
Le Procès Goldman (2023) relate le second procès de Pierre Goldman, qui se tint devant la Cour d’Assise d’Amiens en 1976, après la publication de son livre-plaidoyer, Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, qui eut un grand retentissement ; si bien que l’avaient lu, dit-on, aussi bien l’accusation que les jurés. Tout au long du film, Cédric Kahn donne la parole à son personnage principal, reprenant des phrases tirées des actes de procédure et d’autres issues de ce livre. Ce dernier, le spectateur n’a pas à en connaître pour porter un jugement sur le personnage et la grande qualité du film est de le laisser libre de ses appréciations, à même de voir que la vérité est indiscernable, sans dispositif filmique ne lui donnant d’autre choix que de se ranger du côté de l’accusé. A cet égard, Le Procès Goldman représente l’homme, Goldman, comme une bête fauve, éructant dans son box ou face à son avocat, défiant ses contradicteurs le point levé et le regard enflammé, ne pouvant être approché qu’avec précaution, selon un point de vue toujours extérieur au personnage, ce qui rend impossible l’identification du spectateur avec lui.
On a donc affaire ici à un film de procès bien différent d’Anatomie d’une chute de Justine Triet, où le spectateur se trouvait, en raison d’un récit aussi habile qu’orienté (et souvent narré du point de vue de Sandra) et de la configuration de la mise en scène, régulièrement aux côtés de la femme accusée, qui faisait face de surcroit à un avocat général odieux et omniprésent, tenant le rôle d’antagoniste. Dans Le Procès Goldman, l’avocat général, comme de droit, est beaucoup plus effacé, et le film, plus réaliste et mieux documenté sur le plan de la réalité judiciaire, rend au juge le rôle qu’Anatomie d’une chute lui avait ôté, qui est celui de la conduite du procès. Or ce juge, comme nous autres spectateurs, doit démêler le mystère suivant : comment Goldman qui parle de grands principes, qui se rêvait en combattant antifasciste, en guérillero d’extrême gauche engagé dans la lutte armée en Amérique du Sud (comme Régis Debray présent aux audiences), qui voulait donner sa vie pour une cause, a donc pu devenir ce gangster minable, accusé d’avoir tué deux femmes lors du braquage d’une pharmacie Boulevard Richard-Lenoir. C’est ce mystère-là qui semble être l’enjeu du récit (tout du moins, c’est l’interrogation mentale que formule le spectateur), plutôt que celui de la culpabilité de Goldman qui est invérifiable. De ce point de vue, le film raconte moins les dissensions, certes réelles, ayant existé entre George Kiejman et son incontrôlable client sur la stratégie de défense à adopter (les coups d’éclats pour Goldman, l’argumentation minutieuse pour l’avocat, qui les uns comme les autres contribuèrent au verdict) qu’il n’interroge de l’extérieur la figure de son personnage principal. A l’issue du film, à la lumière des différents témoignages et des contre-interrogatoires de Kiejman, qui rappellent que tout témoignage, fragile par essence, est le résultat d’une reconstruction mémorielle, il est impossible d’affirmer avec certitude que Goldman est coupable, alors qu’il apparaissait assez clairement que Sandra était innocente dans Anatomie d’une chute, puisqu’il s’agissait d’abord dans ce dernier film de faire l’anatomie d’un couple.
Bien que Le Procès Goldman restitue avec bonheur le langage et les couleurs d’une époque, tirant parti de la scénographie voire de la théâtralité d’une salle de procès en faisant intervenir dans plus d’un plan le public qui observe, amis ou ennemis, visages tendus et concentrés, ce n’est pas un compte-rendu verbatim du second procès – ce qui serait impossible – et Cédric Kahn puise maintes répliques dans le livre de Goldman – reconstruisant donc lui aussi la réalité. Cela témoigne de la fascination que semble exercer le personnage sur le réalisateur, et cela oblige le spectateur lui-même à juger Goldman, non pas pour ses crimes (qui sont inatteignables, indicibles, au sens où le film leur confère une sorte de caractère abstrait et lointain puisque la totalité de la narration se déroule dans la salle du procès), mais pour ce qu’il est, pour ce qu’il représente, pour ce qu’il incarne (Kiejman citant Les Possédés de Dostoïevski), et même pour ce qu’il aurait pu être.
Comme Goldman se défend-il ? En faisant valoir une innocence qui serait consubstantielle à sa condition de juif marxiste démuni, peu importe au fond les actes réellement commis. « Je suis innocent, parce que je suis innocent, c’est ontologique« , dit-il à Kiejman dans le film. Ce n’est pas là une déclaration d’innocence des meurtre commis, mais l’affirmation philosophique d’un homme contradictoire que le livre fait parfois apparaitre en proie à un délire de persécution, d’autres fois soumis à une pulsion de mort, et le plus souvent comme égotique et mégalomane, toujours préoccupé de son être et de sa destinée. Car Goldman réclame une innocence pleine et entière pour ses actes en raison de son « être » : le seul fait qu’il soit juif, pauvre et marxiste, l’opposerait irrémédiablement à Kiejman, affublé du sobriquet de « juif de salon », et surtout le placerait du côté des humiliés et des offensés, des errants persécutés de l’Histoire, et ferait de lui une victime, de concert avec d’autres minorités, et notamment la communauté antillaise qu’il fréquentait ; convaincu du caractère, là aussi ontologiquement, raciste de la police et de la société, il trouvait « sublime » de commettre ses hold-up avec des complices noirs ; il s’imaginait que son procès avait une « résonance profondément juive » et était celui d’un gauchiste par un « tribunal bourgeois » dont il réfutait donc la légitimité – rhétorique d’extrême gauche, dévoyant le judaïsme en réalité, et nourrie du caractère antihumaniste du matérialisme historique pour lequel la vie humaine n’a de valeur que pour autant qu’on peut la sacrifier sur l’autel de l’Histoire pour vaincre la classe dominante. Dit de manière plus prosaïque : la fin justifierait les moyens…
Dans son livre, Goldman raconte aussi, et c’est plus intéressant et plus entendable que le précédent galimatias, comment il a voulu, pure illusion et vaine poursuite, renaître dans le temps historique de ses parents, tous deux juifs, polonais, communistes et résistants pendant la deuxième guerre mondiale, revivre un temps irrécouvrable puisqu’il n’était pas encore né. Il vivait dans l’ombre de ses parents, héros du combat antifasciste, mais ce temps-là était passé, et sa seule façon, selon son raisonnement obsessionnel, de participer au combat « extatique » contre le fascisme, c’était de côtoyer la mort, de s’engager dans la lutte armée contre la société, lui dont le berceau dissimulait des armes, comme une malédiction annonçant son destin, lui né au moment où les enfants juifs étaient destinés à être gazés. Que ce soit en raison de la décision de limiter le film au seul second procès de Cour d’assises (le pari du huis-clos et de l’unité de lieu, si l’on excepte la première scène, s’avère gagnant), ou du fait du choix par Cédric Kahn de certaines citations du livre, les plus favorables à Goldman, plutôt que d’autres (orientation du jugement finalement opérée par des mots), ou parce que le procès se déroule sous le regard inquiet du père et de la belle-mère de l’accusé, ou tout simplement en raison du pouvoir d’incarnation du cinéma, c’est d’abord cela que l’on retient du film : non pas le portrait d’un gauchiste illuminé mais le destin brisé d’un homme devenu gangster, et donc crapule, alors qu’il voulait être, aurait pu être, peut-être, en d’autres circonstances, à une autre époque, un héros comme ses parents, mais qui s’est trahi lui-même en croyant toucher à l’absolu. Arieh Worthalter qui joue Goldman est formidable. Arthur Harari, le réalisateur du très beau Onoda, joue Kiejman comme un avocat en lutte autant contre son propre client que contre le ministère public.
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