
N’en déplaisent à ceux soumis aux instances du présent, à ceux qui la confondent avec l’affaire Polanski sur la foi d’une interprétation hasardeuse d’un échange du dossier de presse, l’affaire Dreyfus a encore beaucoup à nous apprendre. A ses débuts, elle raconte la fabrique d’un coupable au nom d’une idéologie, la défaite du bon sens face à l’emballement médiatique, la victoire de la paranoïa sur la nécessité d’attendre avant de porter un jugement. Lorsqu’est révélée par la presse, en novembre 1894, l’arrestation du Capitaine d’artillerie Alfred Dreyfus, rattaché au Ministère de la Guerre, pour espionnage au bénéfice de l’Allemagne, tout est en place pour condamner cet innocent de confession juive : une opinion travaillée par un antisémitisme exacerbé depuis le succès d’édition de La France Juive (1886) d’Edouard Drumont, une atmosphère d’hystérie collective éperonnée par une presse nationaliste obsédée par l’Allemagne, la raison d’Etat dans une République encore fragile qui fait que l’Armée ne voudra pas se dédire après une instruction bâclée et illicite sur laquelle aura fait constamment pression le général Mercier, Ministre de la Guerre et antisémite notoire. Tout est interprété de travers par les paranoïaques qui sévissent dans les rédactions, par l’opinion publique, si prompte à rechercher des boucs émissaires : le silence du gouvernement, nécessaire le temps de l’instruction de l’affaire, signifierait qu’il a forcément quelque chose à cacher ; les rencontres entre le Ministre des Affaires étrangères Hanotaux et l’Ambassadeur allemand Münster, tout à fait normales dans un cadre diplomatique, signifieraient que le pouvoir cherche à dissimuler un terrible secret ; les dénégations de l’Allemagne seraient une preuve supplémentaires de la culpabilité de Dreyfus ; la résistance psychologique de ce dernier qui va jusqu’à oser crier son innocence pendant la cérémonie publique de dégradation aux Invalides, serait douteuse et ne pourrait être que d’un espion bien formé. Les « fake news » ne datent pas d’hier. Tout ce mécanisme institutionnel, collectif, psychologique, on le retrouve dans tous les procès médiatiques d’aujourd’hui, car le temps d’instruction d’une affaire, qu’elle soit administrative, professionnelle, judiciaire, est un temps long demandant une revue méticuleuse des pièces, à charge et à décharge, quand le temps médiatique est un temps monstrueusement court, où l’impatience, le mimétisme, l’émotion, la paranoïa, conjuguent leurs forces pour condamner par avance, voulant immédiatement des noms, des résultats.
Néanmoins, confondre l’affaire Dreyfus avec les affaires qui poursuivent Polanski serait une faute, que n’a pas commise Polanski (il en a certes commis d’autres, mais c’est un autre sujet). Jamais le film ne suggère la moindre équivalence entre Polanski et Dreyfus, que ce soit par l’image ou par les mots, jamais le film ne cherche à disculper son réalisateur de quoi que ce soit, et Polanski a d’ailleurs déclaré à juste titre qu’il serait « indécent » de le comparer à Dreyfus. Le « je » du titre est évidemment celui de l’article de Zola, non celui de Polanski, évidence qu’il s’avère nécessaire de rappeler. Quant à bloquer les salles projetant le film, ce serait une autre faute. C’est au spectateur de se faire sa propre opinion, d’exercer son libre arbitre. Si l’on n’a plus le droit de penser par soi-même, à quoi aurait servi l’affaire Dreyfus où il était justement question, au-delà de la question de son innocence, du droit de penser autrement face à un dogme (ici dissimulé sous une prétendue raison d’Etat) ?
A première vue, J’accuse n’est peut-être pas, sur un plan cinématographique, le grand film espéré – on regrettera çà et là, quelques raccords moins inspirés que le reste, notamment ce saut numérique d’une carte vers l’Ile du Diable – mais ce n’en est pas moins un film important qui contient suffisamment de vertus pour captiver la plupart du temps le spectateur, dont un savant découpage propre à embrasser avec clarté la densité narrative de l’affaire. Polanski montre notamment que le premier procès Dreyfus viole toutes les règles de procédure, et en particulier le principe du contradictoire avec un faux « dossier secret » communiqué par la Section aux juges à l’insu des avocats de l’accusé, avec l’assentiment du Ministère de la Guerre. Mais ce que le réalisateur fait le mieux, ce sont tous ces plans caractéristiques de sa manière où la diagonale de la ligne de fuite attire le regard vers le fond du cadre, qu’il s’agisse d’une place déserte, d’une rue grise, d’un couloir tapissé et mal éclairé. Comme dans Le Locataire, Rosemary’s Baby ou The Ghost Writer, cette composition du plan fait accroire que réside au fond du cadre, une ombre ou un oeil, qui observe le Lieutenant-Colonel Georges Picquart (Jean Dujardin, très bien) nouvellement promu chef du Renseignement (désigné alors par un sibyllin « Section de Statistique »). En remontant cette diagonale ouverte, du fond du cadre, du fond des âges, l’oeil peut surveiller Picquart sans rencontrer d’obstacles, et Picquart souffrir comme a souffert Dreyfus de la suspicion qui s’est abattue sur lui. C’est le sens de ces plans de rues : elle sont étrangement vides car il n’y a personne pour aider Picquart, démuni face à l’oeil qui l’observe de loin, qu’il soit réel ou non. D’ailleurs, le film montre que son combat pour disculper Dreyfus, une fois qu’il a découvert l’identité du véritable espion (Esterhazy), est solitaire, le vide se faisant peu à peu autour de lui. Ce n’est que très tard dans le récit qu’il rencontre un groupe d’hommes courageux (Mathieu Dreyfus, Reinach, Lazare, Clémenceau, Zola, etc.), réunis par son ami avocat Leblois (Vincent Perez), qui vont lui prêter main-forte, du sein duquel va surgir la fameux « J’accuse » de Zola, texte superbe dont Clémenceau a suggéré le titre et qu’il publie dans son journal L’Aurore le 13 janvier 1898. Ce coup de tonnerre qui vise directement les institutions donne à l’affaire sa véritable dimension, celle de la lutte entre l’individu et l’Etat, entre un individu seul et, lui faisant face, prêts à l’écraser, les grands corps, la raison d’Etat, telle qu’incarnée par l’Armée dans le film, les solidarités de palais. C’est un sujet qui va donc au-delà de la seule question de l’antisémitisme et dont la résolution a partie liée avec l’identité même de la France – défendra-t-elle l’individu ou l’Etat ?
Dans les scènes de procès, Polanski montre les solidarités et les complicités mal acquises en filmant assis, en rang serré, les officiers compromis dans l’affaire, unis par leurs irrévocables mensonges, sentiment renforcé par le fait qu’il a fait appel à sept ou huit pensionnaires de la Comédie-Française pour jouer ces rôles (Eric Ruf, Didier Sandre, Michel Vuillermoz, Hervé Pierre, Laurent Stocker, auxquels s’ajoutent dans d’autres rôles Bruno Raffaeli, Laurent Natrella, Denis Podalydès, Grégory Gadebois, etc.) ce qui peut distraire le spectateur, mais renforce aussi indirectement l’impression d’entre-soi des vieilles badernes qui constituaient alors l’Etat major de l’Armée française. Car l‘Affaire Dreyfus est le fait de vieux officiers figés dans leurs préjugés et leurs certitudes d’un autre temps, comme ils sont engoncés dans leurs raides costumes. Raideur généralisée dont le réalisateur rend compte par les postures, les postiches, les saluts froids des uns et des autres, les pièces tour à tour empoussiérées, encombrées, trop grandes, les silences qui dissimulent l’invraisemblable vérité (pour le dire comme Fritz Lang). Ce caractère invraisemblable, Polanski le donne à voir par quelques scènes flirtant avec l’absurde kafkaïen, notamment la docte intervention de l’expert graphologue Bertillon joué par Mathieu Amalric qui finit par conclure que Dreyfus est coupable précisément parce que l’écriture figurant sur le bordereau remis à l’attaché militaire allemand Schwartzkoppen (l’unique pièce à conviction) n’est pas la sienne car il l’aurait contrefaite … Le vertige qui se lit alors dans les yeux de Dreyfus (étonnant Louis Garrel, crédible jusqu’au bout), que l’on devine derrière le verre légèrement fumé de ses lunettes, le fait ressembler au K. de Kafka coupable d’exister, sauf que lui, Dreyfus, est condamné une fois, puis deux fois, puis trois fois, (car jamais l’institution militaire n’a voulu se dédire), lui directement ou à travers Zola, parce qu’il a été dénommé D. dans le faux que l’Armée, plus précisément le Commandant Henry, a forgé pour contrecarrer l’enquête de Picquart. D. et K., deux hommes désignés par leur initiale, même combat. D. qui anticipe K, dans le cycle sans fin des condamnations sans preuve et des haines éternelles. Sans fin : l’affaire ne s’est jamais vraiment finie, a continué après ce que montre le film. Zola est mort dans d’étranges circonstances non élucidées : asphyxié au gaz chez lui en 1902. Quant à Dreyfus, peu savent ce fait incroyable : on a tenté de l’assassiner lors du transfert des cendres de Zola au Panthéon en 1908, lors duquel il fut touché d’une balle au bras. Ceci est davantage connu : Maurras, anti-dreyfusard historique, s’écriant en 1945 lorsqu’il fut condamné pour faits de collaboration (« intelligence avec l’ennemi ») : « C’est la revanche de Dreyfus ! » C’est pourquoi l’affaire Dreyfus continue de nous concerner tous, et les mécanismes qu’elle a révélées, y compris des solidarités institutionnelles et professionnelles s’exerçant parfois aux dépens de la vérité, devraient, contre-intuitivement et ironiquement certes, intéresser également celles et ceux accusant Polanski d’avoir été longtemps protégé par le milieu du cinéma français. C’est pourquoi vouloir interdire que l’on voit ce film n’a vraiment aucun sens.
Historiquement, le groupe de dreyfusards constitué par Mathieu Dreyfus a mené un combat très important pour la libération de son frère Alfred, précédant Picquart, ce que le film ne donne pas à voir – il imagine même une rencontre imaginaire entre Picquart et ces dreyfusards de la première heure. De même, le stoïcisme, l’héroïsme de Dreyfus, qui se bat pour laver son nom du déshonneur mais aussi pour son pays, n’est peut-être pas assez souligné dans le film, au profit de Picquart qui s’accapare toute la lumière. Car Dreyfus, à jamais le nom d’une affaire d’Etat, est aussi un héros français. Vincent Duclert, excellent historien de la Troisième République, s’est ému de cette approche, arguant du fait que Picquart, figure plus ambiguë que ce que le film laisse paraître, n’était pas un « précurseur de Zola ». Néanmoins, un film ne peut remplacer un manuel d’Histoire, et Polanski était sans doute forcé de dévier un peu de la réalité historique pour des raisons de dramaturgie à partir du moment où il choisissait de faire de son récit un film policier historique, à partir du moment où il choisissait de conter son histoire du point de vue de Picquart, à rebours pour une fois des personnages de victime qu’il a si souvent mis en scène dans son oeuvre. D’autres représentations de l’affaire Dreyfus sont possibles et même souhaitables, pouvant témoigner de sa richesse et de son importance, mais cela ne remet pas en cause la valeur et les qualités du film, et il faut plutôt se féliciter qu’un grand cinéaste se soit enfin emparé de cette affaire emblématique pour en donner sa version.
Strum