
Cette excellente adaptation de Bartleby le scribe de Herman Melville présente plus d’un intérêt. On y redécouvre transposé dans le Paris des années 1970, l’argument de la nouvelle d’origine qui raconte le destin d’un copiste décidant du jour au lendemain de cesser de travailler, de se retirer de la vie. « Je ne préférerais pas », « I would prefer not to » répond-il immuablement lorsque l’avoué à la Cour qui l’emploie l’enjoint d’accomplir une tâche. La raison de ces refus multiples demeure mystérieuse et malgré la compassion que lui porte l’avoué, Bartleby, qui veut rester immobile dans un monde en perpétuel mouvement, se retrouve rejeté de la société comme un vulgaire rebut. Melville relate cette histoire avec sa verve drôlatique habituelle, sa joute continuelle avec les mots (le verbe « prefer » n’est pas seulement utilisé par Bartleby mais bientôt dans le langage de la nouvelle elle-même par contamination). On ne saurait reprocher à Maurice Ronet de ne pas avoir essayé d’en donner des équivalences visuelles dans son film car cela l’aurait fait tomber dans l’histrionisme. Il parvient à restituer le vertige existentiel que distille la nouvelle par d’autres moyens, qui sont pour une large part d’ordre narratif, à titre subsidiaire d’ordre visuel.
Bartleby le scribe raconte l’histoire d’un homme qui a décidé d’arrêter de vivre. Pour le narrateur, un homme que Melville décrit comme prudent et « tranquille » mais non dénué de vanité, c’est incompréhensible. S’il s’attache à Bartleby en raison de leur « commune humanité », c’est pour le négliger ensuite car son angoisse existentielle l’effraie, lui qui a trouvé sa place dans la société. Jusqu’au bout, les raisons, l’indifférence apparente de Bartleby, dont on peut penser qu’elle cache paradoxalement une extrême sensibilité au monde, lui resteront insondables. Pour rendre compte de ce désarroi face à l’existence, Ronet et ses co-scénaristes ont la lumineuse idée de faire du narrateur non plus un homme sûr de lui investi de la charge prestigieuse de « Conseiller à la Cour de la Chancellerie de l’Etat de New York », mais un obscur huissier. Un homme solitaire, un vieux garçon vivant au milieu de ses soldats de plomb de la Grande Armée napoléonienne, incertain lui-même de sa propre existence, qui se regarder dans les glaces en se pinçant le visage, soit qu’il veuille se convaincre qu’il existe, soit qu’il constate sur lui les ravages irréversibles du temps. En somme, cet homme, joué par un prodigieux Michael Lonsdale (présence incertaine en même temps qu’inoubliable, marque de cet acteur rare), est un second Bartleby en puissance. Ce qui fait qu’en s’attachant au Bartleby du film (Maxence Mailfort, très bien), l’huissier ne fait pas seulement preuve d’un intérêt dicté par leur « commune humanité », à l’instar du personnage de Melville, mais semble aussi se reconnaitre en Bartleby, à tout le moins partiellement, espérant peut-être qu’en sauvant ce dernier du désespoir il se sauvera aussi lui-même. La beauté du film vient donc du fait qu’on ne s’inquiète pas seulement pour Bartleby mais aussi pour l’homme qui veut l’aider, pas très loin de lui sur le chemin qui mène à la dissolution de soi.
Pour raconter son histoire, Ronet utilise à bon escient le format presque carré du 1,37:1 classique en donnant l’impression que l’huissier et Bartleby sont chacun emprisonné dans une boite. Une boite les séparant des autres, de l’envie de vivre. Plus d’une fois, quand on leur parle, ils regardent ailleurs ou n’écoutent pas. Idée simple, ne nécessitant pas de lourds moyens techniques, mais qui s’avère efficace. Cette représentation visuelle d’une boite s’appuie également sur la configuration de l’étude de l’huissier qui est modelée sur la description qu’en faisait Melville dans sa nouvelle : un espace divisé par une porte battante vitrée (derrière laquelle se trouvent les clercs et le garçon de bureau), un paravent (derrière lequel se niche le bureau de Bartleby), un mur en brique à l’extérieur (bouchant l’horizon derrière la fenêtre et figurant donc le dernier côté de la boite). Une boite… comme celles que recèlent les puzzles que fait construire et que fera détruire Bartlebooth dans La Vie mode d’emploi (1978) de Georges Pérec, géniale métaphore littéraire de la vie.
Pourquoi citer Pérec ? Car en faisant se rejoindre Bartleby et l’huissier dans la même boite de l’angoisse existentielle, Ronet se place à mi-chemin de Melville et des livres de Georges Pérec où la tentation de la dissolution, de la disparition, menace toujours les personnages, notamment dans Un Homme qui dort (1967) qui raconte comment un homme perd le goût de vivre au point de remettre en question chacun des petits gestes qui font la vie quotidienne, se lever, manger, sortir, parler. Bartleby, au fond, c’est cela, un homme privé de l’instinct de survie, de tout ce qui fait que l’on se lève le matin pour subvenir à ses besoins, mener les activités de la vie de tous les jours. Dans son livre, Pérec ne fait rien moins qu’imaginer le processus par lequel Bartleby est passé pour arriver au personnage que nous connaissons, puisque de son propre aveu il écrivait sous l’emprise de la nouvelle de Melville qu’il avait lue maintes fois.
Ainsi, dans ce film remarquable, attentif aux personnages, et dont la sensibilité fait regretter qu’il n’ait pas mené une véritable carrière de cinéaste, Maurice Ronet rejoint Pérec. Et peut-être se rejoint-il lui-même car cet acteur considéré un temps comme un rival fade de Delon trouva son plus beau rôle dans Le Feu Follet de Louis Malle, qui raconte justement, éternel recommencement, l’histoire d’un homme qui décide d’arrêter de vivre. Ce ne peut être un hasard. Initialement destiné à la télévision où il fut programmé en 1976, Bartleby finit par sortir en salles en 1978.
Strum
PS : Bartleby vient de sortir en DVD chez Luna Park Films – l’INA.







