
Attention, spoilers. On pourrait résumer Anatomie d’une chute (2023), film de procès, en partant de son titre. Un homme meurt en chutant de la fenêtre de son chalet. Sa femme est accusée de l’avoir tué, et un procès aux assises s’ensuit qui occupe la majeure partie de la narration. Sauf que le mystère que le film tente de percer n’est en réalité pas celui de savoir si l’homme a été tué ; il n’a pas été assassiné, il a été victime d’une chute, comme le titre l’annonce d’emblée, et non d’un meurtre, sinon le film se serait intitulé Anatomie d’un meurtre comme le film d’Otto Preminger du même nom. Voilà une approche du sujet qui pourrait sembler bien prosaïque et par trop candide car un titre ne peut révéler que ce qu’un ou une cinéaste lui enjoint de dire. Néanmoins, elle permet de cerner les termes du débat : ce dont parle Anatomie d’une chute, c’est moins des circonstances d’une mort, qui resteront inélucidées (puisque les moments la précédant demeureront hors champ), que des relations au sein d’un couple. Ce sont elles qui paraissent constituer le véritable enjeu du récit, car il est assez clair que Sandra n’est pas coupable, au point que la scène clé du film, c’est la dispute intervenant entre Sandra et son compagnon Samuel la veille du drame.
Anatomie d’un couple, donc, qui possède cette particularité que Sandra en est le membre dominant. C’est elle qui subvient aux besoins matériels du ménage par sa réussite professionnelle, elle qui connait sa place et qui s’en est emparée en la revendiquant, ce qui est une façon de rappeler que certaines choses ne sont promises qu’à celle ou celui qui les demande, elle qui trompe son mari au vu et su de celui-ci, elle qui a le mieux supporté l’accident subi par leur enfant Daniel dans lequel il a perdu son nerf optique. C’est elle encore qui estime qu’il n’y a pas de « réciprocité » obligée dans un couple, conception discutable en soi, et que c’est à chacun de se réserver un pré carré, de saisir ce qu’il peut prendre. C’est elle qui au début du film tente de séduire au sein même du foyer familial une journaliste venue l’interroger, en étant parfaitement indifférente aux sentiments de son mari présent dans une autre pièce. C’est elle la plus forte, qui survit au couple, et qui est accusée d’avoir assassiné son compagnon en lui ayant porté un coup à la tempe avec une arme contondante. Quant à Samuel, le récit ne le définit que par antithèse, que par contraste avec Sandra : dévoré par la culpabilité, il suit une thérapie, il a été sous anti-dépresseurs, et sa propre vie, qu’il ne contrôle plus, se dérobe sous ses pieds. Il est si peu vu, qu’il ne peut incarner un rôle de contrechamp à Sandra. Il est absent car il est mort, mais c’est comme s’il n’avait jamais été présent.
Par la construction de son récit, et certains de ses développements, Justine Triet semble suggérer que c’est parce que Sandra est une femme dominant son conjoint, et qui est de surcroît peu sympathique ou peu chaleureuse à première vue, que la justice la poursuit de sa vindicte. La chose est loin d’être certaine, puisque si l’on se trouvait dans une situation où c’était la femme qui était morte, la même justice, compte tenu des circonstances, aurait vraisemblablement inculpé l’homme de meurtre. Néanmoins, le comportement univoque de l’avocat général, insupportable mufle, au-delà des arguties rhétoriques propres à sa fonction (quelque chose de très improbable ne peut être dit impossible ; ce qui ne peut être prouvé ne peut pas non plus être exclu ; un mensonge survenu au moins une fois présuppose qu’il y en a eu d’autres, etc.), l’intervention péremptoire et peu crédible du psychanalyste de Samuel qui reproche à Sandra un comportement « castrateur » (le mot est utilisé), l’instruction à charge du juge d’instruction, certaines remarques peu amènes faites pendant l’audience, tout cela donne à penser qu’aux yeux de la réalisatrice, si Sandra devait être déclarée coupable de meurtre, ce serait parce qu’elle se serait d’abord rendue coupable d’une domination soi-disant castratrice sur son mari. Voilà qui situe l’horizon du film, en déplaçant son enjeu et son lieu de réflexion : non le lieu du crime, mais le lieu de la relation d’échange ou de pouvoir au sein du couple (« the turf », comme dit le dialogue anglais), qui est à l’avantage de Sandra.
Le film fait du reste bien voir que la réalité reconstituée, plus exactement co-construite, qui ressort d’un procès, n’est jamais la vérité, qui reste indicible, inaccessible dans un passé que nul témoin, à supposer qu’il y en ait, ce qui n’est pas le cas ici, ne pourra jamais restituer (on sait les pièges et les inventions de la mémoire, outil prodigieux mais faillible). Comme dans un procès celle d’une partie prenante, la seule vérité que le cinéma peut projeter, c’est celle parcellaire du cinéaste qui choisit les plans. A cet égard, Justine Triet choisit de ne pas montrer la scène de chute, prisonnière d’un hors champ que nul ne peut combler. A contrario, ce qui révèle bien qu’il s’agit à ses yeux du coeur du film, elle montre ce que nul à l’audience n’aurait le pouvoir de voir : la scène de dispute entre Sandra et Samuel, où les images filmées viennent compléter l’enregistrement entendu pendant le procès. C’est, et ce n’est sans doute pas un hasard, la meilleure du film, la mieux écrite dans sa progression dramatique, la mieux filmée et découpée, la plus palpitante et mobile, au sein d’un ensemble assez plat et statique sur un plan visuel. Cette scène est d’autant plus forte qu’elle ressuscite temporairement le mari par l’image, qui n’avait jamais été vu jusqu’alors, et qu’elle donne enfin à voir une représentation des relations entre Sandra et Samuel, dont le spectateur n’avait pu se faire une idée qu’à travers les demi-mots de Sandra. Habileté supplémentaire : on ne voit pas la scène de violence qui achève la dispute, que Triet coupe avant son terme. Toujours ce hors champ, qui est comme un trou noir.
Explorons davantage le sujet de la place que chacun s’est constitué. Postulons que Daniel se soit effectivement suicidé en sautant du dernier étage, puisque c’est le plus probable. S’il l’a fait, c’est qu’il ne trouvait plus sa place, pas seulement au sein du couple qu’il constituait avec Sandra, mais au sein de sa propre vie, vie qui ne semble pas tellement intéresser Justine Triet. Or, la place de la caméra, et donc ce qu’elle filme, et comment elle le filme, est primordiale. Justine Triet l’utilise d’une manière qui nuit parfois au plaisir et à la force que distille ce film par ailleurs très bien écrit et construit. La reconstitution menée au chalet par le juge d’instruction est filmée avec une caméra portée qui brouille la vision et donne la nausée ; elle est utilisée de manière volontairement malhabile puisqu’elle est censée (les images seront montrées à l’audience) être tenue par un cinéaste de piètre qualité diligenté par l’instruction. De même, le régime d’images auquel a recours Justine Triet lorsqu’elle insère dans son film des images de BFM TV est celui télévisuel des scènes d’information continues qui ne jurent que par les images et les formules choc. Mais dans ce cas, pourquoi commencer le film par cette même caméra portée donnant le mal de mer lorsque l’on voit Daniel se préparer à sortir avec son chien ? Pourquoi ne pas distinguer plus nettement les régimes d’image, puisque le film de Justine Triet n’est pas censé être un reportage de BFM TV ni une reconstitution d’un crime ? Si la justification en est documentaire – le film se voulant documentaire sur les relations de couple et les scènes de procès – on ne voit pas bien pourquoi une approche semi-documentaire, relevant de la représentation de la vie quotidienne, devrait nécessairement impliquer une relative pauvreté visuelle – la scène de la dispute échappe d’ailleurs à ce reproche. La beauté d’une forme n’est pas l’ennemi de la vérité (et en était même une condition dans le feu cinéma classique). Heureusement, ces scènes de caméra portée agitée éparpillant le cadre sont rares, mais leur est substituée dans les scènes de procès et de dialogues familiaux, des gros plans ou de plans serrés qui permettent certes aux acteurs de donner leur pleine mesure mais qui par leur dénuement formel et leur clarté d’exposition ôtent au film l’ambiguïté qu’une telle histoire de mort aux circonstances inconnues aurait pu susciter.
D’où ce dernier déplacement : le seul mystère qui reste (puisque de meurtre il ne semble pas y avoir et que les relations de couple ont été en partie élucidées par le flashback), c’est la réaction de l’enfant auquel est confié la mission de dire la vérité judiciaire. La vérité siège dans l’oeil (aveugle) de celui qui porte un regard sur le monde. Or, Daniel, s’il entendait les disputes de ses parents est le seul, parce que malvoyant, qui ne pouvait précisément pas voir la chute de son père. Tout ce que Daniel peut émettre, ce sont des hypothèses raisonnées à partir desquelles il va faire un choix. L’enfant aveugle n’est pas ici un prophète disant la vérité, pareil au Tirésias de la mythologie grecque. Cette histoire de couple n’appartient pas au mythe, et il faut justement que le mythe quitte les lieux de la scène pour qu’une autre réalité se noue dans le triangle familial. Daniel n’est qu’un enfant tachant de survivre, comme il a dû survivre à la perte de son nerf optique. Et lorsqu’il parle au nom de son père, ce n’est pas le père qui parle, dont le personnage n’a que peu d’importance, c’est la voix de l’enfant que Justine Triet superpose sur les lèvres du disparu lors d’un autre flashback visuel. Chacun au sein de cette famille détenait une partie de la vérité avant le drame, l’homme décédé pas moins que les deux autres ; il était un sommet du triangle. Le moins fort sans doute, mais en mourant, il fait mourir une partie de cette vérité insondable. Sandra et Daniel qui restent après lui reconstitueront quelque chose, mais il restera à jamais, désormais, au moins pour Daniel, une pièce manquante, que le chien auprès duquel Sandra s’allonge à la fin ne pourra pas remplacer.
Sandra, qui semble si forte tout le long du film, vivra-t-elle avec un sentiment de culpabilité pouvant la miner comme il a miné Samuel ? Rien n’est moins sûr, pas seulement à cause de la froideur apparente du personnage mais parce qu’il lui reste une issue de secours, qui est peut-être le secret de sa force et de son contrôle sur soi : la fiction. Elle est écrivaine et une porte d’entrée du film aurait justement pu être ce sujet-là : Sandra, écrivaine de fiction qui utilise la matière de sa vie familiale pour nourrir ses livres et se lancer à la recherche de cette autre vérité : celle que fait parfois miroiter indirectement la fiction, quand elle se donne pour fiction sans honte. Et cette idée de la fiction bat précisément en brèche, me semble-t-il, celle de la représentation documentaire qui ne peut jamais, a fortiori en utilisant le vain simulacre d’une caméra portée agitée, donner à voir la vérité puisque la fiction rend nécessaire une modification de la matière et des formes de la réalité.
Mise à part Swann Arlaud peut-être, peu crédible en avocat, l’interprétation est excellente de bout en bout, ce qui souligne les qualités de directrice d’acteurs de Justine Triet, en particulier Sandra Hüller qui est de la plupart des plans, et dont le visage minéral projette avec conviction la force de son personnage tout en étant émouvante dans certaines scènes, et Milo Machado Graner aux grands yeux qui joue l’enfant au regard voilé. Palme d’or au Festival de Cannes 2023.
Strum.








