
Le néo-romantisme des films de Powell et Pressburger est moins candide et plus nuancé qu’on ne le croit parfois et les Archers lui associent toujours une inépuisable fantaisie. Je sais où je vais (1945), bijou de comédie néo-romantique anglaise, est un film d’une poésie tranquille, d’une délicieuse fraicheur, dont le dénouement se déroule pourtant dans un vieux et lugubre donjon. Le début du film, qui combine découpage enlevé et fondus enchaînés éclatants, atteste de l’esprit du duo. En dix minutes, ils cernent la personnalité de leur héroïne tout en faisant le portrait éclair de l’après-guerre et d’un milieu. Joan Webster est une jeune femme ambitieuse qui sait où il va, ce qui est une manière de dire que rien ni personne ne lui résiste, puisqu’elle va épouser le président de Produits Chimiques Réunis, un industriel immensément riche qui n’a pour seul défaut connu que d’avoir l’âge de son père. Les fondus enchaînés, les dialogues vifs et spirituels, permettent à Powell et Pressburger d’observer une époque, la fin de la guerre, où tout doit aller plus vite, à commencer par les trains, et les programmes quotidiens, si bien qu’un haut de forme peut se mettre à fumer comme une cheminée de train.
Le futur mari de Joan a eu l’idée, apanage d’une grande fortune, d’organiser leur mariage dans une île écossaise, la lointaine Kiloran sise dans les Hébrides. Joan suit avec zèle l’itinéraire censé l’amener sur place mais le mauvais temps se mêle de la partie au point d’empêcher tout bateau d’accoster sur l’île avant plusieurs jours. Voilà Joan obligée d’attendre que le brouillard se lève dans la demeure de Cartriona, jeune fille excentrique héritière de la vieille famille des MacLaine, où elle rencontre Torquil MacNeil, officier de marine en permission et chatelain ruiné de Kiloran, auquel le futur mari de Joan a loué son château. La grève battue par les vents, les hautes falaises dominant l’Océan, les ruines issues d’un temps immémorial, confèrent au lieu une atmosphère de contes et légendes où le temps semble arrêté. Du reste, deux légendes au moins marquent l’endroit : il y a d’abord ce donjon dans lequel Torquil ne peut entrer car une malédiction énonce que tout héritier des Kiloran qui y pénétrera n’en sortira plus libre ; il y a ensuite le maëlstrom de Corryvreckan qui gronde près de l’île – Charybde local où tant de bateau ont sombré. Le superbe noir et plan du chef opérateur allemand Erwin Hillier agit comme un autre sortilège : dans les plans extérieurs, le soleil perce un horizon brumeux ; dans les plans intérieurs du donjon, les ombres semblent surgir des pierres, comme un souvenir expressionniste du temps où il était premier assistant opérateur sur M Le Maudit de Lang.
Habituée à l’atmosphère frénétique de la ville, et à faire marcher son entourage au pied levé, Joan est contrainte de prendre son mal en patience, sous le regard narquois et peu à peu attendri de Torquil. Mais bientôt une inquiétude saisit la jeune femme qui craint de tomber amoureuse de l’attachant Torquil à force d’attendre à ses côtés. C’est comme si elle était la proie d’une autre légende écossaise voulant qu’elle ne puisse jamais atteindre les rives de l’île désirée sans avoir auparavant subi l’épreuve d’une dernière tentation. Bientôt, Joan donnerait tout l’or du monde pour embarquer sur la mer agitée avant même la fin de la tempête, et ce au péril de sa vie. Car admettre qu’elle préfère le doux Torquil au tonitruant président de Produits Chimiques Réunis serait reconnaitre qu’elle ne sait plus où elle va.
Powell et Pressburger rendent les lieux et les personnages extrêmement attachants, notamment dans cette scène de danse pour fêter les noces d’un vieux couple blanchi par les années, mais il ne faudrait pas croire que cette opposition entre la ville frénétique et les brumeuse rives écossaises s’établisse exclusivement à l’avantage de celles-ci. Powell et Pressburger ne sont pas dupes : les traditions peuvent elles-mêmes se faire prison. Ainsi ce jeune couple dont le mariage est impossible faute d’une approbation du père et d’un pécule suffisant (qui sera assez hypocrite pour dire que l’argent n’a aucune importance, dit Catriona ? Mais l’argent n’est pas tout). Quant à la « terrible malédiction » qui s’est abattue sur les Kiloran, le fin de mot de l’affaire est bien dans la manière de Pressburger, ce maitre de l’ironie. Il fallait lire la malédiction inscrite sur les parois du donjon jusqu’au bout car le mot « libre » ne voulait pas dire pour Kiloran qu’il perdrait la vie ou resterait prisonnier d’un cachot, mais qu’il gagnerait une femme par les liens du mariage. On peut mal lire les signes à la campagne comme à la ville et savoir où l’on va ne prémunit pas contre les caprices du destin. Chez Powell et Pressburger, les légendes romantiques disent la vérité et il faut les croire, et surtout ne pas en avoir peur – morale qui sera deux décennies plus tard celle du K de Buzzati.
Deborah Kerr et James Mason devaient jouer les rôles de Joan et Torquil en lieu et place de Wendy Hiller et Roger Livesey. Ce dernier a beau avoir incarné le fabuleux Colonel Blimp, chef-d’oeuvre du duo, ce n’est pas leur faire injure que de penser que ce merveilleux film aurait acquis une dimension supplémentaire si Deborah Kerr avait été la femme qui sait où elle va. En attendant, vive Les Archers.
Strum
J’ai découvert ce film un soir, par hasard et quelle agréable surprise !
Le duo Roger Livesey (que j’adore dans toute sa filmo) / Wendy Hiller (vue notamment dans « le banni des îles ») m’a replongée dans celui de Cary Grant et Katharine Hepburn 🙂
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Merci Ideyvonne. Je suis un inconditionnel de Powell & Pressburger, dont il faut quasiment tout voir. Je me suis demandé ce que le film aurait donné avec Deborah Kerr et James Mason, mais pas avec Katharine Hepburn et Cary Grant, j’avoue – j’ai du mal à imaginer ce dernier en écossais bourru. 🙂 J’aime aussi beaucoup Roger Livesey.
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