Mr. Arkadin : les masques d’Orson Welles

Dossier secret (Mr Arkadin) : Photo Orson Welles

Qui suis-je ? De quoi suis-je coupable ? Ces questions courent dans les veines de l’oeuvre d’Orson Welles ; on les retrouve aussi dans les romans inachevés de Kafka. Cette parenté secrète entre ces deux grands artistes, Mr. Arkadin (1955) de Welles, initialement sorti sous le titre français Dossier Secret, la révèle une nouvelle fois. Au moment où débute le film, le mystérieux Arkadin a échappé à son passé. Il n’est alors plus coupable d’exister, plus coupable d’avoir été un criminel, puisqu’il n’est plus lui-même : il s’est forgé une autre personnalité, il a bâti un empire, il a revêtu un masque. Pauvre répit, pauvre illusion ! Scorpion il était, scorpion il demeure ; il piquera les flancs de la grenouille le transportant au travers des flots (cette fable d’Esope est citée par Welles dans le film).

Qui suis-je ?

Quoi de mieux que l’image pour se cacher, surtout quand elle prend, comme dans Mr. Arkadin, la forme d’un puzzle ? Par ses multiples plans en contre-plongée, notamment sur Arkadin, Welles nous montre des personnages se rêvant plus grands qu’ils ne sont en réalité. Arkadin avance masqué (le film devait initialement s’appeler Mascarade), qu’il porte un masque dans les fêtes qu’il donne ou non, car sa barbe elle-même et son nom sont des masques. Cette image pleine d’assurance qu’il projette au-devant de lui, Arkadin l’a substituée à son ancien personnage d’escroc, de même que Welles substituait volontiers l’image d’un roi américain en exil européen à la réalité d’une carrière américaine qui s’était échouée sur les berges de tant de films inachevés. Welles aimait faire l’acteur, il aimait parler dans ses films, y incarner une voix-off ou doubler des seconds rôles en post-production. Il pouvait ainsi jouer un autre personnage que lui-même, de préférence avec des postiches et des faux nez ; physiquement (et peut-être davantage), Welles ne s’aimait pas.

Sur le plan de la direction artistique, Mr. Arkadin est une somme de fanfreluches et de souvenirs de voyages glanés dans divers pays d’Europe. Issus du cerveau en mouvement perpétuel de Welles, ces fanfreluches, ces décors bariolés, composent une image fragmentée qui n’a pas la pureté du cinéma classique, et ne figure que très rarement sur un seul plan, en un seul tenant. C’est que Welles est entre deux mondes, un pied dans la réalité, l’autre dans le rêve, un oeil lucide et dégrisé, un autre voyageur enthousiaste toisant les univers. C’est peut-être pour cela qu’il aimait tant les films se présentant sous la forme d’une enquête, comme Mr. Arkadin. Il pouvait ainsi assembler à sa guise les images de ses visions éparses, les décrocher de son esprit où elles attendaient. Sans l’aide de Gregg Toland, Welles n’est plus à même de travailler la profondeur de ses plans autant qu’il le voudrait. Mais cela sert peut-être davantage son univers, plus composite que jamais : les détails et les objets de ses images ne se superposent plus en strates successives et profondes pouvant faire croire en l’existence d’univers distincts, ils se juxtaposent sur un même plan, qu’il soit vertical ou horizontal. Ces images fragmentaires, si contradictoires en leur diversité d’objets, forment les masques de Welles lui-même. Chez lui, l’homme n’est pas seulement la somme de ses actes, mais aussi la somme de ses rêves, de ses visions, de ses désirs, qu’ils prennent la forme de bals masqués, de capharnaüms sans issues ou de châteaux en Espagne aperçus en contre-plongée en arrière plan (peut-être une autre reminiscence de Kafka). Selon la méthode de travail de Welles, quand une image traverse son esprit, il faut la fixer immédiatement sur pellicule de crainte qu’elle ne disparaisse telle une comète, fut-ce au prix de faux raccords. De là sans doute, la raison du très long travail de montage qui suivait le tournage de ses films. Si cette fête baroque rappelle parfois les films de Von Sternberg (avec lequel Welles a une parenté stylistique certaine), c’est avec une force décuplée car on sent que chez Welles, ce monde-là est le résumé de son personnage, le seul langage qu’il sait utiliser.

Comme dans La Dame de Shanghaï, Othello ou Le Procès, Mr. Arkadin se distingue par un découpage très prononcé des séquences, qui défilent parfois comme des suites d’images tirées par un manège, selon une vitesse de narration qui défie l’analyse (et qui peut laisser certains spectateurs à quai), pour que le rêve et la réalité se rencontrent enfin. Le film roule alors comme un bateau pris dans le ressac, et quand les personnages sont dépassés par les évènements, quand l’enquêteur est lui-même en danger de devenir une victime prochaine, on entend résonner dans ce chaos les échos du monde absurde et sans loi tel que Kafka le concevait. Dans ce monde, l’homme tombe sans pouvoir s’accrocher, et s’il s’élève, c’est qu’il est porté momentanément par une illusion ; la chute est alors inéluctable. L’imagination chez Welles et Kafka a un caractère vertical et ce n’est pas un hasard si la plongé et la contre-plongée sont les figures stylistiques récurrentes du cinéma de Welles.

De quoi suis-je coupable ?

Des souvenirs taraudent Mr. Arkadin ; il voudrait davantage qu’une nouvelle vie, il voudrait ne plus savoir qu’existent des hommes et des femmes l’ayant connu dans sa précédente vie. Il voudrait ne plus avoir à se souvenir. Et ce fou qui se souvient trop se fait passer pour amnésique ! Comme il l’appelle de ses voeux, cette amnésie. Mais en cherchant à supprimer les fantômes de son passé, dont il confie la chasse à un escroc à la petite semaine, double raté de lui-même, Arkadin se livre pieds et mains liés à ses souvenirs en redevenant cet autre qu’il hait. « Je ne sais pas ce que je fais, je ne fais pas ce que je veux, et je fais ce que je hais » (Epitre aux Romains) : ainsi fait Arkadin. Par les méthodes, par l’habitude, il redevient lui-même. Comprend-il qu’il est simplement coupable d’exister, d’être lui-même, comme les héros de Kafka ? On n’échappe pas à soi-même autrement que par l’art, en se grimant, en se déguisant d’un manteau d’images fragmentaires. On se construit alors une autre image de soi pour un public, tout en sachant qu’il s’agit là d’une illusion. Mais c’est avec joie que l’on s’y adonne.

Dans Mr. Arkadin, Welles projette cette image à sa fille de cinéma, Raina (l’actrice Paola Mori, qu’il épousera peu après le tournage du film), et son personnage se donne des allures de créature mythologique, pareil à un enfant s’étant affublé des postiches (barbe et coiffure) du Zeus de la mythologie grec. A la fin du récit, croyant que Raina a découvert son secret, Arkadin se voit soudain nu et privé de ce masque naïf.

Welles, lui, est déjà parti ailleurs, tourner d’autres films pour arborer d’autres masques. Ces films, il ne les achevait pas toujours, comme son alter ego Kafka là encore, car il se fatiguait vite de ses masques et de ses métamorphoses. Pas nous, pour notre plus grand bonheur.

Strum
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No Country for Old Men : les frères Coen au pays de la violence

No Country for Old Men - Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme : Photo Ethan Coen, Joel Coen

Les frères Coen racontent généralement des histoires dont le sens échappe à leurs personnages. Qu’ils soient prisonniers d’une intrigue au déroulement implacable ou qu’ils subissent les caprices d’un monde absurde, les protagonistes de leurs films s’avèrent incapables de prendre la mesure du monde ou de le comprendre.

On retrouve cette caractéristique dans No Country For Old Men (2007), l’un de leurs plus grands films, qui tient à la fois de la course-poursuite haletante et de la fable. Les Coen sont les fabulistes modernes de l’Amérique, les continuateurs, par le ton souvent et les procédés narratifs parfois, de l’ancienne littérature yiddish. Adaptant un roman de l’écrivain américain Cormac McCarthy, ils lui empruntent la technique littéraire du commentaire interne : le shérif Ed Tom Bell (Tommy Lee Jones), extérieur à l’intrigue principale, l’éclaire de ses commentaires, en lui conférant valeur de parabole ou de fable. La fable ou le mythe d’un pays muet qui naît sous un soleil de plomb, car toute fable, tout mythe, présuppose l’existence d’un lieu clos, borné par d’invisibles frontières (c’est ainsi qu’il faut comprendre ces première images de création du monde), un pays silencieux tout le long du déroulement des jours (l’absence de musique est frappante) car il est sans dieu, où les pères ne peuvent plus jouer les figures de substitution : on ne trouve ces « vieils hommes » que dans les rêves (ceux du Shérif Ed Tom Bell). La fable ou le mythe d’un pays où le sort d’une vie est confié par le tueur à gages Anton Chigurh (Javier Bardem, formidable) à ce qui n’est qu’en apparence un jeu de hasard (pile ou face pipé où l’issue est déjà scellée), tandis que Llewelyn Moss (Josh Brolin) place l’espérance d’une vie meilleure dans cette valise remplie de billets de banque qu’il a trouvée au début du film, bénédiction qui va s’avérer être une malédiction puisqu’elle lance la mort (Chigurh) à ses trousses. Le mythe enfin d’un pays où Chigurh abat les hommes comme on traite le bétail, avec un pistolet d’abattoirs. Tout mythe a son démon, son dibbouk, et Chigurh joue ici ce rôle, insondable, invincible, comme s’il obéissait à d’autres règles inconnues des hommes ; c’est d’ailleurs le seul protagoniste de l’histoire à suivre une ligne de conduite dont il ne dévie jamais. Véritable dibbouk – à l’inverse du faux dibbouk du prologue de A Serious man, film qui posait la question de la rétribution de nos actes. D’ailleurs, est-ce que Llewelyn (à peu de chose près le même prénom que dans Inside Llewyn Davis où la question de la justice, du rapport entre nos actes et leur rétribution, était également posée) a mérité, par ses actes, ses faiblesses de caractère, ce qui lui arrive dans No Country for old men ? Est-ce seulement parce qu’il s’est emparé de cette valise qui ne lui appartient pas au début du film (comme la valise de billets perdue de Fargo qui aurait été retrouvée) qu’il est poursuivi ou pour d’autres raisons plus mystérieuses ?

Puisant dans la sobriété de l’écriture de McCarthy une rigueur qui sied à leur propos, les Coen découpent les séquences d’action du film en alternant les périodes d’attente et les jaillissements de violence, qui déposent sur nos yeux une impression durable ; et l’on suit le parcours des personnages à la fois fasciné et craignant pour la vie de Llewyn. C’est pourquoi quand Ed Tom se lamente ensuite sur  le chaos du monde, il nous dit ce que les images nous ont déjà enseigné ; de là cette impression que certains dialogues, où Ed Tom se demande hébété de quel monde il « fait partie », redoublent le discours du film. Ici se situent sans doute les limites des emprunts que le cinéma peut faire à la littérature, le procédé du commentaire interne ne fonctionnant pas toujours comme une chambre d’écho.

Cependant, la fidélité des frères Coen à McCarthy produit un autre effet. Ainsi filmée par les frères Coen, la poursuite entre le tueur fou et sa future victime est formidable d’intensité. Emporté par ce récit mené de main de maître, le spectateur quémande un duel final entre Chigurh et Moss. Il souhaite une issue à ce duel et il veut la « voir » à l’écran ; il réclame des images qui fascinent ses rétines plutôt que les mots de patriarche du shérif Ed Tom. Et lorsque les frères Coen, à l’instar de McCarthy, laissent hors-champ la fusillade finale, l’effet en résultant est saisissant : arrêtés nets dans notre élan de spectateur, déçus de ne pas avoir pu assister à l’apocalypse annoncée, nous sommes renvoyés à notre fascination de la violence cinématographique. La fin du film, où le cinéma direct de la représentation de la violence cède de nouveau la place au commentaire interne, est dérangeante par ce qu’elle révèle de l’impact de la violence cinématographique. La violence de Chigurh est la forme que prend le mal arbitraire qu’il représente. Mais si la violence est autant représentée au cinéma, n’est-ce pas aussi parce qu’elle permet à une certaine virtuosité cinématographique de se déployer, à un monde à l’esthétique parfois attirante, faite de brio, de déflagration et de suspense, d’exister ? No Country for old men, éclairé par Roger Deakins, n’est-il pas un « beau » film sur un plan visuel, Chigurh n’a-t-il pas des allures de créature mythique dont on a du mal à détacher les yeux ? C’est comme si l’action, et la violence qui en est le corollaire, étaient un terrain propice au cinéma, car le cinéma est à la fois un territoire et un mouvement, et la violence est le paroxysme d’un mouvement heurté et saccadé. Or, un monde qui n’est fait que de violence n’a plus de sens.

No Country for Old Men est donc un film qui nous regarde autant qu’on le regarde, où les frères Coen se font fabulistes et moralistes. Quand le shérif Ed Tom s’interroge à la fin du film, c’est en réalité nous-mêmes qu’il interroge, c’est à nous qu’il demande de rendre des comptes sur le monde de violence dans lequel s’est déroulé le film. C’est que nous faisons nous-mêmes « partis de ce monde » et la confusion est parfois autant dans nos crânes que dans les films des frères Coen. Cette confusion (ou cet absurde), seul Chigurh, sûr de lui et de ses pièces de monnaie, qui ne rendent qu’un seul son : celui de la mort, ne la connaît pas. Alors à lui seul est donnée dans No Country for old men la faculté de sourire. Mais attention : ce sourire appartient à une créature proposant à ses victimes un marché truqué, qui peut dévorer les hommes. No Country for old men marquait, après une série de films décevants, le début de la seconde partie de la carrière des Coen traitant du thème de la rétribution des actes.

Strum

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Burn After Reading : rire de l’absurde d’un monde illisible

Burn After Reading : Photo Frances McDormand, George Clooney

Comme No Country for Old Men, mais dans un autre registre, Burn After Reading (2008) est un film où les frères Coen nous parlent de l’absurde du monde où ils vivent, monde qui est pour eux celui des Etats-Unis. Tout est dit dans un plan du film montrant Clooney et Swinton discutant dans un lit aux couleurs du drapeau américain : ce lit est semblable à un divan de psychanalyste.

Ni pure comédie (quoique le film soit par moments fort drôle), ni parodie de film d’espionnage, Burn After Reading est un film assez inquiétant, ayant pour sujet la victoire des apparences sur la réalité. Tous les personnages du film perçoivent le monde au travers d’un faisceau d’apparences : l’apparence d’un corps bien proportionné pour Linda (McDormand) et Chad (Pitt), l’apparence des sigles et noms des agences de renseignement américaines (« CIA, FBI, … ? ») pour Harry (Clooney), l’apparence d’une belle situation professionnelle et matrimoniale pour Katie (Swinton) ou l’apparence d’un savoir technique pour Osbourne (Malkovitch). Ce n’est pas un hasard si le film regorge de plans de miroirs ou de rétroviseurs : voir le monde dans un miroir et non directement, c’est le voir confusément, c’est voir le visible sans jamais voir l’invisible. Si les protagonistes du film passent leur temps à s’espionner, chacun espionnant l’autre, qui espionne à son tour, c’est que pour eux seul compte le visible, visible qu’ils essaient de lire. Ils s’y brûleront au dernier degré. Si les personnages ont l’air si bête, c’est d’abord parce que le monde ne se lit pas facilement.

Car le visible ne permet pas de déchiffrer le monde. Les dialogues du film sont parsemés de « absolutly » et autres « this shit » : personne n’est capable de nommer les choses avec précision parce que personne ne les comprend. Seuls comptent les marques et les sigles (« MAC or PC? »). La chaine de l’espionnage s’arrête dans le bureau d’un hiérarque de la CIA qui écoute des compte-rendus : « report back to me when… this makes sense » : répond-il. C’est comme si le dieu de l’espionnage avouait lui-même son impuissance à comprendre le monde. Le délire de la théorie du complot n’a même plus lieu d’être puisque le pouvoir lui-même, n’y comprenant rien, ne contrôle rien. D’ailleurs, contrairement aux shérifs de Fargo et No Country for Old Men, le chef de la CIA n’essaie même plus de comprendre ce qui se passe. Enfin, comme souvent chez les Coen, dans ce monde d’apparence et d’absurde, la vie humaine n’a pas de valeur : on meurt pour un rien (une opération de chirurgie esthétique), et mieux vaut la mort que le coma, qui « complique » encore les choses.

Dans Arizona Junior ou The Big Lebowski, la mise en scène épousait le point de vue de personnages loufoques vivant souvent à la marge d’une société qui les ignorait. Leurs histoires grotesques connaissaient des fins plutôt heureuses. Pareils en cela à des personnages de slapstick, leur sort n’était pas celui de la mort ou de la folie. Ils pouvaient dès lors tout se permettre, et le monde vu par eux et par la mise en scène des Coen devenait un monde de fantaisie et d’invention. Mais ces films légers ne nous disaient que peu de choses sur le monde.

En termes de discours sur le monde, Burn After Reading est un film plus ambitieux que ces films-là, et qui poursuit donc cette veine où l’on trouve Fargo et No Country for Old Men. Le film se déroule à Washington, dans la capitale, dans le coeur du système, un coeur froid fait de sigles et de denses réseaux, qui dévore ses enfants. Contrairement aux films de Welles qui rendaient si bien compte du monde absurde par la seule force de leur mise en scène, l’absurde nait dans Burn Afer Reading du déroulement et de la conclusion du récit. La mise en scène du film, froide et directe, parfaitement maitrisée, prend le point de vue du système et est en parfaite adéquation avec les thèmes du film, gage de sa réussite. De tout cela, les frères Coens trouvent matière à rire et à faire rire. Ils ne sont pas les héritiers de Kafka et de l’humour yiddish pour rien. Si rien n’est contrôlable, si le visible ne peut trouver d’explication pleine et entière, alors effectivement on peut choisir d’en rire plutôt que se brûler en voulant (mal) le lire.

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Le Plaisir vu par Max Ophuls

Le Plaisir : Photo

Le Plaisir (1952) de Max Ophuls est cette rareté d’un film composé de trois petites histoires (adaptant des nouvelles de Maupassant, Le Masque, La Maison Tellier et Le Modèle) dont on a l’impression qu’elles forment un tout indissociable, même si l’on a coutume de retenir surtout la partie centrale du film, La Maison Tellier, racontant la journée de prostituées assistant à une communion dans un village de campagne. C’est l’un des plus beaux films du cinéma français.

Dans Le Plaisir, Max Ophuls retranscrit par sa mise en scène la sensation et la nature du plaisir. Sa caméra virevolte, monte et descend ; ce faisant, elle associe le plaisir à un paysage de reliefs et de dépressions successifs. Mêmes les cadrages du film sont parfois des cadrages verticaux ou en diagonal (un peu comme le faisait Welles mais sans le mouvement imprimé par Ophuls). Et en effet, la nature du plaisir tel qu’on peut l’éprouver dans sa vie correspond bien à cette entreprise de topographie opérée par la caméra d’Ophuls. Il ne peut y avoir de plaisir sans déplaisir, sans nostalgie ou anticipation, sans déception parfois, de même qu’il ne peut y avoir d’amour sans part de souffrance. Dit ainsi, cela peut paraitre simpliste, mais je crois que c’est pourtant vrai. Ophuls, comme tous les grands metteurs en scène, sait que ce type de discours schématique ne passerait pas la rampe du dialogue, alors il le fait tenir par sa caméra, qui durant tout le film, avec une incroyable mobilité, danse au bal du Masque, escalade les murs de la maison Tellier, suit la montée d’une colline en compagnie des prostituées, monte elle-même les escaliers et, même, se jette par la fenêtre dans la dernière histoire (Le Modèle), quand le plaisir se transforme en désespoir. D’ailleurs, si je me souviens bien, dans un bonus figurant sur le dvd (bfi) du film, Todd Haynes observe que le seul moment du Plaisir, pratiquement, où la caméra suit une trajectoire plate et horizontale en un beau panoramique embrassant la plage de Deauville, c’est à la fin du troisième conte, Le Modèle, lorsque le narrateur prononce sa fameuse sentence finale : « Le bonheur n’est pas gai » car il s’agit alors d’un bonheur plat, dénué de plaisirs.

Le Plaisir parle du plaisir de la nuit et de la danse auquel il est cruel de devoir renoncer (Le Masque), du plaisir sensuel de la chair et de la nature auquel il est difficile de résister (La Maison Tellier) et du plaisir douloureux de l’art (Le Modèle), en montrant le prix qu’ils réclament. Ce ne sont pas là des plaisirs éternels, ce sont des plaisirs d’instant, s’inscrivant le temps d’une danse, d’un baiser ou d’une journée passée à la campagne. Ils ne durent pas le temps d’une vie, même s’ils en font néanmoins le sel et la beauté. Dans chacune de ces trois histoires, le plaisir est éphémère et comprend un envers. Comme dit « Madame » dans la Maison Tellier, « ce n’est pas toujours fête ». Ce que cette caméra qui ne tient pas en place nous dit également, c’est que le plaisir est multiple. Il peut être plaisir chez l’un, quand il est souffrance chez l’autre, car le plaisir est égoïste. Les hommes qui viennent voir les prostituées dans le segment central du film y recherchent du plaisir (pour tomber d’ailleurs sur cet écriteau leur indiquant que la Maison Tellier est close), mais pour elles ce n’en est pas un (sans pour autant qu’Ophuls porte un regard moralisateur sur ses personnages). Le plaisir, elles le trouvent lors de cette si belle partie de campagne à laquelle elles participent. Si elles pleurent à l’Eglise, c’est peut-être devant le plaisir de la pureté du spectacle de la communion de l’enfant, car Ophuls et Maupassant ne les tiennent pas pour moins pures que les autres et les regardent au contraire avec beaucoup de tendresse, mais aussi et surtout parce qu’elles se souviennent de leur mère et de leur propre première communion enfant ; il entre de la douleur et de la tristesse dans leurs pleurs. Elles ont depuis perdu de leur innocence, mais pas tant que cela, suggèrent à la fois Ophuls et Maupassant, et le jeu de Danielle Darieux. Et quand le curée de l’église, ne connaissant pas leur condition, affirme que ces dames sont « l’édification de la paroisse », il entre là-dedans autant d’ironie (Maupassant se moque des hypocrites de son temps) que de vérité. Dans ses Souvenirs, écrits en 1945-1946 à Hollywood, Max Ophuls écrivait de manière prémonitoire : « j’ai toujours été attiré par l’univers des souteneurs et des filles, cet univers où reposent tant de soldats inconnus de l’amour, qui forme pourtant la base honteuse et pourtant réelle de la morale bourgeoise… J’ai souvent rêvé de faire un film vraiment consacré à ce sujet. Un film dont le scénario serait dû à un Maupassant moderne. » Avec Le Plaisir, Ophuls réalisa ce rêve.

Strum

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Mia Madre : la déclaration d’amour de Moretti à une mère

Mia Madre : Photo Margherita Buy, Nanni Moretti

En évoquant la crise existentielle d’une cinéaste (Margherita Buy) qui se met à douter de la capacité du cinéma politique à changer le monde au moment où sa mère est en train de mourir, Nanni Moretti signe avec Mia Madre (2015) un nouveau film d’inspiration autobiographique, rendant compte d’une période de sa vie où il se sent impuissant.

Mais là n’est pas le plus important. Et même si Moretti mélange parfois le rêve à la réalité, nous ne sommes pas non plus chez Fellini. Avant d’être un film sur le doute (comme l’était Habemus papam, le précédent Moretti), Mia Madre est d’abord une déclaration d’amour à une mère. C’est à l’occasion de sa maladie, que Margherita réalise ce que sa mère lui a légué et combien elle lui manquera. La maladie de sa mère, la peur de la perdre, comptent alors plus que la politique (Camus en son temps l’avait dit autrement, dans un autre contexte). Le travail perd pour Margherita ses vertus tranquillisantes, le cinéma perd sa faculté à transcender la vie. Le philosophe romain Lucrèce, que le film cite, ne peut davantage consoler Margherita (Lucrèce, continuateur du matérialisme d’Epicure, pour lequel la mort n’est rien, car l’âme étant mortel il n’y a nulle vie après la mort). Même l’énergie euphorisante d’un acteur américain venu tourner son film ne peut la dérider. Dans ce rôle de comédien capricieux et incontrôlable, John Turturro est formidable et à défaut d’égayer Margherita égaye le spectateur, notamment dans une scène hilarante en voiture.

L’alternance entre les respirations comiques des scènes avec Turturro et les scènes autour de la mère à l’hôpital est un des grands attraits de Mia Madre, non seulement du point de vue de la construction et du rythme, mais aussi d’un point de vue thématique puisqu’elle renforce l’opposition établie par le film entre la réalité (la mère qui se meurt) et la fiction (ce mauvais film sur la lutte des classes que met en scène Margherita – film dans le film déconnecté de sa propre réalité). Pour Margherita, la vie, y compris la vie rêvée du cinéma, a momentanément perdu ses arômes. Comme pour Moretti sans doute lorsqu’il perdit sa mère sans doute.

Or, Moretti nous montre que cette épreuve lui a appris à mieux regarder la vie en face ainsi qu’à Marguerita.  Jusque-là, elle se refusait à le faire,  se cachant derrière un écran, vivant « à côté », par procuration, à travers ses films puisque c’était à ses acteurs qu’elle demandait de jouer un rôle. Mais cela change. La voici qui crie enfin sur l’acteur américain qui ne connait pas ses répliques. Bientôt, elle admet que sa mère ne peut plus marcher et va mourir. Bientôt, maman est morte et la crise est passée. Comme Lucrèce, Margherita a regardé la mort en face. Il faut maintenant regarder l’avenir, avec comme bagage et viatique le souvenir d’une mère souriante. En sortant de ce film, c’est de ce visage souriant dont on se souvient et non des souffrances endurées à cause de la maladie. Bientôt, Margherita et Nanni pourront se remettre au travail et la vie retrouvera pour eux ses arômes. Pour nous aussi. Merci Nanni.

Strum

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Star Wars, Episode VII de J. J. Abrams : Le réveil de la force, mais pas de son esprit

Star Wars - Le Réveil de la Force : Photo Daisy Ridley, John Boyega

Attention, le texte qui suit contient des spoilers – à ne pas lire si vous n’avez pas encore vu le film.

Star Wars, la trilogie originale comprenant La Guerre des Etoiles, L’Empire Contre-attaque et Le Retour du Jedi, raconte l’histoire d’un homme qui sauve son père (Luke arrache Vador au côté obscur ; et Vador, en tuant l’Empereur, donne in extremis un sens à sa vie), et d’un père qui sauve son fils (en tuant l’Empereur, Vador sauve la vie de son fils). C’est un space opéra plein de vie, aux personnages bondissants et attachants, qui vous évade dans une galaxie lointaine, très lointaine, grâce à une musique prodigieuse et des effets spéciaux étonnants. Mais autant que cela, et même avant cela, c’est cette jolie histoire d’un homme et d’un fils qui se sauvent mutuellement. Une histoire qui était finie et n’appelait pas de suite.

Passons pudiquement sur la trilogie suivante (les prequels), faite de films fantômes où les considérations politiques sur une République devenant un Empire (pas inintéressantes en soi, mais filmées sans âme ni passion) occupent le devant de la scène au détriment de personnages qui n’existent pas.

Voici que commence une nouvelle trilogie, se passant toujours dans l’univers de Star Wars, avec de nouveaux personnages, et l’ajout par J.J. Abrams, avec une certaine réussite, d’effets visuels lui étant propres (des dutch angles rendant le cadre oblique, des effets de lumière, etc). Pour l’essentiel, Star Wars : Le réveil de la force raconte trois récits parallèles : l’histoire de Rey, jeune femme à l’ascendance mystérieuse (l’identité de ses parents sera révélée plus tard) ; l’histoire d’un ancien Stormtrooper devenu résistant (Finn) ; et la dernière aventure de Han Solo, redevenu contrebandier, qui revient lutter contre un nouvel avatar de l’Empire et tente de sauver son fils en l’arrachant au côté obscur.

On peut observer dans ce nouveau film mille hommages aux premiers Star Wars, mille clins d’oeil et redites qui soulignent la déférence excessive que son réalisateur voue à la trilogie originale en l’imaginant peut-être plus belle qu’elle ne l’était réellement. Même les personnages du film sont des « fans » des anciens personnages de Star Wars (Vador, Luke, Han Solo, Leia ; Han et Leia sont d’ailleurs revenus à leur point de départ de contrebandier et de princesse résistante, ce qui contribue à l’impression de voir un « reboot » de Star Wars) et l’aspect référentiel du film ne s’arrête pas là puisque l’on aperçoit également des références à Miyazaki (on reconnai le robot du Château dans le ciel et les similitudes entre Rey et la Nausicaä de Miyazaki, et ce jusque dans la scène d’introduction des deux héroïnes, sont patentes) et au Mézières de Valérian. Le si complaisant Indiana Jones IV avait montré combien il est vain de vouloir faire renaitre les flammes d’un vieux volcan. Ce qui appartient à une époque passée ne peut être transvasé sans dommages dans le présent (car on ne peut remonter le cours du temps), et l’on se serait bien passé de revoir dans ce nouveau Star Wars une Leia méconnaissable, affectée d’un lifting qui l’empêche de sourire, et même de revoir un Han Solo trop vieux pour jouer au contrebandier de l’espace. Quitte à faire du neuf, il fallait aller jusqu’au bout de la logique et, dans l’intérêt du film, éliminer complètement Leia et Han du récit. Leur alchimie était sympathique dans les premiers films mais il était illusoire de penser qu’elle puisse fonctionner de nouveau alors que les deux acteurs et leurs personnages étaient sans doute trop âgés pour reprendre du service (qu’on me pardonne ces réflexions peu élégantes sur l’âge des personnages). Ce qui est neuf (le « neuf » étant tout relatif, bien sûr) dans ce film est ainsi ce qu’il y a de meilleur (la première partie du film, avant l’arrivée de Han Solo, est très bonne), et l’on suit avec plaisir les aventures de Rey (convaincante Daisy Ridley), nonobstant les incohérences de la dernière partie. On y voit Kylo Ren, si puissant jusqu’alors, peiner de manière incompréhensible face à deux novices, dont l’un (Finn) n’est pas même apprenti jedi.

N’attendant rien de particulier du film (il n’y avait pas d’intérêt autre que commercial à poursuivre cette histoire déjà finie), je n’ai été déçu en rien. Toutefois, je reste confondu par une chose : Star Wars, disais-je, c’est la belle histoire d’un père et d’un fils qui se sauvent mutuellement. Or, que voit-on dans ce Réveil de la Force ? Un fils qui tue son père. Un père qui ne parvient pas à sauver son fils. Quel motif préside à la création d’une histoire qui par son esprit révèle une vision inverse des premiers films ? Si un fils peut tuer son père, quel « nouvel espoir » peut-il y avoir ? Toute histoire a un esprit. Etre capable d’introduire autant d’hommages et d’emprunts aux vieux Star Wars qui relèvent du détail dans Le Réveil de la Force, et en même temps, avoir une idée de récit qui prend le contre-pied du récit d’origine de Star Wars, qui sous-tendait cet univers, c’est faire peu de cas de son esprit et de son sens, c’est négliger l’importance de cet esprit du nouvel espoir qui accompagne la naissance de tout enfant (thème universel). C’est noircir le joli portrait de famille qui finissait Le Retour du Jedi en imaginant le pire des avenirs possibles au couple Han Solo – Princesse Leia. On me convaincra difficilement que c’était nécessaire, même si l’énorme succès commercial du film donne à penser que cela ne gêne pas grand monde. A lire les critiques du Réveil de la Force, je suis d’ailleurs bien seul à pointer ce problème de fond, qui participe du sentiment d’un « reboot« , comme une version actualisée du premier Star Wars mise au goût du jour pour la nouvelle génération. La question de savoir ce qu’il convient de faire du legs artistique d’un récit, a fortiori celui d’un autre à l’origine, est d’ordre éthique. Mais il semblerait que les créateurs de ce nouvau Star Wars ne s’embarrassent pas outre mesure de ce genre de considération.

Strum

Edit : Ce qui précède porte sur un seul film, et peut-être que les suites données à ce Star Wars VII, dans lesquels on en apprendra certainement davantage sur Rey et Kylo Ren, me conduiront à nuancer mon jugement sur l’esprit de ce nouveau récit.

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La Femme au portrait de Fritz Lang : coupable, forcément coupable

La Femme au portrait : Photo Edward G. Robinson, Joan Bennett

En 1921, Lisa Rosenthal, la première femme de Fritz Lang, mourut dans des circonstances qui restent non élucidées, après avoir découvert Lang dans les bras de sa maitresse Thea Von Harbou. Ce n’est sans doute pas un hasard si tant de films de Lang portent sur le thème de la culpabilité. Parmi les films de sa période américaine, l’un des plus intéressants est La Femme au Portrait (1944), qui fut tourné à un moment où les films influencés par la psychanalyse étaient en vogue à Hollywood.

C’est l’histoire d’un homme marié (Edward G. Robinson) qui, parce qu’il a été séduit par une femme, commet un meurtre et est entraîné dans une spirale infernale. Le film le suit pas à pas, nous faisant voir les évènements selon son point de vue (ainsi le tableau dans la vitrine et le reflet de Joan Bennett) et ressentir sa panique croissante. Grâce aux cadrages de Lang, on s’identifie à lui, on se sent coupable avec lui, au point d’éprouver à la fin du film une espèce de lâche soulagement né du plaisir d’avoir échappé au pire. Ce sentiment est si net qu’il appelle quelques explications.

On retrouve dans certains rêves une atmosphère de fatalité, tout comme dans un film noir. Je veux dire par là que l’atmosphère, les couleurs, les sensations, la nature d’un rêve sont souvent données d’avance, dès le début du rêve. De même que l’on pressent que tel rêve va mal se terminer, on pressent que tel film noir va mal finir. La Femme au portrait rapproche le film noir et le rêve jusqu’à les fondre l’un dans l’autre sous l’ombre d’un sentiment de culpabilité qui est le signe avant-coureur du fatalisme. Ce sentiment de culpabilité remonte dans son expression artistique et dans sa forme exérieure jusqu’à la tragédie grecque. La culpabilité pèse sur le héros non seulement à cause de ses propres actions, mais aussi, voire surtout, à cause de sa famille, ou du groupe humain auquel il appartient, dont il prend sur lui la faute, consciemment ou non. L’Orestie d’Eschyle est le modèle de cette culpabilité-là. Dans un film noir comme dans la tragédie grecque, le destin du coupable est donc de perdre la partie, et d’une certaine façon de payer pour les autres, le sentiment de culpabilité étant intégré au récit et, à travers le protagoniste principal, ressenti par nous. Admettant le principe de cette culpabilité diffuse, le spectateur du film noir accepte le fait que le héros court vers l’abîme sans rien pouvoir y faire. Cet échec ou cette mort que le destin lui réserve et qu’il pressent est presque appelée par lui – comme si, dirait René Girard, la mort d’un bouc émissaire libérait les autres de leur culpabilité. Selon cette perspective, le spectateur, édifié, est alors libéré à la fin du film du poids du destin qu’il ressentait durant sa vision. Il en concevrait le lâche soulagement dont je parlais plus haut. C’est la catharsis souvent associée au film noir (et qui le rapproche là encore de la tragédie grecque telle que l’a analysée Aristote).

Dans La Femme au Portrait, on retrouve ce schéma cathartique du lâche soulagement, sauf qu’Edward G. Robinson s’intercale entre le spectateur et le film noir. En rêvant l’intrigue du film, Robinson en devient en somme le premier spectateur, le premier à intégrer l’idée d’une culpabilité personnelle dont il peut se libérer en sacrifiant quelqu’un d’autre (son double dans son rêve). Bien sûr, pour qu’il y ait libération d’une culpabilité ressentie comme intérieure, il faut d’abord qu’il y ait eu intériorisation d’un sentiment de culpabilité. Ce principe d’intériorisation est fondateur en psychanalyse. Dans le film, Robinson éprouve cette culpabilité extérieure en regardant le portrait de Joan Bennett, qui le fait fantasmer (on le comprend). Sa culpabilité une fois éprouvée, et le destin de son double rêvé sacrifié, Robinson se réveille en agissant comme un homme libéré, et ce sentiment de libération contamine le spectateur qui le ressent par procuration.

De Aristote et Girard, on passe ainsi au génial écrivain argentin Jorge Luis Borges : le spectateur de la Femme au Portrait se sent libéré au travers du personnage de Robinson, comme si celui-ci était notre reflet de spectateur de film noir à l’intérieur du film, comme si nous nous trouvions devant une succession de rêves embriqués l’un dans l’autre et se rapprochant toujours plus du noyau de la culpabilité : nous-mêmes nous rêvant en Robinson endormi, rêvant lui-même le film. On reconnait ici un thème cher à Borges, celui du rêveur rêvé. Lang croyait faire un film lié à la psychanalyse, alors qu’il adaptait en fait sans le savoir une nouvelle de Fictions de Borges.

Strum

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Docteur Mabuse, Le Joueur de Fritz Lang : tout est jeu

Série des films-mondes.

Docteur Mabuse, le joueur : Photo Fritz Lang

Qu’est-ce qu’un film-monde ? C’est un film, où le monde vient en premier et où les personnages sont une projection ou un reflet de ce monde, en sont indissociables. Il en va ainsi de Docteur Mabuse, Le Joueur (1922) de Fritz Lang. Mabuse et le procureur Von Wenk sont l’expression de leur époque, en sont l’esprit marchant au soleil. Chez Mabuse, cette personnification coule de source. Mabuse est multiple, il est tous les personnages qu’il incarne, autant d’hommes que l’on retrouve au sein de toutes les strates sociales de l’Allemagne de l’après première-guerre mondiale : le boursier, l’homme d’affaire, le psychanalyste, l’homme de la rue, le marchand. Von Wenk, le procureur est presque un autre Mabuse: homme de déguisement lui aussi, brutal et obsessionel.

Mais pour que les personnages apparaissent comme l’expression de leur époque, tout cinéaste créateur d’un film-monde, doit d’abord trouver les moyens de rendre ce monde vivant. Dans Docteur Mabuse, Le Joueur, Lang y parvient en cernant deux des principales caractéristiques de l’Allemagne des années 20 : (i) le « tout est jeu » qui prolonge le « tout est permis » hérité de Dostoïevski et de Nietzsche et (ii) la vitesse qui traduit l’instabilité de la République de Weimar et des mentalités de l’époque. A cet égard, aucune des péripéties narratives du film n’est vaine, elles ont toutes pour fonction de donner corps à ce « tout est jeu ». La bourse, la psychanalyse, le spiritisme, les fortunes vite faites, ne sont pas les prétextes de vignettes narratives, mais autant de moyens pour Lang de décrire son époque, de nous dire que sont mortes les règles de l’ancien monde, selon lesquelles le bien et le mal, les nantis et les pauvres, étaient distincts. Le doute venu quant à la validité de ces règles, il n’y a plus lieu d’hésiter ou de théoriser, c’est au plus rapide, au plus en phase avec son temps accéléré, aux Mabuse et aux Von Wenk, de remporter la mise. Lang rend admirablement bien compte de la rapidité d’exécution de Mabuse, en ayant recours à un principe simple – faire en sorte qu’il ait toujours un temps d’avance sur le spectateur (il n’est jamais là où on l’attend) – et en multipliant les ellipses, les sauts temporelles et les surimpressions de manière à dynamiser son récit. De ce fait, la palette picturale du film, qui puise ses artifices aux sources de l’expressionnisme, est d’une grande richesse.

La présence du démon de la vitesse qui préside au destin de Mabuse est patente si l’on compare Mabuse, le joueur, au plus grand roman allemand des années 20 : La Montagne Magique de Thomas Mann, qui se veut, comme Mabuse, le reflet d’une époque. Dans la Montagne magique, Hans Castorp, esprit faible mais curieux, s’initie au spiritisme, à la psychanalyse, à la politique, aux nouvelles techniques, à l’amour, à tout ce qui fait l’Europe du début du siècle. Seulement, là où le monde de la Montagne Magique est comme frappé d’immobilisme, tétanisé devant le dérèglement des valeurs d’antan, incapable d’agir, le monde de Mabuse est devenu celui de l’action, de l’exploration des nouvelles sciences aux fins de manipuler les masses. La première guerre mondiale, qui sépare les deux récits, est passée par là et a réveillé la vieille Europe, entrée dans l’ère de l’action et de la vitesse, et tombée selon Lang aux mains de joueurs sans scrupules. Ces joueurs ont fait des nouvelles découvertes de l’esprit humain les instruments de leurs desseins de domination. Là où la psychanalyse ou l’occultisme font figure d’aimables et joyeuses diversions dans La Montagne Magique, propres à contenter la curiosité de Hans Castorp, ils sont devenus chez Lang les instruments des sinistres projets de Mabuse.

Schopenhauer, Nietzsche et Freud sont les grands ordonnateurs de l’expression du « doute » (quant à la validité de l’ordre ancien où Dieu réconfortait les hommes) dans la pensée européenne. Docteur Mabuse, Le Joueur, déploie ses vastes ailes sous leur égide. Mabuse veut plier le monde à sa volonté, et ses diatribes sur la volonté de puissance citent expressément Nietzsche. Comme le surhomme de Nietzsche, Mabuse est tendu vers son devenir, et plus l’adversité représentée par Von Wenk s’accroît, plus sa volonté de puissance, et partant les risques qu’il prend, sont grands. Mabuse, dans Le Joueur, est donc davantage une incarnation métaphysique qu’une incarnation politique. C’est seulement dans Le Testament du docteur Mabuse, suite et « film-personnages » à l’envergure plus réduite, que Mabuse devenu esprit du crime et apprenti-dictateur préfigure les nazis.

L’expression de l’amour chez Mabuse doit quant à elle beaucoup à Freud. Mabuse n’aime pas, il désire. C’est un amour possessif et narcissique, à l’opposé de celui, pur et mal payé en retour, que lui voue la Carozza. Freud, dont l’ombre tutélaire s’étend sur tout le film. Il faut essayer d’imaginer ce qu’a été la révolution de la psychanalyse au début du siècle, terreau de tous les fantasmes. Soudain, un pan entier de l’âme humaine s’ouvrait aux explorateurs de l’inconscient – d’aucuns pensaient que toutes les maladies nerveuses pourraient être guéries.

Protée à l’identité incertaine, surhomme nietzschéen, esprit d’une époque, Mabuse est tout cela à la fois. Mais, comme le dit la Carozza, le personnage le plus lucide de ce bal de damnés, il n’est plus un homme. Mabuse n’est plus qu’une volonté, qu’un mécano qui travaille sur la machine emballée qu’est devenue la société berlinoise. « Tout est jeu » signifie aussi que tout est rouages. Pour Mabuse, vivre, c’est manipuler et soumettre d’autres hommes. Autour de lui, les hommes et les femmes ne sont que les instruments futurs de sa volonté de puissance. Puisqu’il n’est plus un homme, Mabuse commet une erreur fatale à la fin du film en tentant de redevenir homme, c’est-à-dire en révélant par défi sa véritable identité à Von Wenk. Prisonnier d’une seule identité, car privé de ses masques, Mabuse devient dès lors prisonnier de son monde intérieur, de son inconscient fait de machines et de rouages. C’est alors que sa conscience d’homme, opprimée quand il était multiple, resurgit sous la forme d’un passé hanté par des fantômes et d’un présent de machines (extraordinaire scène que nous donne à voir Lang où le mobilier se transforme en machines). C’est alors que le monde intérieur de Mabuse se substitue au monde extérieur. La volonté de puissance n’est plus. Ne demeure qu’un inconscient incontrôlable qui emprisonne Mabuse dans les rêts de la folie.

Strum

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Colonel Blimp : L’homme déphasé de Powell & Pressburger

Série des films-mondes.

Kerr

Il est peu de films aussi inattendus, aussi uniques en leur genre, que Colonel Blimp (1943) de Michael Powell et Emeric Pressburger. Qui ne connaît pas le goût de la parabole de Powell et Pressburger et se fierait à certaines notices encyclopédiques évoquant une charge contre un militaire dépassé par les évènements, sera peut-être surpris de découvrir un film humaniste sur la condition humaine, qui échappe assez largement à la catégorisation.

Dépassant les contingences historiques, faisant fi des récriminations et même des tentatives de censure de Churchill et du ministère de la défense anglais qui ne pouvaient tolérer qu’un film sur une amitié entre un officer anglais et un officier allemand où le second s’avère plus lucide sur le péril nazi soit produit en temps de guerre, Pressburger et Powell livrent avec Colonel Blimp une réflexion sur la condition de l’homme déphasé, l’homme qui n’est pas de son temps. Clive Candy, le colonel Blimp auquel se réfère mystérieusement le titre, joué avec une humanité prodigieuse par Roger Livesey (son  plus beau rôle), est un homme qui vit en lui-même. Ses principes, sa qualité de gentleman possesseur d’un manoir de 18 chambres, tracent les frontières de son monde. Il est aveugle, il ne voit rien : ni l’amour lorsque Deborah Kerr, belle comme un ange, apparait pour la première fois dans sa vie, ni les rouages et les règles de la guerre telle qu’elle se livre au XXe siècle. A l’entendre, il vaudrait mieux perdre la guerre contre les nazis plutôt que la gagner au moyen de méthodes indignes. Tel est Clive Candy, dont les officiers plus jeunes se rient sous cape. Tel est Clive Candy pour qui « la guerre commence à minuit » si les parties en sont convenues, étant entendu qu’il lui parait impensable que l’une d’elles viole un tel accord. Tel est Clive Candy qui recherche partout le visage de la femme qu’il a perdue un jour sans duel parce qu’il est un gentleman. Tel est Clive Candy qui aime à la vie à la mort Theo (formidable Anton Walbrook), bravant les interdits qu’une telle amitié pour un officier allemand en 1938 ne peut manquer de faire naître. Cet homme fidèle en amour comme en amitié, c’est sa vie que le film nous montre quarante ans durant, avec Deborah Kerr et Theo en fil conducteur, et à coups d’ellipses visuelles géniales de Powell.

Tel était peut-être aussi le Colonel Blimp, héros de la bande dessinée éponyme dont « s’inspire » très librement le film. Mais là où la bande dessinée se moquait d’un officier réactionnaire et dangereux par ses erreurs de jugement, dont le ridicule faisait mieux rejaillir la compétence des jeunes officiers anglais, le Colonel Blimp est devenu aux yeux de Michael Powell et Emeric Pressburger le symbole de l’homme déphasé, qui n’appartient pas à son époque. Pressburger, dans son scénario pour le film, fait des faiblesses supposées de Blimp les qualités qui lui valent notre sympathie. Juif hongrois, un temps apatride, Pressburger décrit indirectement, à travers le prisme de Clive Candy et son ami Theo, l’homme de la Mitteleuropa qui voit l’ordonnancement de l’ancien monde disparaitre, qui est incapable de s’adapter au monde moderne, aux bouleversement liés notamment à la dissolution de l’Empire austro-hongrois au début du XXe siècle (coup de tonnerre politique et culturel), à cette vie de réfugié qu’a connue Pressburger (comme Theo fuyant l’Allemagne, qui raconte dans un poignant monologue du film la séparation d’avec ses enfants devenus nazis). On trouve dans Colonel Blimp (personnage janus, si peu anglais par son manque de pragmatisme et ses égarements et en même temps tellement anglais par son romantisme), l’ironie et la profondeur de vue de cette littérature d’Europe centrale désormais disparue, on y trouve l’amertume de l’exilé, on y ressent des émotions non feintes, comme celle qui submerge le spectateur lorsqu’il voit Deborah Kerr « réapparaître » dans un autre rôle…

Mais Powell et Pressburger ont puisé autre chose aux sources de la littérature : une approche romanesque du récit où toutes les libertés sont permises, tous les genres mélangés, où la comédie et le drame sont indissociables. Comme l’écrit Martin Scorcese, dans son introduction aux mémoires de Powell (Une vie dans le cinéma), « tout peut arriver » chez Powell et Pressburger. Ces deux-là possèdent le génie de l’invention. Voyez ce triomphe de l’imagination qu’est la première partie de Colonel Blimp. On y voyage dans le temps au sein d’un même plan, on y passe en quelques minutes d’un exercice militaire dans le Londres de 1940 au Berlin de 1903 où un héros de la guerre des Boers s’en va défier l’armée allemande pour les beaux yeux d’une gouvernante anglaise. S’ensuit un duel, dont les préparatifs sont longuement montrés par Powell pour mieux nous cacher le déroulement du duel lui-même et son issue. Et la belle gouvernante anglaise, contre toute attente, de tomber ensuite amoureuse de l’officier allemand, lequel devient le meilleur ami de l’officier anglais… Le voyage et le dépaysement qu’il procure, l’inattendu, sont le sel du cinéma de Powell et Pressburger. Les réalisateurs sont des voyageurs, et les plus grands d’entre eux sont ceux qui parviennent à nous donner le goût du voyage et du mouvement. Powell et Pressburger croient en l’infinie des possibilités du cinéma, à l’invention d’un monde différent de la réalité, même le plus improbable, où nous servent de guides des personnages rêvés et admirables. On perçoit dans les merveilleux cadrages du film et ses échappées picturales soudaines (à l’instar de cette caméra qui s’envole lors du duel des deux futurs amis), ainsi que dans les couleurs chatoyantes de la première partie du récit, où éclate la bienveillante nostalgie des auteurs pour un monde disparu dont ils ne se privent pourtant pas de railler le formalisme, les échos profonds de la tendresse que portent Powell et Pressburger à leurs personnages, et à Candy/Blimp en particulier.

Or, le monde que connait Candy vit ses derniers instants. De là naît le tragique du film, un tragique toujours allégé par l’ironie de Pressburger et l’élégance formelle de Powell, et la lucidité qu’ils avaient reçue en partage. Clive Candy est tragique parce qu’il symbolise l’impuissance de certains hommes à vivre dans un monde contemporain en perpétuelle mutation. En lui, réside un état d’esprit, peut-être hérité de l’enfance, qui lui fait voir la vie et les êtres au travers d’un voile tissé des illusions de l’ancien monde. Et s’il est juste d’interpréter la fin du film comme une acceptation par Candy du monde moderne, maintenant qu’il en devient simple spectateur, alors s’éclaire le mystère du titre original anglais du film (Life and Death of Colonel Blimp), qui évoque la « mort » de Blimp. Au bout de cette longue route que fut sa vie, peut-être que son ancienne façon de voir le monde meurt enfin. Il disparait alors en tant que symbole de l’homme déphasé, de l’homme vaincu, et cela aussi est tragique, car cet homme-là, impropre à la guerre moderne, meurt sans descendance.

C’est à cette aune qu’il faut comprendre le scandale que représenta ce film aux yeux de Churchill et d’autres en 1943 : Clive Candy s’est trompé toute sa vie certes, mais le spectateur l’aime justement parce qu’il s’est trompé avec tant de bonne foi, tant de constance ; il a pour lui la poésie des vaincus, celle qui vient et plait aux contemplatifs, qui s’abîment dans la contemplation des fleuves et des lacs, tel Candy à la fin du film voyant cette eau qui stagne et coule à la fois. C’est la vision d’une eau filante qui figure le changement et le passage du temps dans le film comme l’illustre le magnifique travelling du début au bain turc, flux que Candy tente d’arrêter pourtant, en cherchant à retrouver le visage de Deborah Kerr dans d’autres femmes, une Deborah Kerr éternellement jeune, éternellement belle (Kerr joue trois rôles dans le film, idée lumineuse que l’on doit à Pressburger et qu’il a peut-être trouvée dans La bien-aimée de Thomas Hardy). Candy est trop humain pour cette guerre : il ne connaît pas le culte de l’efficacité, il lui préfère la vie vécue comme un rêve, un rêve qui en vaut la peine surtout quand il prend les traits de Deborah Kerr (dont Powell était follement épris), bref la vie au cinéma, telle que la représentaient Powell et Pressburger.

En somme, sous couvert d’humour et d’ironie, Colonel Blimp nous montre le tragique de la condition humaine sous cet aphorisme là : lorsque l’homme suit le cours du temps et s’adapte, il est moins homme ; lorsqu’il reste lui-même et vit en dehors du monde, il est perdu pour son temps, mais il transcende sa condition et devient un personnage de poésie et donc de cinéma; le tout dit avec une grâce, une subtilité et une intelligence rares, au sein d’un film d’une richesse thématique et de ton inouïe. Inconcevable en temps de guerre ! Mais concevable pour tout admirateur de cinéma de toute chapelle et de toute époque.

Strum

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Le Vent se lève de Hayao Miyazaki : le pouvoir destructeur du rêve

Le Vent se lève : Photo

Pendant toute sa carrière, Hayao Miyazaki a fait des films faisant la part belle à l’imaginaire, et par extension au rêve. Il a montré les avions et les objets volants comme étant le peuple de ce monde de l’imaginaire et de la rêverie. Qui oubliera qu’un rêve peut aussi devenir cauchemar (ce que Miyazaki a pourtant déjà montré, notamment dans un film comme Le Voyage de Chihiro), pourra être désarçonné par Le Vent se lève (2013), qui pose un regard plus désabusé sur le monde du rêve.

Quel est ce « vent » qui se lève dont parle Miyazaki ? C’est celui de l’appel de la vie, représenté notamment par Naoko, l’épouse de Jiro. C’est elle qui cite d’ailleurs le vers de Valéry : « le vent se lève, il faut tenter de vivre« . A cette vie, à ce vent libre de la vie, Miyazaki oppose le monde parfois égoïste et dangereux du rêve, le rêve de Jiro. Dans Le vent se lève, Miyazaki reprend à son compte une problématique chère à l’écrivain allemand Thomas Mann, que Miyazaki cite plusieurs fois, soit directement (l’hôtel en-dehors du temps est ainsi une transposition du sanatorium de La Montagne Magique de Mann) soit indirectement (le personnage de Castorp, tiré là aussi du roman de Mann), celle de l’opposition radicale, irréconciliable, entre la vie et le rêve, entre la réalité et l’art. Jiro, aveugle à la réalité et au sacrifice de son épouse, obsédé par son rêve, qui deviendra le cauchemar de beaucoup, traverse la vie comme un zombie, une moitié d’homme. Il est si obsédé par son avion que plusieurs fois, on l’entend se demander avec une candeur effrayante : « Le Japon va faire la guerre ? Mais contre qui ?« .

La difficulté d’interpretation fondamentale du film (auquel il a été reproché, tour à tour, d’être aveugle aux souffrances causées par l’armée japonaise durant la deuxième guerre mondiale ou d’être par trop pacifiste) repose sur ce paradoxe : le vent et l’avion ne font pas partie du même monde. L’obsession de l’avion chez Jiro, c’est le pouvoir destructeur du rêve quand il oblitère la réalité et autrui. Le pouvoir destructeur du Zéro japonais que va concevoir Jiro, le film ne le montre pas directement – il ne le fait que par ellipses et surtout par l’entremise d’un travail important sur les bruitages et le mixage du son. Miyazaki a une idée fabuleuse, de celles qui font de lui un génie du cinéma : donner aux secousses du tremblement de terre du Kanto de 1923 et aux bruits des hélices des avions construits pour l’Aéronavale japonaise une même origine sonore : celle de voix humaines. Ce faisant, il montre que l’homme et la nature possèdent un pouvoir destructeur similaire, et les impressionnantes images du séisme du Kanto, qui semble causé par des voix humaines venues du fond de la Terre, annoncent les destructions causées par l’homme durant la Seconde Guerre Mondiale, que Miyazaki n’aura dès lors plus besoin de montrer. Voir ci-dessous une photo de Nihonbashi après le séisme du Kanto en 1923 :

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Quant au vent, il ne souffle pas « où il veut » ici. Le vent, c’est la vie, avec les horizons qu’elle ouvre vers les autres (femmes ou amis), dans ses embardées incontrôlables aussi (il reste une puissance élementaire selon la tradition shintoïste). Le vent, c’est aussi Naoko, l’épouse sacrifiée. Le vent se lève quand elle surgit dans un train, au milieu de la vie infirme de Jiro, que le rêve dévore. Le vent se lève encore et s’en va quand Naoko retourne dans son sanatorium. Un vent doux venant de l’est traverse alors Jiro, qui frémit, lors de l’essai du Zéro japonais qu’il a conçu. Saisit-il alors ce qui se passe ou continue-t-il à voir le monde en aveugle ? La myopie de Jiro doit être interprétée de manière littérale. Derriere ses lunettes rondes, qui lui font comme une double paire d’yeux sur laquelle Miyazaki se plait à insister (l’une intense tournée vers son rêve intérieur, l’autre intermittente tournée vers la vie), il ne voit le monde que de loin. C’est d’ailleurs ainsi que Myazaki nous le montre, de manière très simple, dans la première séquence du film : sans ses lunettes, il voit flou et déjà des bombes anticipatrices menacent ses innocents rêves d’enfant.

Dans Le vent se lève, l’art pictural de Miyazaki se déploie avec un tel faste, les avions y paraissent si beaux et si légers, les images de vol sont si belles, que se pose parfois la question de l’ambiguité d’un film qui montre avec un tel souci de beauté des machines de mort. C’est que Miyazaki ne nous cache rien. Pour celui qui en est épris, un rêve est bien ce qu’il y a de plus beau et cela Miyazaki le montre quitte à tester notre capacité de spectateur à comprendre le véritable sens de son film. Car lui aussi regarde son propre rêve, sa propre vie de créateur. Lui aussi sans doute se confronte à ses propres contradictions (sans compter cette confrontation avec l’histoire du Japon, qui est un autre versant, pas forcément le bon, par lequel on peut aborder ce film). C’est cependant, et c’est symptomatique, durant la scène absolument sublime du mariage que Le Vent se lève accède à la beauté la plus pure. Sanglée dans sa tenue d’épouse traditionnelle, une grande fleur piquée dans sa longue chevelure couleur de nuit, Naoko y apparait plus belle que tous les rêves de métal de son mari. Elle incarne alors la vie même avec son lot de beauté et de douleurs. Elle est comme le reflet inversé, dans la réalité, de tous les héroïnes féministes de Miyazaki qui prenaient leur vie en main dans un monde imaginaire. Ce retour à la réalité, cette irruption des souvenirs de Miyazaki (sa mère fut tuberculeuse) dans cet univers de fiction, n’en sont que plus émouvants.

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Reste Jiro, ce bourreau de travail aux discrêtes lunettes rondes qui tourne le dos à la vie et ne donne jamais son nom. On ne peut s’empêcher de voir dans ce personnage, une manière d’autoportrait de Miyazaki, dessinateur et réalisateur tyranniques, obsédé par la qualité de ses mangas et de ses films, qui depuis trois décennies s’échine sur sa table de travail de dessinateur. Il a annoncé vouloir s’occuper après ce film de son épouse, vouloir enfin profiter de la vie. « Il faut tenter de vivre« . C’est autant à lui-même qu’à nous, sans doute, qu’il lance ici cette injonction.

Strum

 

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