Une intime conviction d’Antoine Raimbault : le fait divers pris à revers

intime conviction 2

Je n’ai de goût pour le fait divers que lorsqu’il est pris en charge par le romanesque, transformé par la fiction, lorsqu’il devient prétexte pour parler d’autre chose. Car du fait divers lui-même, on ne peut jamais connaitre la vérité, il n’y a rien à y voir sinon les obsessions singulières de ceux qu’il fascine. De l’affaire Viguier, on se souvient qu’une femme a disparu, que son mari a été acquitté après deux procès aux assises, l’un en première instance, l’autre en appel, mais nul ne sait ce qui s’est réellement passé hormis chacun des protagonistes, pour sa part uniquement.

Dans Une Intime conviction (2019), Antoine Raimbault a l’heureuse idée de ne pas essayer de démêler les fils du fait divers, de ne pas reconstituer la scène du possible meurtre. Il tient à laisser le bénéfice du doute à Viguier comme à Durandet, l’amant de Sylvie Viguier. Ce dernier, qui fut soupçonné de subornation de témoins et mit tout en oeuvre pour faire accuser Viguier, ferait un bon coupable de substitution. C’est du moins l’avis de Nora, un personnage de fiction étranger à l’affaire qui sert de point d’ancrage au film. C’est à travers ses yeux que nous voyons se dérouler le procès en appel après qu’elle ait convaincu Eric Dupont-Moretti de défendre Viguier. Tout ce qui a trait à Nora est imaginaire mais s’imbrique sans heurt avec ce qui relève ici de la réalité. La vie de Nora est filmée avec un même souci documentaire, une même attention au détail que le procès, comme si elle était mise sur un pied d’égalité avec l’affaire, avec Dupont-Moretti, personnage réel quant à lui. Marina Foïs et Olivier Gourmet servent avec beaucoup de naturel ces deux personnages.

C’est que Nora, qui est fascinée par Viguier au point de consacrer ses nuits à faire des résumés des écoutes téléphoniques de Durandet pour le compte de Dupont-Moretti, au point de démissionner de son travail, au point de délaisser son enfant, est tout aussi étrange et insondable que l’accusé (un mutique Laurent Lucas). Certes, la fille de Viguier garde l’enfant de Nora qui est aussi une ancienne jurée du premier procès, mais c’est un lien bien trop ténu pour expliquer son comportement presque somnambulique, puisqu’elle va jusqu’à préférer apporter un enregistrement à Dupont-Moretti à l’audience au moment où son fils paniqué l’appelle pour lui dire qu’il y a un début d’incendie chez elle. Qu’est-ce que la rumeur aurait dit de cette femme, qu’est-ce que nous aurions dit de cette femme, si son fils était mort dans un incendie ? S’agit-il d’un film sur un fait divers, ou sur l’obsession du fait divers, et de qui est-ce le procès ? Le récit nous fait juge de Nora autant que de Viguier ou Durandet, sans que nous ayons en notre possession suffisamment d’éléments pour nous faire une « intime conviction ». Juger est un métier bien difficile. Dupont-Moretti le sait qui ne veut « pas juger mais rendre justice », c’est-à-dire accorder la primauté au doute, non pas trouver un coupable, mais sauver un innocent.

La réussite du film tient justement à ce passage qu’il opère insensiblement entre les efforts de Nora qui se forge la conviction que Durandet est le véritable coupable, nous entrainant au début dans son sillage, et la philosophie de Dupont-Moretti qui ne recherche pas un coupable mais veut plus modestement faire triompher le doute, que nous finissons par faire nôtre. La seule chose que nous savons c’est que nous ne savons pas et le fait est « divers » en ceci qu’il est impossible d’en tirer une vérité unique quand on est un acteur extérieur à l’affaire, a fortiori simple spectateur. L’intime conviction du code de procédure pénale est une construction juridique nécessaire pour justifier la décision du juge et des jurés, mais elle ne saurait se substituer à la vérité qui, hors le champ de la justice, demeure insaisissable. Voilà donc un premier film très réussi, d’autant plus que Raimbault, qui ne s’embarrasse certes pas de joliesse dans l’image (cela aurait été hors de propos), possède déjà l’art d’un découpage juste puisque tout s’enchaine avec fluidité.

Strum

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8 commentaires pour Une intime conviction d’Antoine Raimbault : le fait divers pris à revers

  1. lorenztradfin dit :

    ça me fait plaisir de lire cette critique. J’avais assez aimé ce film…..Marina Foïs et Olivier Gourmet sont formidable de justesse.

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  2. J.R. dit :

    « Car du fait divers lui-même, on ne peut jamais connaitre la vérité, il n’y a rien à y voir sinon les obsessions singulières de ceux qu’il fascine. »
    Tu m’ôtes les mots de la bouche ; )
    Sinon voilà bien un film qui a dû combler, si seulement c’était possible, l’égo de M. Dupond-Moretti, qui a bien dû reprendre deux coupes de champagne après l’avoir vu.
    Je m’attendais à une chronique sur le Tarantino, mais peut-être te semble-t-il trop vain pour être commenté.
    Pour ma part, comme j’ai découvert plusieurs Cassavetes cet été – je l’ai longtemps mis de côté après avoir vu Faces une première fois – et j’ai également été surpris que tu n’aies jamais chroniqué aucun de ses films : Opening Night m’a impressionné, Meurtre du bookmaker chinois beaucoup moins, mais j’ai trouvé Une femme sous influence d’une justesse absolue quant au souci de normalisation des classes laborieuses, je m’étonnes d’aimer.

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    • Strum dit :

      C’est un bon film, qui est à voir. Je n’ai pas encore pu voir le Tarantino mais ce n’est pas faute d’en avoir envie. Je le verrai le week-end prochain a priori. Cela fait longtemps que je n’ai pas vu de Cassavetes, et j’aimerais bien en (re)voir un et le chroniquer pour voir ce que j’en pense aujourd’hui. Opening Night ou Une femme sous influence.

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      • J.R. dit :

        je ne doute pas de l’intérêt du film, en plus Marina Foïs est une actrice avec du tempérament, la seule rescapée des Robins des Bois – et la plus supportable. Le Tarantino ne me fait vraiment pas envie, j’ai pourtant regarder quinze fois les horaires de mon cinéma où il était projeté en V.O. Mais je n’ai jamais eu la volonté d’aller écouter une B.O sur des images qui ne représentent qu’une mise en abîme du cinéma lui-même. Hâte de lire ton avis sur un des Cassavetes (les copies proposées sur canal satellite étaient superbes).

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  3. Martin dit :

    Un texte remarquable de plus !

    J’ai toujours quelques réticences devant ces films (très diversifiés) qui ajoutent de la fiction à des événements réels et sordides, a fortiori lorsque les protagonistes sont toujours vivants et désignés par leur nom.

    Cela dit, plusieurs chroniques sont celle-ci titillent ma curiosité et mes envies. Marina Foïs et Olivier Gourmet font le reste pour m’inciter à ne pas fermer la porte au film si l’occasion se présente.

    Merci, Strum.

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    • Strum dit :

      Merci beaucoup Martin. J’ai habituellement les mêmes réticences que toi devant ce genre de film, mais l’occasion s’est présentée et dans la mesure où j’avais entendu des avis élogieux, je l’ai saisie.

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