
Pendant 70 ans, La Belle Equipe (1936) de Julien Duvivier fut exploité en France avec une fin très belle qui ne ternissait nullement l’esprit du film. On sait les péripéties qui entourèrent la sortie du film en 1936 : une première fin, dite « pessimiste » ne fut appréciée ni par les exploitants de salle ni par les premiers spectateurs ; une fin différente, dite « optimiste », fut écrite et tournée à la demande de la production par Spaak et Duvivier, et c’est avec elle que le film devint au fil des années un classique du cinéma français et l’un des plus beaux films de Duvivier – peut-être son plus beau. Durant les années 2000, le film fut diffusé occasionnellement avec sa fin initiale (celle non exploitée) tandis que les héritiers de Duvivier et Spaak intentaient un procès (gagné) à René Château qui exploitait le film en VHS avec la fin dite « optimiste ». Voilà que ressort le film chez Pathé dans une version qu’on nous annonce définitive et revenant à la fin dite « pessimiste » conformément aux exigences des héritiers de Spaak et Duvivier.
Qu’il soit ici permis de dire, à contre-courant de l’accueil de cette nouvelle édition, que cette victoire des héritiers est un genre de défaite pour La Belle Equipe, qui se retrouve maintenant affublé d’une fin qui ne fonctionne guère selon nous. Car il n’y avait pas une fin « optimiste » et une fin « pessimiste » (opposition par trop binaire qui montrait déjà un débat mal engagé), il y avait une fin qui fonctionnait et une autre qui fonctionne mal ou moins bien, non par son esprit mais du fait du déroulé de ses événements. Faisons d’abord un sort à l’idée selon laquelle la fin exploitée pendant des décennies serait une fin exagérément « optimiste ». La Belle Equipe raconte l’histoire de cinq copains chômeurs qui gagnent au loto. Plutôt que de dépenser chacun l’argent de leur côté, Jeannot (Jean Gabin), Charlot (Charles Vanel), Tintin (Raymond Amos), Jacques (Charles Dorat) et Mario (Raphaël Medina) le mettent en commun pour rénover par leurs propres mains d’ouvrier une maison en bordure de Marne dont ils entendent faire une guinguette. Sur la maison, dont ils veulent faire une « République où tous les citoyens sont présidents », Tintin plantera le drapeau tricolore « des travailleurs ». On a beaucoup écrit que ce film sur l’amitié représentait les espoirs et les aspirations nés du Front Populaire en 1936, sauf qu’il fut écrit avant l’avènement de ce dernier et que, bien vite, Duvivier et Spaak donnent à leur histoire une tournure mélancolique puis tragique qui tue dans l’oeuf la possibilité du collectivisme, c’est-à-dire l’idée qu’une communauté d’hommes pauvres puisse réussir ensemble par un travail solidaire. C’est un film fait d’impossibilités successives. Impossibilité sociale : tout ne s’amorce que parce qu’ils gagnent au loto selon un deus ex machina de départ. Impossibilité de destin : la chute de Tintin. Impossibilité politique : l’expulsion de Mario. Impossibilité sentimentale : deux femmes, une première, puis une deuxième (une misogynie d’époque affleure) vont distendre leur amitié. Impossibilité juridique : les parts de la société rachetées qui condamnent Jeannot et Charlot à perdre le contrôle de leur rêve.
De bout en bout, La Belle Equipe est donc déjà miné par le mal de vivre de Duvivier et le pessimisme foncier de Spaak et si l’on veut vraiment lui conférer une portée politique (pas forcément recherchée par le film), on pourrait dire qu’il annonce par avance l’échec du Front Populaire au lieu de porter ses espérances. On y trouve certes ces scènes d’amitié, de fêtes et de bal musette, où le champagne coule à flot, où les cinq font des plans sur la comète, mais elles sont assez brèves au final et contiennent assez vite des éclats de voix (Tintin), des tentatives de séduction faisant fi de l’amitié (Jacques) et la mélancolie profonde de Charlot, incarné par Vanel et ses petits yeux tristes, l’Athos de ces mousquetaires, pourchassé par sa femme Gina (Viviane Romance dans un de ces rôles de garce qu’elle reprendra pour Duvivier dans Panique), qui est leur Milady. On y trouve aussi cette musique de guinguette, cette jolie chanson chantée par Gabin (« Quand on s’promène au bord de l’eau ») dont les paroles furent écrites par Duvivier lui-même. Mais écoutez bien la mélodie composée par Maurice Yvain : il y a le célèbre thème musical (en majeur), mais aussi, dès le générique, une variation du même thème, avec un tempo ralenti sur une gamme mineur, d’un très émouvant spleen d’automne, comme si la musique elle-même n’y croyait pas jusqu’au bout, comme si elle possédait un envers aussi mélancolique que la veine de malchance qui parcourt le film après le gain au loto.
La fin exploitée pendant des décennies, celle soi-disant décriée qui justifierait ce remontage, fait-elle de La Belle Equipe un film « optimiste » ? Il n’en est rien. Peu avant la fête d’ouverture de la guinguette, Jubette, le propriétaire, vient annoncer à Jeannot et Charles, qui ne sont plus que deux, qu’il aura de fait bientôt racheté les parts des trois autres (nanties à son bénéfice). Il va donc contrôler la société que les cinq compères ont créée et devenir indirectement propriétaire de la guinguette. C’est-à-dire que même en conservant cette fin magnifique où l’on lisait la lettre de Jacques et qui finissait sur Gabin dansant avec la grand-mère (une des plus belles fins de l’oeuvre de Duvivier justement parce qu’elle repoussait momentanément la noirceur sous-jacente du film – n’en déplaise à Spaak, qui d’ailleurs parlait également en termes fort peu amènes des pourtant très belles scènes de La Grande Illusion de Renoir entre Fresnais et Von Stroheim), il allait de soit que l’avenir de Jeannot et Charles était compromis, que le rêve forgé par les cinq et bâti de leurs propres mains, ne pourrait se réaliser. Deux hommes face au monde, c’est trop peu. C’est ce que sont Jeannot et Charles, qui ont perdu les autres compères en route. Pourquoi vouloir leur faire payer encore un peu plus leur amitié que ne le faisait déjà le film ? Au moins, la fin ouverte (et non « optimiste ») faisait espérer une autre issue possible, hors champ. Et puis, elle nous délivrait de tout ce fatalisme ressassant des miasmes de pessimisme des films français des années 1930, elle nous vengeait de tous ces autres films de Duvivier, Grémillon, Carné, Renoir même, qui finissaient si mal. Ah, fallait-il aussi briser cette exception constituée par La Belle Equipe et qui en faisait le prix ?
Mais il y a pire : la fin dite « pessimiste », maintenant définitivement accolée au film, manque de crédibilité humaine. Interrogeons sa cohérence par rapport au reste du film. On y voit Jeannot tirer sur Charlot. Qu’est-ce qui psychologiquement peut justifier une telle action ? Quelle augure avons-nous vu dans le film qui nous amènerait à penser qu’il peut vouloir s’en prendre physiquement à Charlot, alors même que Jeannot est le socle solide du groupe depuis le début ? D’où diable Jeannot tire-t-il ce pistolet, pourquoi s’en sert-il ? Il n’y a rien en vérité qui annonce cette folle action de tirer et dès lors, on ne peut y croire et la fin parait forcée, comme si un dieu du pessimisme voulait à tout prix faucher le film, comme le fermier le blé, le coucher dans la défaite. Dans Gueule d’Amour de Grémillon (1938), Gabin devenait également assassin à cause d’une femme, mais ce geste était prévisible, il était là en germe, préparé par Grémillon, au fond du puits de désespoir dans lequel Gabin descendait peu à peu au cours du film. Et c’était un geste de violence, un acte de folie, perpétré sans la préméditation (du moins Grémillon filme-t-il la scène ainsi) qu’implique l’usage du revolver dans cette nouvelle version de La Belle Equipe (pourquoi sinon Gabin aurait-il pris le revolver dans sa poche ?).
On pourra toujours regarder ces belles scènes de nuit qui ouvrent le film où les influences expressionnistes de Duvivier sont plus que jamais visibles. On pourra toujours admirer les beaux et amples mouvements de caméra, notamment cette caméra qui s’élève en haut de la cage d’escalier au début, sur le modèle de L’Heure Suprême de Borzage, et aussi ces longs travellings qui cadrent la Marne ensoleillée et l’arrivée des canots aperçue au travers des entrelacs de feuillages (nulle doute que Renoir qui voulait faire le film aurait trouver plaisir à les filmer, comme une prolongation de sa Partie de Campagne), et encore cette caméra qui suit, agile, Gabin chantant sa chanson. Mais par la faute de cette « nouvelle » fin (les « directors’ cuts » ne sont pas toujours la panacée et certains producteurs ont par leurs exigences contribué à améliorer un film), on ne pourra plus dorénavant quitter La Belle Equipe avec un sourire mélancolique aux lèvres. La Belle Equipe n’est plus, désormais, le plus beau film de Julien Duvivier.
Strum
PS : C’est d’autant plus vrai que le DVD Pathé ne propose pas de voir le film avec la fin qui était belle. Elle n’a d’ailleurs même pas été restaurée et n’est visible qu’indirectement dans le documentaire du DVD.