteur pouvant voir ses visions prendre forme devant lui, si bien que l’on en apprend parfois sur soi-même. Ce monde nous appartient autant que nous lui appartenons puisque nous y volons. De même que le thème du vol, le thème de l’appartenance réelle à un autre monde que celui de la réalité est récurrent dans le romantisme. Il tend à désigner le monde comme une scène de théâtre (l’idée est ancienne) oblitérant le véritable monde qui ne se dévoilerait que par le prisme de l’art, au cours de nos rêves aériens. Et il est vrai que dans tous les films de Powell et Pressburger de cette époque, même ceux qui n’ont pas directement comme cadre une scène comme Les Contes d’Hoffmann ou Les Chaussons Rouges, le spectateur a le sentiment que les évènements du film se déroulent à un moment ou à un autre sur une scène de théâtre.

Ces observations nous livrent immédiatement une grille de lecture possible de ces films : Les Chaussons Rouges mettent en scène une ballerine dont le destin tragique n’est pas sans ressemblance avec celui du personnage du conte d’Andersen qu’elle incarne ; Colonel Blimp relate une vie passée en quête d’un amour perdu, comme si la vérité résidait dans le visage d’une femme morte errant dans l’autre monde ; Le Narcisse Noir montre des personnages en quête d’absolu, cherchant dans la nature, par la privation, le contrôle de soi, la méditation ou le dérèglement des sens, selon les cas, les traces de l’existence d’une autre réalité et s’efforçant de la servir au mieux ; A Canterbury Tale suit des personnages ne sachant pas encore quelle vie mener et recevant à la fin du film une sorte d’illumination à Canterbury, lieu de pèlerinage par excellence du moyen-âge anglais ; Je sais où je vais conte l’histoire de deux jeunes gens tombant amoureux l’un de l’autre, mais qui n’acceptent cet amour que lorsqu’il se nimbe d’une vieille légende familiale au détour d’une visite de château écossais ; la totalité des Contes d’Hoffmann est comme une suite de rêves ou de réminiscences à l’intérieur d’un rêve ; dans Une question de vie ou de mort, un mort en sursis passe allègrement du monde des morts à celui des vivants. Ainsi, à chaque fois, les personnages de Powell et Pressburger cherchent la vérité de leur vie dans un ailleurs, un monde rêvé. C’est cet ailleurs qui transforme les personnages. A cette aune, Powell, bien qu’il admirât Bunuel pour sa capacité à abolir les frontières dans ses films entre la réalité et le rêve, était bien davantage un héritier du romantisme qu’un surréaliste, mouvement qui l’attirait pourtant (il faut dire que certains poèmes romantiques, ainsi du Kubla Khan de Coleridge, sont des poèmes surréalistes avant l’heure). Mais, le surréalisme, qui entendait faire la synthèse de l’idéalisme philosophique allemand (tel qu’incarné par Hegel) et du romantisme, était autant un mouvement artistique que politique, qui prônait la transformation de la société, alors que Powell et Pressburger ne s’embarrassaient pas de considérations politiques. Chez eux, il n’y avait pas lieu de transformer la société ; c’était au contraire les personnages de leurs films qui étaient transformés par leurs rêves ou par cet ailleurs indéfini auquel leurs films faisaient allusion.

(la suite dans la deuxième partie de cette étude)

Strum

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Star Wars : aventure et space opera

A l’approche de l’épisode 7 de Star Wars, on observe un emballement médiatique, initié par la force de frappe commerciale de Disney et LucasFilms et relayé par les nombreux adeptes de la saga de space opera. Rien que de très normal tant les films de Star Wars ont imprégné l’imaginaire de millions de spectateurs. Pourtant, autour des films eux-mêmes, fleurissent aussi des publications ou des articles en tous genres, nous parlant de la philosophie de Star Wars, de sa dimension spirituelle, psychanalytique, politique, historique, etc., dont on pourrait résumer le présupposé ainsi : Star Wars serait « bien plus qu’un space opera » ou « bien plus qu’un film d’aventure ».

Cela appelle deux commentaires :

D’abord, cette approche semble se fonder sur le postulat qu’un grand film d’aventure ou un grand space opera ne vaudrait pas tripette, serait un sous-genre incomplet, destiné aux enfants, qui ne pourrait être considéré comme un film acceptable ou digne d’être commenté que si on lui trouve d’autres dimensions. En voulant à tout prix décerner un brevet de sciences humaines à Star Wars, on en vient à diminuer la valeur du cinéma d’évasion, ce qui est un comble. Il ne faudrait pas tenir pour peu de choses l’accomplissement artistique dont témoignent les grands récits d’aventures qui évadent le spectateur ou le lecteur en leur procurant la plus grande excitation. Un grand film d’aventure ou un grand space opera se suffit à lui-même et n’a pas besoin qu’on lui adjoigne je ne sais quelle justification externe et théorique pour qu’il soit considéré comme une oeuvre d’art à part entière.

Ensuite, bien que Star Wars soit à sa façon un « mythe cinématographique » et ait créé des personnages « immortels » de la culture populaire, il est permis de ne pas percevoir dans ces films la dimension spirituelle et la profondeur que certains y voient. Soumis au principe du film d’aventure et de sa dimension épisodique, qui veut qu’un rythme effréné dicte sa loi au récit, rythme résultant lui-même de la nécessité de raconter plusieurs péripéties en un minimum de temps,  il leur manque cette dimension esthétique (visuellement, ce ne sont pas des films particulièrement beaux) et contemplative, qui sublime un moment, arrête le temps, et plonge le spectateur dans la réflexion, et que l’on trouve dans les grands films et les grands livres, ceux qui s’affranchissent des genres. Certes, il y a bien la prodigieuse musique néo-romantique de John Williams qui transcende l’ensemble, tellement importante dans l’impact de ces films que Williams en est presqu’un co-auteur. Mais en fait de sublimation, c’est insuffisant. Ce qui fait d’une oeuvre d’art narrative une mythologie ou un récit ayant valeur métaphorique et traversant les époques, c’est moins ce qu’elle raconte, que la manière dont cela est raconté d’un point de vue formel (la perfection artistique est à ce prix), et l’art et l’invention que son auteur (peuple ou homme) y met.

Star Wars, superbes films d’aventure au formidable pouvoir d’évasion, oui (du moins La Guerre des Etoiles de 1977 et L’Empire Contre-attaque de 1981, car pour le reste…), et c’est déjà beaucoup. Films profonds sur l’humain conduisant à nous interroger sur notre place dans l’univers, non, et ce n’est pas dans mon esprit une critique. D’ailleurs, si les prequels réalisés par Lucas (La Menace Fantôme, La Guerre des clones, et La revanche des siths) étaient si mauvais (au point que l’emballement médiatique évoqué plus haut les recouvre d’un voile pudique), ce n’est pas parce que ce qu’ils racontaient était inintéressant, mais parce que c’étaient des films sans vie et mal joués, se prenant très au sérieux sans avoir les moyens esthétiques de leurs ambitions, et qui avaient oublié la vivacité, l’humour et l’esprit d’aventure des premiers Star Wars.

A suivre

Strum

 

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Trois Souvenirs de la jeunesse d’Arnaud Desplechin

Trois souvenirs de ma jeunesse : Photo Lou Roy Lecollinet, Quentin Dolmaire

Paul Dedalus, Esther, Abel. Trois souvenirs de ma jeunesse (2015) de Desplechin est un film sur la mémoire. Desplechin convoque des souvenirs de sa jeunesse passée à Roubaix, des personnages de ses anciens films, qui renvoient à leur tour par leurs noms à d’autres souvenirs, d’autres artistes. Paul Dédalus, par exemple, c’est le double de Joyce dans Portrait de l’artiste en jeune homme, livre autobiographique qui raconte la jeunesse d’un homme qui se cherche et se découvre écrivain, c’est-à-dire inventeur d’histoires et de doubles. Paul, c’est Amalric, double de Desplechin. Dans Trois Souvenirs de ma jeunesse, Paul s’invente un autre double en donnant son passeport à un refuznik, un russe juif désireux d’émigrer en Israël. Quand il apprend la mort de ce double, Paul est triste, comme s’il perdait une partie de lui-même. C’est la clé du film, et la définition de l’artiste, créateur de doubles qui comblent chez lui un manque. Les doubles ne cessent d’enfanter d’autres doubles, comme les souvenirs enfantent d’autres souvenirs. Paul n’est-il pas soupçonné d’être un espion dans le film, un double de lui-même ? La ligne de la mémoire ne s’arrête jamais, qui convoque autant de souvenirs qu’elle produit d’inventions, de créations. Le « Trois » du titre est donc trompeur, il y a beaucoup plus que trois souvenirs dans ce film.

Il y a notamment le souvenir de l’Esther de Comment je me suis disputé de Desplechin, le grand amour de Paul, jouée autrefois par Emmanuelle Devos, aujourd’hui par Lou Roy-Lecollinet, et les deux films se font écho. Esther, à qui Paul fait, dans Trois Souvenirs de ma jeunesse, deux extraordinaires déclarations d’amour, où les mots volent de sa bouche à la sienne : une première, directe et pleine de fougue maladroite, à la sortie du Lycée. Une deuxième, indirecte, par l’entremise d’un tableau dans un musée (déjà l’amour de Paul est moins pur, et a besoin de l’étai d’une idéalisation artistique pour s’exprimer), écrite dans une langue merveilleuse. Il y a aussi le souvenir, ombre tutélaire de tout le film, de François Truffaut, que Desplechin (qui se rêve peut-être le double de Truffaut ?) cite plusieurs fois : épilogue dans un jardin, avec des statues qui regardent, qui commence exactement comme l’épilogue des Deux Anglaises et le Continent de Truffaut où Léaud, sous le regard de statues immémoriales, réalise qu’il est devenu vieux et que sa vie n’est plus que souvenir ; musique qui est presqu’une copie de la musique de Delerue (encore un double) ; lectures de lettres à haute voix ; voix-off et regards caméras qui redoublent encore et toujours l’ascendance truffaldienne du film. Pour une raison mystérieuse, malgré ces reprises des motifs truffaldiens, qui chez d’autres cinéastes auraient peut-être passé pour du plagiat, le film conserve son autonomie, tient debout seul, et appartient à l’univers de Desplechin plus qu’à celui de Truffaut.

Ainsi, Trois Souvenirs de ma jeunesse est un film somme, où sommeillent, se réveillent, puis se rendorment toutes les obsessions, tous les souvenirs, de vie, de cinéma, de livres et d’art, de Desplechin. On pourrait trouver que c’est un film qui radote un peu, qui ressasse (il y a bien un quart d’heure de trop à la fin) et que l’influence de Truffaut finit par être vraiment envahissante. Mais n’est-ce pas la nature même de ce film qui veut cela ? C’est un film qui ressasse, mais exactement comme le souvenir ressasse et rejoue le passé, telles des vagues déferlant sans trêve sur une plage. Et avec quel talent, tout cela est-il réuni, joué (les acteurs sont formidables), et présenté au spectateur par Desplechin !

Strum

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Woody Allen et la fidélité due aux grands cinéastes : sur L’homme Irrationnel

L'Homme irrationnel : Photo Joaquin Phoenix

Woody Allen est un des grands réalisateurs américains de ces quarante dernières années. A ce titre, on le tient en France, en haute estime. Mais avoir de l’estime ne signifie pas vouer une admiration aveugle. C’est pourtant ainsi qu’a été accueilli par une majorité de la critique française L’Homme Irrationnel, le dernier opus allenien, alors qu’il s’agit à mon sens d’un des plus mauvais films de son auteur, l’un des moins crédibles humainement.

Joaquin Phoenix y joue un professeur de philosophie misanthrope et nihiliste qui, entre deux cours de philosophie où il égrène des banalités, songe au suicide. Lors d’une scène d’une invraisemblance totale, il entend une voisine de restaurant se plaindre d’un juge qui lui a donné tort dans une affaire de divorce. La réaction de sa voisine est on ne peut plus humaine : un justiciable se plaindra toujours du juge qui l’a condamné, lui prêtera toujours de noires intentions. Pourtant, et cela en dit long sur le caractère artificiel et théorique du film, et sur la bêtise de son personnage principal, Phoenix, à l’instar du Raskolnikov de Dostoïevski tuant l’usurière, en déduit que le monde sera meilleur s’il tue le juge. Ce désir de meurtre lui donne enfin une raison de vivre. On nous rétorquera qu’il prend cette décision absurde parce que c’est un homme « irrationnel », comme nous le dit le titre. Mais en réalité, c’est un homme « artificiel », un personnage de cinéma auquel on ne croit pas. Tout le film est vicié par l’artificialité de départ de son personnage principal. C’est un film formule dont l’argument principal aurait tenu dans un format de court métrage. Emma Stone, en étudiante amoureuse, sauve à peine ce qui s’ensuit, jusqu’à une pirouette finale sur le hasard recyclée par Woody Allen. Cette énième variation sur le thème de Crime et Châtiment (appartenant à la veine dostoïevskienne de Woody, qui passe par Match Point et dont le sommet reste Crimes et Délits, son chef-d’oeuvre, que j’ai chroniqué ici) démontre que le filon est épuisé et qu’il est temps pour Woody d’aborder d’autres sujets.

Etre fidèle à un auteur, ce n’est pas mettre au pinacle tous ses films, c’est lui témoigner de l’admiration quand il est à son meilleur tout en opérant une distinction entre ses mauvais films et le reste pour mieux mettre en avant et servir ses meilleures oeuvres. Woody Allen a connu son âge d’or durant la décennie 1980, enchainant des films inimitables de vivacité formelle, d’invention et de fantaisie, avec des personnages tellement vivants et crédibles. Ce n’est pas la misanthropie et la raideur formelle qui transparaissent dans plusieurs de ses films des années 2000 qui nous le feront oublier.

Strum

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Spielberg, Malick, Moretti

Avez-vous remarqué comment la presse a chroniqué les derniers films de Spielberg (Le Pont des Espions), Malick (Knight of Cups) et Moretti (Mia Madre) ?

Pour l’essentiel, comme de nouveaux épisodes des aventures cinématographiques de ces trois réalisateurs, chaque film étant analysé à la lumière de leurs films précédents et de la personnalité de leur auteur (du moins ce que l’on croit en savoir). A cette aune, Le Pont des Espions serait un nouveau chapitre de l’histoire des Etats-Unis que Spielberg entendrait bâtir depuis quelques films, Knight of Cups, une nouvelle preuve que Malick, de cinéaste ermite et parcimonieux, serait devenu un cinéaste prolifique mais esthétisant et abscons ne faisant des films que pour lui-même, et Mia Madre, un nouveau film autobiographique de Moretti. Chacun de ces cinéastes aurait créé un genre (le film spielbergien, le film malickien, le film morettien, etc.) et chacun de ces films serait un film de genre à sa façon, ou si l’on préfère un nouvel épisode d’une série avec ses figures imposées.

Or, si cette approche critique, rançon de la théorie des auteurs, permet sans doute de mieux cerner certaines des obsessions récurrentes d’un cinéaste, elle risque aussi de nous enfermer dans une vision préconçue du film (concordant avec notre vision préconçue de l’auteur) qui augure mal de l’analyse critique du film seul. Un genre, par définition, se comprend comme un cadre rigide, répondant à certaines règles immuables recyclées de film en film. On voit donc le danger qu’il y aurait à considérer ces films comme des genres en soi : celui de mal les regarder en prétendant savoir d’avance ce qu’ils racontent. Par exemple, si l’on considère, par réflexe paresseux, Le Pont des Espions comme un film historique « spielbergien », et donc forcément « édifiant » et rassurant avec un héros à admirer (Tom Hanks en avocat vertueux), ne court-on pas le risque de ne pas voir que le film, entre autres choses,  pose la question difficile et très actuelle des droits de la défense dont devraient bénéficier les terroristes et autres ennemis intérieurs de nos sociétés ? Spielberg, en présentant ses « espions » comme des hommes perdus et démunis, aux visages de pierrots lunaires, et non d’abord comme des espions (titre absurde que ce « Pont des Espions » qui oblitère le sens du film), en montrant un avocat en butte aux exigences de la Justice américaine, de la CIA, de sa propre famille, qui refusent d’admettre que l’espion qu’il défend puisse bénéficier de tous les droits dûs à un justiciable, prend position sur le sujet et critique en sous-main une administration américaine qui n’a toujours pas fermé la prison de Guantanamo malgré les promesses répétées d’Obama. Comme le dit Tom Hanks dans le film, « everyone matters ».

On devrait toujours voir un film les yeux grands ouverts, en posant comme principe et comme fiction, que l’on ne sait rien d’avance de ce qui va se dérouler à l’écran. C’est à ce prix que l’on verra le mieux.

A suivre.

Strum

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Notes sur le cinéma

8 décembre 2015.

Bonjour,

Ce nouveau blog propose des textes sur le cinéma (moderne ou classique) : critiques de films, notules sur des réalisateurs, remarques rapides ou textes plus généraux sur l’évolution du cinéma, tout est permis. Pour des raisons pratiques, j’y rassemble aussi certains textes que j’ai déjà publiés sur le forum de Dvdclassik.com.

A l’occasion, quelques critiques de livres pourraient faire leur apparition.

Bonne lecture et à bientôt,

Strum

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