Martin Eden de Pietro Marcello : histoire d’un autodidacte

Martin-Eden

Dans une adaptation, l’esprit compte davantage que la lettre. En transposant Martin Eden dans la Naples de la première moitié du XXe siècle, Pietro Marcello conserve du très beau roman de Jack London l’essentiel : le feu qui anime ce jeune marin pauvre amoureux d’une fille de bonne famille, son vitalisme qui lui fait renverser les conventions, sa soif de connaissance qui le hisse au-dessus de sa condition sociale, son désespoir lorsqu’il a perdu ses illusions sur le monde de la bourgeoisie, qu’il découvre médiocre et ignorant. Comme son héros, London s’était fait écrivain de ses propres mains après une jeunesse errante et aventureuse. Il avait connu le sentiment exaltant que la connaissance produit pour l’autodidacte et l’égale déception que la réalité réserve. C’est de cette exaltation que naissait le lyrisme du livre, c’est de là que partait l’émotion qui étreignait le lecteur devant le désarroi de Martin Eden.

Pietro Marcello fait écho à ce lyrisme avec une idée inattendue : insérer au cours de la narration des images documentaires de la Naples laborieuse et prolétaire du XXe siècle, des rangs de laquelle est issu Martin. Ce faisant, il inscrit sa vie dans l’histoire universelle de ceux pour qui la vie est un combat où ils doivent tout prouver, leur valeur, leurs idées, leur intégrité. Ces images documentaires sont belles et émouvantes et le récit en reçoit un second souffle, en acquiert une certaine intemporalité qui ne le cantonne pas aux débats du livre opposant le socialisme rejeté par Martin et l’individualisme auquel il vient en adhérant aux thèses évolutionnistes de Spencer. Le livre se passait à Oakland, aux Etats-Unis, au début du XXe siècle, le film se déroule à Naples, mais pourrait se passer ailleurs, à une autre époque. D’une certaine façon, Marcello prend un chemin inverse de celui de London. La beauté du livre tenait à ce personnage pur et candide dont le pouvoir d’attraction dépassait celui des idées que London prétendait défendre (réfutation de l’individualisme, de Spencer et de Nietzsche). C’était d’abord l’histoire de Martin, et à travers lui de London, non pas celle d’un autre. Le film a au contraire l’ambition de faire de la vie de Martin une allégorie de l’impossible émancipation des masses laborieuses, exploitées avant d’être livrées à la boucherie d’une guerre mondiale (laquelle, on ne sait pas, la temporalité du film étant vague à dessein).

Néanmoins, le film comme le livre concluent pareillement que seule l’adhésion au socialisme, ou plus généralement à un projet collectif, aurait pu sauver Martin, esprit entier et exalté. L’individualisme le laisse seul avec lui-même, sans plus de terre où planter ses racines, puisqu’il n’appartient in fine ni au monde marin qu’il a quitté, ni à la bourgeoisie où l’argent est l’aune à laquelle on mesure la valeur d’un homme. London résume ainsi son dilemme : « Martin le marin avait existé, Martin le célèbre écrivain n’existait pas ». Le succès littéraire ouvre à Martin les portes de ce nouveau monde au prix d’un malentendu : on lui demande d’endosser un rôle qu’il est incapable de jouer puisque lui-même n’a pas changé (« j’étais le même » écrit encore London). La rémission d’Elena (la Ruth du roman), qui désire partager sa vie maintenant qu’il est devenu célèbre après l’avoir fui quand il était pauvre, lui porte le coup de grâce car il y voit le comble de l’hypocrisie. Il refuse de comprendre qu’elle était elle-même prisonnière des conventions et que d’une certaine façon elle l’avait attendu. Aucun monde ne peut plus désormais accueillir Martin Eden dont la candeur s’est muée en hébétude.

Pour filmer cette histoire, Pietro Marcello a recours à une pellicule 16mm et à un format de 1,66:1, à rebours du numérique et du format 1,85:1 d’aujourd’hui, ce qui donne à l’image un grain ancien lui permettant d’intégrer de manière naturelle les images documentaires au récit et renforce son intemporalité autant que la présence des personnages à l’écran. A cet égard, Luca Marinelli est l’autre atout du film. Avec sa carrure, ses manières brutales, ses grands yeux bleus candides, il est un Martin Eden idéal, aussi à l’aise dans l’expression de l’enthousiasme que dans celle du désespoir, les deux pôles vers lesquels oscille ce personnage qui ne connait pas le compromis. Quant à Jessica Cressy, elle possède la beauté éthérée qui convient à Ruth/Elena. Carlo Cecchi complète en Brissenden cette distribution convaincante.

Ce que Pietro Marcello négocie plus mal cependant, c’est la fin du récit, où il fait de Martin un artiste décadent, surchargeant le film d’ornementations baroques inutiles alors qu’il avait tenu jusque là le cap d’une forme alliant précision du cadre (ces gros plans qui cherchent les inflexions du visage) et maitrise du découpage. Dans le livre, Martin s’évanouit dans l’air, tombe comme une pierre, sans avoir jamais joué le jeu de l’artiste décadent. Las, impuissant, vaincu par l’ennui de vivre, disparaissant dans le silence de la mer. Il a trop espéré. Dans le film, une exubérance italienne, empruntant à la fois à Fellini et Visconti, envahit soudain le récit, en désaccord avec ce qui a précédé, comme si Marcello voulait décidément trop en dire (les images documentaires étaient un ajout suffisamment parlant), péril de plus d’un film prétendant commenter notre monde. Ce choix rend la fin du film assez artificielle et moins émouvante que ce que l’on aurait pu espérer sans toutefois remettre en cause la belle impression d’ensemble.

Strum

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8 commentaires pour Martin Eden de Pietro Marcello : histoire d’un autodidacte

  1. Goran dit :

    Pas encore vu le film, mais le livre est très bien, le meilleur de l’auteur selon moi.

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  2. Pascale dit :

    Je l’ai vu à Venise. Une déception comparée au livre que je tiens pour un chef-d’oeuvre.
    Les pages de sa mort sont un sommet de beauté et d’émotion. La scène est complètement ratée.
    L’actrice est encore plus insupportable que le personnage du roman. C’est le rôle qui veut ça je sais, mais je l’ai trouvée transparente.
    Je n’ai pas aimé cette transposition à Naples. Martin Eden italien… j’ai eu du mal à m’y faire.
    Par contre Luca Marinelli, qui a remporté le prix d’interprétation porte le film.

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    • Strum dit :

      Je n’en attendais pas grand chose et du coup j’ai trouvé ça pas mal du tout et puis Luca Marinelli est formidable. J’ai aimé certains partis pris et la transposition est intéressante. Mais en effet toute la dernière partie est ratée et ne procure pas le dixième d’émotion du livre.

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