
Tout est une question de perception : c’est ce que démontre l’effet du changement de position d’un observateur par rapport à un objet, que l’on nomme parallaxe en photographie comme en astronomie. A la lumière de ce principe, le cinéma américain du début des années 1970, nourri par une défiance vis-à-vis des institutions accentuée par l’assassinat de John F. Kennedy et les insuffisances de la Commission Warren, mit en chantier une série de films témoignant d’une conception paranoïaque du pouvoir, parmi lesquels Conversation secrète de Coppola, Les Trois jours du Condor de Pollack ou A cause d’un assassinat (1974), l’un des meilleurs films d’Alan J. Pakula. L’idée sous-jacente de ces films – et de manière générale de tout un pan du cinéma américain des années 1970 – était que l’on cache au public la vérité et que se trament dans les coulisses du pouvoir de sordides machinations qui ne peuvent être découvertes qu’en changeant entièrement son point de vue sur la marche du monde – comme l’observateur décalant sa mire.
Dans son remarquable Klute (1971), Pakula avait fait se rencontrer le réalisme du cinéma américain des années 1970 et l’ambiance particulière du Giallo italien. A cause d’un assassinat pousse cette rencontre un peu plus loin sur le chemin de la paranoïa, de l’abstraction et du silence. Peut-être parce que sa production fut perturbée par une grève de scénaristes, c’est un film où la psychologie du personnage principal est à peine esquissée, où les dialogues sont rares, les scènes de transition brèves. Tout repose sur les images du film, conçues par le chef opérateur Gordon Willis, qui semblent parfois refléter le point de vue d’un lointain observateur, comme si un maître du jeu observait les personnages par dessus l’épaule de Pakula. A ce jeu sur les échelles des plans répond le goût de Pakula pour l’architecture moderne, et le film montre plus d’une fois l’armature métalliques des lieux filmés, comme un chauchemar cubique. Le titre français peine à faire comprendre son sujet, et n’évoque que sa première séquence durant laquelle un sénateur américain en vue est assassiné à Seattle dans la Space Needle, l’emblématique tour de la ville. Il y avait deux tireurs, le spectateur les a vus, mais à l’instar de la Commission Warren nommée pour enquêter sur l’assassinat de Kennedy, la commission d’investigation du film – plongée dans les ténèbres par Gordon Willis que l’on n’appelait pas pour rien « The Prince of darkness« – conclut que le tireur a agi seul. Le journaliste Joe Frady (Warren Beatty) va tenter de démêler l’écheveau de l’intrigue en enquêtant sur la mystérieuse disparition des témoins de l’assassinat.
Un étrange individu que Joe : froid, solitaire, marginal, qui désespère son rédacteur en chef (Hume Cronyn), propre dès lors à enquêter sur l’organisation clandestine qui semble avoir recruté les tueurs du sénateur. Sans doute, Joe se sent coupable de ne pas avoir cru sa collègue journaliste Lee avant sa disparition, ce qui pourrait expliquer pourquoi il se lance à corps perdu dans son enquête. Mais Pakula ne fait qu’effleurer cette piste et nous montre un homme obsessionnel, consumé par sa tâche, qui n’a ni famille, ni ami, qui semble déjà un intrus dans la société qui l’entoure. Sans attaches, il décide d’infiltrer l’organisation Parallax, groupe privé proposant les services d’assassins, en postulant pour une place de tueur, ce qui suppose de passer une série de tests psychologiques. La froideur et l’étrangeté de Joe, son inexpressivité même, sont comme le reflet de la surface mate et insondable des images, dont le caractère trompeur voire dangereux se révèle du reste dans la formidable séquence centrale où Joe est exposé par l’organisation Parallax à une série d’images d’archives destinées à vérifier qu’il possède bien un profil d’assassin. Pakula a l’idée de nous montrer directement ces images de test à l’écran, sans intermédiation, pendant une séquence longue de trois minutes, dont le montage destabilisant associe des images de famille, de patrie, de héros, de mort, de guerre et de sexe, en les mettant sur le même plan, testant de la sorte le profil psychologique du spectateur lui-même, qu’il désoriente à dessein pour mieux suggérer le caractère paranoïaque de son intrigue, où le monde entier semble mis sous surveillance. Cette séquence dépasse de loin en force la scène de test d’I comme Icare (1979) de Verneuil, qui partage avec le film de Pakula quelques similitudes de surface – l’accent mis sur l’architecture – mais est très loin de posséder son pouvoir d’évocation. Pakula ne montre pas les effets du test sur Joe, qui continue son enquête solitaire. Mais à la fin, on ne sait plus trop ce qu’il recherche, alors que de chasseur il devient proie. Il est passé de l’autre côté du miroir, à force de voir les choses sous un autre angle, de se perdre dans des corridors froids, illustrant l’effet de parallaxe du titre. C’est pour lui un voyage sans retour, dans la solitude la plus complète, la différence de perception devenant vacillement existentiel.
Avant le monde dans son entier, et Joe lui-même, ce sont les Etats-Unis qui sont la première victime de l’organisation Parallax et de ses tueurs, ce que Pakula donne à voir par un plan vertical à la fin du film où le drapeau américain, formé par des tables de couleurs juxtaposées au sol, se retrouve désagrégé par une petite voiture dont le chauffeur a perdu le contrôle, comme une installation d’art contemporain, achevant le voyage du film vers l’abstraction. Dès le premier plan, Pakula semblait questionner le destin des Etats-Unis en montrant la silhouette frêle et futuriste de la Space Needle s’élever juste à côté d’un totem indien, par un simple décalage de l’angle de prise de vue, ce qui illustrait non seulement l’idée même de parallaxe (tout dépend du point de vue) mais laissait déjà entendre que la croyance primitive d’un pays bénie par les dieux avait cédé la place aux divinités muettes de structures métalliques avalant les individus. Il faudra attendre Les Hommes du Président pour que Pakula permette à des journalistes de lever avec succès le voile sur une conspiration politique. Un film impressionnant et une réussite dans le genre du thriller paranoïaque. A voir dans une nouvelle édition Blu-Ray qui vient de sortir.
Strum








