
Once upon a time… in Hollywood (2019) est une visite guidée dans le Hollywood de 1969, celui des séries, des stars vieillissantes et solitaires, des fêtes hollywoodiennes, des plateaux de studio et des caravanes, des hippies vivant à la marge. La reconstitution, qui ne manque ni de panache, ni de savoir-faire, est enluminée par les belles couleurs de la photographie du chef opérateur Robert Richardson. On prend plaisir à reconnaitre tel hommage (par exemple, à Sergio Leone, dont on reconnait plusieurs plans), tel clin d’oeil (aux propres films de Tarantino), tandis que servent de fils conducteurs, d’un côté, les journées de l’acteur de série B Rick Dalton (Leonardo Di Caprio) qu’accompagne comme son ombre son cascadeur et homme à tout faire Cliff Booth (Brad Pitt), et de l’autre Sharon Tate (Margot Robbie), insouciante et lumineuse femme de Roman Polanski.
Dans ce cadre clinquant et rutilant, nostalgique et par instant semi-comique, où le montage s’accorde au rythme d’une bande son entraînante mêlant le Deep Purple de Hush et Maurice Jarre, Tarantino règle comme de coutume ses comptes. Avec une mauvaise foi caractéristique quand il s’en prend à Bruce Lee, ridiculisé dans une scène grotesque où Cliff Booth l’humilie, Tarantino voyant chez l’un un héros de guerre ayant tué des hommes de ses propres mains, chez l’autre un combattant de pacotille arrogant et inefficace, tout juste propre à donner des leçon de Kung-fu à Sharon Tate, représentation fausse et injuste comme le sait quiconque s’est tant soit peu intéressé à Bruce Lee. Quand il est ignorant de quelque chose, Tarantino l’assène fièrement, et d’autant plus inutilement, que cette scène, lorsqu’elle surgit dans la narration, entrave la fluidité d’un récit jusque-là habilement minuté. Rick Dalton a plus de chance, qui incarne dans la série Bounty Law (inspirée d’Au nom de la loi avec Steve McQueen) et dans des films de séries B, des tireurs d’élite ou des méchants inflexibles, à mille lieux de sa personnalité au civil, puisqu’il est dépressif et dépourvu d’assurance, pris entre les feux croisés de la concurrence que se livrent en 1969 cinéma et télévision où le premier n’est pas assuré de remporter la victoire – Tarantino, un amateur de séries, ne les départage pas ; d’ailleurs, prétend Schwarz (Al Pacino), la vie du « vrai » cinéma est maintenant prolongée en Italie, hors les murs d’Hollywood, où Dalton ira jouer dans quelques westerns « spaghetti ». Le cinéaste a pour cet acteur déjà finissant toutes les indulgences (observant tendrement l’écart entre réalité et cinéma quand il le dénonce s’agissant de Bruce Lee) et Di Caprio parvient à tirer parti de son jeu grimaçant pour faire de Dalton une figure convaincante et pathétique. Mais c’est surtout pour Cliff Booth que Tarantino a des yeux de chimène. Personnage ambigu (il est soupçonné d’avoir assassiné sa femme), d’une irréprochable fidélité à Dalton auquel il rend mille services, il incarne une figure inflexible et respectueuse de la loi, assurant, à l’ombre des studios, dans l’envers des décors, le maintien de l’ordre sans demander son reste. En somme, il est lui-même un personnage héroïque (de série B et un peu de l’ancien Hollywood, mûr pour être remisé dans le grenier du cinéma), il est dans la sous-réalité du film ce que Dalton ne parvient pas à incarner, doublure qui vaut mieux que la star, justicier mutique et solitaire, et Brad Pitt lui donne vie avec beaucoup de prestance et de charisme. Tarantino passe de la fiction au réel, et vice-versa, les relie sans s’embarrasser des frontières, à l’instar des mouvements de grue de sa caméra reliant le devant de la scène et les décors à l’arrière-plan.
Rendre justice, réparer fictivement les torts de la réalité, c’est l’ambition que Tarantino a assigné à son cinéma depuis plusieurs films, avec une particularité qui en fait autre chose qu’un simple cinéma de vengeance. Selon une perspective post-moderne, au nom de laquelle la vérité est tenue pour négligeable (dont la rhétorique trumpienne des « faits alternatifs » est un avatar), le réalisateur ne s’embarrasse pas des faits historiques. Fort de son amour du cinéma d’exploitation qui a bercé son enfance et son adolescence, il en détourne les armes et les figures pour les diriger contre ce qui lui déplait dans la réalité, dans une démarche qu’il estime cathartique et proclamant, au moins le temps du film, la supériorité des images sur la réalité. C’est que le rapport de Tarantino avec la réalité est particulier, si l’on en juge par certaines de ses déclarations, que ce soit lorsqu’il proclame de façon absurde que John Ford était raciste parce qu’il l’a vu simple figurant en membre du Klu Klux Klan dans une scène de Naissance d’une nation de Griffith (Tarantino oubliant allègrement les multiples films anti-racistes de Ford) ou lorsqu’il souligne la dimension cinématographique et partant selon lui moins effroyable de l’attentat du World Trade Center du 11 septembre 2001. A chaque fois, c’est comme si, pour lui, l’image précédait la réalité, au point de contester son monopole de représentation. Ainsi, Tarantino peut orchestrer la vengeance uchronique d’un commando juif contre Hitler et Goebbels en pleine seconde guerre mondiale dans Inglourious Basterds, filmer l’affranchissement sanglant d’esclaves en 1858 au Texas dans Django Unchained ou imaginer que Sharon Tate ne fut pas tuée par des membres de la Manson Family en 1969 comme ici. A chaque fois, le cinéma venge la réalité (du moins celle que Tarantino se représente), venge les victimes (du moins celles que Tarantino élit), par une sorte de feu purificateur qui consume l’écran et les méchants (ici, les hippies, dont le mouvement est uniquement représenté par la secte mansonienne).
Dans Once upon a time… in Hollywood, l’instrument de la justice est à nouveau une victime de la réalité, vengeant les autres en son nom et pour leur compte, puisque le personnage de Cliff est inspiré (notamment) de Donald Shea, un cascadeur hollywoodien qui travailla au Spahn’s Movie Ranch, lieu de tournage de certaines séries où Charles Manson et ses fidèles avaient trouvé refuge, Manson payant ses loyers en nature par les coucheries des jeunes femmes qu’il tenait sous sa férule sectaire. Dans la réalité, Donald Shea fut assassiné avant qu’il puisse dénoncer la secte à la police (après une première tentative), dans le film, Tarantino fait en sorte que Cliff, alter ego de Shea à l’écran, prenne les choses en main lors du sanglant carnage final, irregardable par sa violence, mais qui se veut semi-comique, où Tarantino entend comme à l’accoutumée faire du spectateur le complice, mi-riant, mi écoeuré, de son goût de la violence cinématographique. En se vengeant d’outre-tombe, Donald Shea sauve fictivement et indirectement Sharon Tate, la vengeance, la violence, étant pour le cinéaste les auxiliaires indispensables de sa vision séculaire de la justice – oeil pour oeil, dent pour dent, l’injonction biblique devant être entendue dans un sens littéral pour Tarantino, chez lequel on perd ses yeux, ses dents. C’est une violence qui n’est pas exercée par les institutions, par les organes qui en ont légitimement le monopole, mais par un cascadeur inconnu à la marge du système, symbolisant la marge du cinéma qu’affectionne Tarantino et dont lui et d’autres ont fait un centre, un de ces anonymes sur les fondations desquelles l’ancienne Hollywood fut bâti et auxquels le cinéaste rend hommage. Peu lui importe l’impact de la violence dans la réalité sur ceux qui l’exercent et les sentiments des personnes ayant eu à subir ou à souffrir des véritables tueries perpétrées par la Manson Family, Polanski en tête.
Ce film dont le charme ambivalent mais indéniable atteste qu’il est une belle réussite, dans les limites de son ambition, c’est l’uchronie (on préférera ce mot à celui impropre de « révisionnisme » qui désigne autre chose) d’un temps hollywoodien qui n’aurait jamais expiré, d’un soleil du cinéma qui ne se serait jamais couché et brillerait toujours au zénith de sa prétendue innocence. C’est cette innocence qu’incarne Sharon Tate dans le film, innocente de sa beauté, innocente de ses amitiés dans l’entourage de son mari, innocente de son amour candide pour le cinéma et pour elle-même (ainsi, quand elle se voit jouer dans un film – Margot Robbie regardant la véritable Sharon Tate, doublement ressuscitée, dans un singulier et transparent jeu de miroirs). Les hippies, Manson, n’auraient été qu’un mauvais rêve et tout pourrait continuer comme avant, Rick et Cliff pourraient même rester amis, l’ancien et le nouveau oeuvrer de concert, car un justicier a fait son oeuvre, dont la violence serait elle aussi soi-disant innocente (une cigarette à l’acide aidant), le hasard ayant changé son fusil d’épaule et décidé que les apprentis assassins se tromperaient de maison.
Le meurtre de Sharon Tate par la Manson Family fut un point de bascule après lequel Hollywood se réveilla groggy et désabusée, craintive et délivrée du mirage hippie, prête à s’armer face à l’extérieur, à se renfermer tout en prenant conscience de soi via le Nouvel Hollywood. Tarantino prétend effacer ce point sur la frise chronologique de la réalité pour empêcher la bascule et maquille son geste sous les atours d’un conte (Il était une fois … dit le titre, hommage à Leone autant qu’annonce programmatique), lequel requiert de fermer les yeux, de mettre des oeillères, de rester en enfance, de s’immerger dans ce cinéma de sensations qui s’affirme innocent de tout ce qu’il a à offrir, de tout ce qu’il dénie. Mais le conte a ses zones d’ombres. Cliff est-il vraiment innocent du meurtre de sa femme ? L’innocence d’Hollywood avant Manson a-t-elle jamais existé ? Non, évidemment, la complexité, les nuances de la réalité, ont toujours été de toutes les époques, et l’ancien Hollywood ou le Hollywood transitoire du film est idéalisé ; le cinéma ne peut vaincre la réalité, ni la violence prétendre à l’innocence, elle appartient au réel quand bien même Tarantino la voudrait dé-réalisée dans ses films. Par l’usage systématique qu’il en fait, il appartient au symptôme. Par la dimension excessive, grand-guignol, qu’il lui octroie, il parasite toute purgation, toute catharsis, et la violence relancée, recyclée, continue sans fin, dans la réalité comme sur l’écran. Il veut croire dans ce rêve beau et un peu vain que sa vision de l’Hollywood d’antan ne s’est jamais arrêtée, survit quelque part, voudrait peut-être vivre dans un autre temps, mais par son cinéma alternatif, si talentueux soit-il, il est bien un cinéaste du temps présent.
Strum