
Attention, quelques spoilers. Disclosure Day (2026) a été présenté comme le retour de Spielberg aux ambitions commerciales du blockbuster d’été. En réalité, ce film brinquebalant mais émouvant, aux vertus cinématographiques contrariées par un scénario inabouti, prolonge un mouvement de retour vers son enfance, initié par Ready Player One, poursuivi par West Side Story, révélé par The Fabelmans. Disclosure Day est un autre récit issu de la chambre d’enfant du réalisateur, caverne où naissent les dernières histoires qu’il a racontées, comme si le retour opéré par The Fabelmans avait réactivé un souvenir ; c’est là que l’on entend les échos de sa jeunesse inquiète substituant la fiction au réel. Disclosure Day n’est pas un film moins personnel que West Side Story et The Fabelmans (sinon, Spielberg n’en aurait pas écrit le premier traitement) et c’est à l’aune de sa filmographie qu’il faut en examiner la trame et la forme.
Plusieurs caractéristiques du film le font échapper au genre du blockbuster d’action américain contemporain, où tout est livré au spectateur clé en main, sans que sa contribution soit requise. Disclosure Day demande au spectateur de participer à la construction du sens du film, de combler les lacunes d’un scénario qui tient de l’ébauche, par ses propres souvenirs des films de Spielberg, et ce jusqu’à cette réplique mystérieuse que l’on garde en mémoire après avoir vu le film : « Listen » (Ecoute). Une réplique adressée directement au spectateur, qui est le contrechamp de plusieurs plans du film. Pourquoi cette apostrophe et qu’est-ce que nous sommes supposés écouter ? Certainement pas les dialogues fonctionnelles du premier tiers du film, le moins intéressant en raison des limites du script de David Koepp. S’agit-il alors de quelque chose d’aussi candide qu’une bonne parole qui serait apportée par des extraterrestres de façon transcendantale ? Non, car c’est à une femme (surtout une femme d’ailleurs) et un homme qu’est confiée la mission de sauver l’humanité, les créatures de l’espace tenant un rôle secondaire, derrière le rideau des images. Que nous révèle alors Disclosure Day que nous ne sachions déjà ?
Rencontres du troisième type (1977) racontait autant l’histoire d’un contact avec des extraterrestres que celle d’une dépression : Roy Neary finissait par se désintéresser de son foyer, au point de causer la dissolution de sa propre famille, de saccager sa propre maison, faisant sécession avec l’American way of life pour se perdre dans l’inconnu des cieux, vers lequel tendaient les regard d’une caméra fascinée par les étoiles. De façon paradoxale pour un film censé parler d’intelligence extraterrestre, le principal angle de caméra des prises de vue de Disclosure Day n’est nullement celui de la contre-plongée, qui regarderait le ciel, mais celui de la plongée ou du travelling arrière, dont la mire est le sol, la terre : à rebours de Rencontre du troisième type, Spielberg ne regarde plus ici les étoiles, il s’intéresse au monde terrestre, menacé par la guerre et l’obscurité, et non plus aux cieux qui échappent à son champ de vision. Et ce qu’il nous montre de notre monde a de quoi nous faire frémir. Le monde de Disclosure Day n’est plus celui du territoire pavillonnaire de Rencontre du troisième type où, quoiqu’on en dise, les américains formaient encore une communauté. Le monde est ici au bord de la troisième guerre mondiale, c’est un monde qui s’abime dans la violence (c’est le sens de l’ouverture, dans l’arène absurde d’un combat de catch), régi par l’arbitraire, un monde cerné par les réseaux de surveillance installés comme une toile d’araignée par Wardex, l’agence paragouvernementale chargée de préserver le secret d’une présence extraterrestre sur Terre. Tout le dit dans les premières séquence du film où Spielberg use d’un motif familier dans son cinéma : celui du reflet d’une image dans une autre, qui donne l’impression d’un simulacre, d’images se chevauchant, maillons d’un immense réseau, comme si plus rien n’était stable, plus rien n’était vrai.
Cela donne au film, au début, des allures de thriller paranoïaque, tel que le cinéma américain a pu en produire dans les années 1970. Sauf que Disclosure Day ne repose pas sur les rouages huilés d’une intrigue efficace et ramassée. On y trouve plusieurs scènes plus légères impliquant Margaret, la présentatrice météo dotée de pouvoirs empathiques (Emily Blunt), qui semblent incongrues pour un thriller de ce type, comme si Spielberg s’amusait, comme s’il n’avait plus rien à prouver, ou plus sûrement comme s’il cherchait à produire d’autres sentiments que celui de l’angoisse, des scènes qui produisent une inégalité de ton et de rythme, un mariage d’atmosphères déstabilisant parfois le spectateur. Le fil narratif dédié à Margaret, par son ton particulier, entre ainsi directement en concurrence ou en conflit avec le fil narratif relatant la course poursuite entre le lanceur d’alerte Daniel (Josh O’Connor) qui veut révéler au monde l’existence des extraterrestres et les sbires de Wardex, avant que les deux personnages ne se rejoignent. La construction du récit est d’autant plus singulière que Spielberg se met en scène par procuration dans le film à travers le personnage de Hugo Wakefield, qui incarne un réalisateur à l’intérieur de l’intrigue, Deus ex Machina faisant construire le décor de la maison de Margaret enfant (lieu de retour du récit), comme une mise en abyme renvoyant aux maisons d’A.I Intelligence Artificielle, de Ready Player One, de The Fabelmans, et au propre travail de metteur en scène de Spielberg qui consiste à extirper de l’enfance des images pour les mettre à distance. Du fait de cette construction narrative, le spectateur est longtemps laissé dans l’obscurité, dans l’attente d’une révélation qui tarde à venir. Et pour cause, la véritable révélation ne se situe pas au terme de l’intrigue, elle se situe au coeur même du film : elle est celle des aptitudes de Margaret qui lui permettent de connaitre son prochain grâce à la plus belle des facultés humaines, l’empathie, amplifiée ici jusqu’à la connaissance universelle des malheurs et des besoins de tous les êtres humain mis sur son chemin. Pour faire preuve de compassion, il faut d’abord écouter l’autre. C’est le premier temps : Listen…
Il n’y a néanmoins pas de religiosité à l’oeuvre dans cette histoire (malgré la présence d’une ancienne novice et d’une mère supérieure), Margaret refusant explicitement de se faire prophète, de devenir le messie d’on ne sait quel nouveau culte. Il n’y a que le besoin de croire, ce qui est différent et peut appeler des récipiendaires ou des réceptacles différents, pas nécessairement de nature divine. Spielberg, comme toujours, se situe à un niveau plus sentimental et émotionnel, celui de la croyance (qui sera perçue comme naïve par notre époque cynique) dans les vertus du pouvoir fédérateur et consolateur du cinéma, dans la compréhension des besoins immédiats de l’être humain, de nos voisins, de nos collègues de travail, de ceux que l’on rencontre dans la rue. Il s’agit dans Disclosure Day de recouvrer sa foi perdue en l’être humain, les extraterrestres n’étant que des intercesseurs. C’est parce qu’il a perdu sa foi dans la capacité des êtres humains à s’entendre que Noah Scanlon, l’antagoniste du film, veut les maintenir dans l’ignorance. C’est aussi pour cela que les scènes d’émerveillement du récit ne sont pas celles des rencontres avec les extraterrestres, mais celles où apparaît Margaret, qui attire tous les regards et la lumière du film (Emily Blunt est formidable dans ce rôle). Margaret soigne par la parole ceux qu’elle rencontre, en écoutant intérieurement leurs voix muettes, antenne vivante qui recueille les souffrances humaines, et les scènes les plus émouvantes proviennent de ces brefs moments d’épiphanie. Il s’agit ici d’écouter plutôt que de voir. Elle ne fuit pas, elle ne refuse pas son élection par les extraterrestres et les circonstances, elle est l’anti-Roy Neary, elle veut rester sur cette Terre pour écouter nos maux et si possible les guérir. Quelques mots de sa part suffisent au bonheur, qui n’a pas besoin de grands idéaux exaltés ou de passions éventées, qui rencontrent trop vite les mensonges de l’utopie ou le mur du réel. C’est comme si avec ce film, Spielberg entendait naïvement substituer à l’image de violence inaugurale (le combat de catch – sport préféré de Trump) l’image consolatrice de Margaret s’adressant à nous, et au langage du conflit, le langage de la compassion. La résolution du film intervient d’ailleurs sans recours à la violence, par l’intercession de la parole et du regard de Margaret, qui dissipe les ombres du for intérieur de Noah. L’imaginaire sous-tendant le film se veut de ce point de vue un antidote (Spielberg est un Démocrate et opposant à Trump notoire) aux élucubrations agressives et conspirationnistes de Trump aux sinistres visées (la déclassification récente par le Pentagone de certains documents se rapportant à de possibles observations d’ovnis relevant d’une pure coïncidence).
L’idée incarnée par Margaret, le dialogue que Spielberg veut instaurer entre son récit et ses spectateurs à travers ce film « ouvert » sur notre monde, entrent en contradiction avec les exigences d’un scénario de thriller où le spectateur doit être guidé par une intrigue rigoureuse ne laissant pas de place au doute. C’est cette contradiction entre les visées du film et les moyens qu’il déploie, qui le rend hybride, propre à susciter la déception (on en sort déçu sur le moment avant de se souvenir de certaines images, d’écouter a posteriori), impropre à répondre aux attentes (le film ressemble si peu à ce que l’on pouvait imaginer). Disclosure Day est comme une symphonie inachevée, en suspens, à l’image de la musique de John Williams peu mise en avant, et sa chute tombe comme un rideau devant le spectateur interdit, apostrophé par cette fin ouverte qui trouve sa raison d’être dans le monde réel ; les potentialités et les conséquences de l’intrigue de départ ne sont qu’effleurées par le film lui-même, comme si Spielberg le concevait, avec une candeur revendiquée, comme un point de départ à partir duquel le spectateur se trouverait sommé de prolonger la réflexion entamé par le film et d’agir par ses propres moyens dans la réalité. Pour aimer Disclosure Day, il faut écarter la tentation de ratiociner sur les impasses du scénario, il faut accepter de croire sans cherche à tout comprendre du rôle joué par Hugo Wakefield, il faut accepter de retourner dans une chambre d’enfant, celle de Spielberg. Né des rêves nocturnes d’une chambre d’enfant, Disclosure Day est destiné à y retourner, éternel retour que réalise inlassablement, pour certaines âmes inquiètes qui ne se sont jamais tout à fait échappées de l’enfance, le cinéma de Spielberg, jusqu’à ce que nous puissions en recueillir la parole. Epuisement (la scène du train, écho de Duel) ou dépassement des motifs spielbergiens ? A chacun d’en juger… en écoutant.
Strum
PS : Ajoutons une dernière observation : le talent de réalisateur de Spielberg est intact, mais pour la première fois depuis des années, il ne travaille pas ici avec son monteur historique Michael Kahn (qui est encore plus âgé que John Williams), Sarah Broshar, son ancienne assistante monteuse, étant seule créditée pour le montage du film. Il est difficile d’apprécier l’impact de ce changement mais il m’a semblé que certaines scènes du film étaient moins bien montées qu’autrefois (à tout le moins montées plus rapidement), ou que le montage aurait pu faire l’économie de certains plans superflus (notamment dans la première heure).
J’aime beaucoup l’idée que tu énonces dans ton premier paragraphe et je la partage. Ce texte dense donne pas mal de pistes de réflexion que je vais méditer avant de le revoir (peut être de me lancer).
Par contre je suis plus réservé sur la question du scénario. Quand j’ai vu le film, je ne me suis jamais posé la question et j’ai été happé dès les premiers plans (sa façon d’isoler O’Connor dans la foule) et je n’ai pas décroché d’une seconde. J’adore la scène avec l’oiseau, comment il a organisé les déplacements de Blunt, comment il évite les champs-contrechamps attendus.
Sur la comparaison avec les thrillers paranoïaques des années 70, je viens juste de revoir « Marathon Man », toute la première partie est volontairement très obscure et on passer d’une chose à l’autre, d’un lieu à l’autre, comme ici, sans explications, mais avec l’intuition que les lignes vont trouver leur sens à la fin.
Le rythme et la mise en scène (je ne comprends pas les critiques qui ne la trouvent pas spileberguienne !) m’ont vraiment embarqué. Je lui trouve, à ce niveau, des similitudes avec « Minority Report ». Et comme dans ce film post 11/09, sur le fond, je me demande s’il ne faut pas le lire d’abord comme un film politique, une fable sur l’Amérique de 2026. Spielberg a une façon bien à lui d’aborder ces questions, parfois de face (« Lincoln »), parfois sous le masque du divertissement (« La Guerre des mondes »).
Curieusement, toute cette question d’empathie indispensable, elle est au cœur des discours de Bruce Springsteen dans ses concert du printemps. Vraiment, je suis très enthousiaste 🙂
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