L’Agent de Luigi Zampa : Sordi crétin mais non héros

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Il y a un moment dans L’Agent (1960) de Luigi Zampa où la satire comique propre au genre de la comédie à l’italienne cède la place à un ton plus direct de moraliste désabusé. Jusque-là, le film racontait les mésaventures d’Otello Celletti (Alberto Sordi), un bon-à-rien nommé agent de police d’une petit ville du Latium grâce à un fils débrouillard ayant sauvé le fils du maire de la noyade. Otello est un de ces crétins vaniteux que Sordi jouait à merveille et dont tous les travers sont résumés dans la scène d’introduction : au chômage, on le voit parader en robe de chambre dans la ville en prodiguant les pires conseils aux actifs. Une fois en poste, le pistonné s’esbaudit de son uniforme pourtant ridicule et provoque un immense embouteillage par sa bétise et ses interventions intempestives. Malgré l’abattage de Sordi et ses réjouissantes confrontations avec de Sica qui joue un maire mielleux et gominé, cette première partie du film est un peu décevante par rapport au potentiel comique de la situation. Peut-être parce que Zampa ne possède pas la verve comique de Monicelli ni la vivacité de son découpage, plus sûrement faute de gags inspirés, il ne parvient pas à tirer de Sordi l’intégralité de sa puissance comique (qui rendait Un héros de notre temps (1955) si hilarant) ni tout à fait sa capacité à camper un homme d’une lâcheté ordinaire (qui rendait La Grande Guerre (1959) si émouvant).

C’est lorsque le film prend une tournure franchement politique qu’il devient plus grinçant et convaincant. Sonego, au scénario, en donne l’occasion à Zampa : Otello se retrouve à contrôler le maire pour excès de vitesse alors que celui-ci rend visite à sa maîtresse. Comme il vient d’être rappelé à l’ordre pour avoir omis de verbaliser une actrice sans permis, Otello s’imagine candidement que l’on met à l’épreuve sa conscience professionnelle. Sa bétise n’ayant pas de borne, il va jusqu’à poursuivre le maire récalcitrant dans la maison de sa maîtresse. Les résultats de cet excès de zèle ne se font pas attendre : Otello est mis à pied, et selon un engrenage dont Sonego a le secret, devient la figure de proue d’un parti monarchiste qui dénonce la corruption généralisée du système, cependant que se prépare le procès qui l’opposera au maire.

Cette seconde partie donne lieu à une scène formidable où, en marge d’une soirée, Otello est pris à parti par le maire et ses adjoints qui le somment de revenir sur ses accusations (et de ne pas en émettre de nouvelles plus compromettantes sur des marchés public achetés) sous peine de voir révéler sur la place publique certains secrets enfouis de sa famille. La séquence vaut en particulier pour les roulements d’yeux ahuris de Sordi dont on ne sait s’ils témoignent de la peur qui le saisit devant sa propre audace ou de son effarement devant les méthodes de ces maitres-chanteurs. Le découpage de Zampa y est plus vif et précis qu’au début : il s’avère meilleur cinéaste moraliste que cinéaste comique, peut-être sous le coup d’une indignation intérieure. Il donne corps à l’idée que les petites gens honnêtes (car Otello est bête mais honnête à sa façon, vantard et filou mais trop bête pour être réellement malhonnête) ne peuvent rien contre les puissants corrompus (car dans ce film, tous les riches sont corrompus) selon une morale que n’aurait pas renié le La Fontaine des Animaux malades de la peste. Ainsi, ce film qui commençait comme une aimable comédie finit en règlement de compte politique impuissant et amer, malgré les sourires d’un Otello finalement soulagé d’avoir échappé à cet emploi de héros que les circonstances lui avaient offert. Mieux vaut rester crétin pour éviter les ennuis, un rôle pour lequel Sordi était taillé.

Strum

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Bilan de l’année 2016

Je récapitule ci-dessous avec hésitation mes « films préférés » de l’année 2016 – cliquez sur les liens pour accéder aux critiques. On prendra cette liste, dont la valeur est purement indicative, pour la vérité du moment, pas forcément celle de demain. Les deux, voire trois, premiers films se détachent nettement des autres que j’ai eu plus de peine à classer, peut-être parce que je ne suis pas persuadé de l’intérêt de l’exercice, sinon celui de fixer ses idées à un instant t ou d’en donner aux autres.

  1. Manchester by the sea de Kenneth Lonergan
  2. Julieta de Pedro Almodóvar
  3. Aquarius  de Kleber Mendonça Filho
  4. Elle de Paul Verhoeven
  5. Un jour avec, un jour sans  de Hong Sang-soo
  6. Love & friendship  de Whit Stillman et Délices de Tokyo (Les) de Naomi Kawase
  7. Everybody wants some!!  de Richard Linklater
  8. Sully de Clint Eastwood
  9. Midnight Special  de Jeff Nichols et Carol de Todd Haynes
  10. Frantz de François Ozon et Ce Sentiment de l’été de Mikhaël Hers

Accessit : Moi, Daniel Blake  de Ken Loach et The Strangers de Na Hong-jin

Les deux premiers films du classement sont portés par un personnage principal brisé par un immense sentiment de culpabilité, mais leurs ressemblances s’arrêtent là. Au foisonnement mélodramatique de Julieta, Manchester by the sea oppose les lignes horizontales d’un drame classique. Bien que Julieta contienne la plus belle idée de cinéma de l’année (le raccord temporel faisant vieillir Julieta dans une seule et même séquence), Manchester by the sea m’a bouleversé et l’emporte sur le fil.

De manière générale, on trouvera ici beaucoup de films centrés sur une poignée de personnages, de drames et mélodrames, aux fins certes parfois heureuses, quelques films à la bonne humeur communicative, et peu de films à grand spectacle (les effets appuyés de The Revenant d’Alejandro Inarritu ne m’ont pas convaincu). Le seul film qui contienne ici une scène vraiment spectaculaire doit être Sully d’Eastwood. Au sein de la riche cinématographie asiatique, ce sont les films à la forme modeste qui m’ont d’abord séduit – la narration impressionniste de The Assassin de Hou Hsiao-hsien m’a empêché d’y adhérer pleinement tandis que la profusion narrative de The Strangers de Na Hong-jin a fini par me lasser ; mais il s’agit de deux films aux qualités formelles évidentes. Certains films excentriques (Ma Loute de Bruno Dumont) se sont un peu effacés de ma mémoire. De même, la beauté formelle de Carol qui aurait pu (dû peut-être) se trouver plus haut dans le classement a perdu de son lustre au fil des mois (le film est sorti il y a un an) tandis que les imperfections formelles de Midnight Special ne m’empêchent pas d’en garder un bon souvenir.

Bien que n’ayant pas vu suffisamment de films faute de temps (j’ai manqué plusieurs films sortant a priori des sentiers battus : Nocturama, L’Etreinte du serpent, La Mort de Louis XIV ou Bella e Perduta, et je n’ai pas encore vu Paterson de Jarmusch), je ne crois pas que 2016 ait été une grande année cinématographique. Mais on s’en souviendra comme celle où pour la première fois un acteur mort depuis 20 ans a ressuscité numériquement dans un film avec un semblant de réalisme (Peter Cushing dans Rogue One de Gareth Edwards), après que Disney a ressuscité Star Wars en 2015, ou encore comme celle où les groupes chinois ont commencé à investir massivement dans les studios américains (acquisitions et prises de participation), préparant le terrain à de futures productions américano-chinoises. En parallèle, les franchises aux budgets exorbitants ont continué de pulluler, tandis que les films français s’assemblaient schématiquement autour d’une ligne de partage entre comédies grands publics et « films d’auteur » aux budgets restreints et à l’audience réduite et surtout trop souvent dénués d’ambitions visuelles.

Strum

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Manchester by the sea de Kenneth Lonergan : drame classique et paysages maritimes

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Les plus beaux drames sont ceux qui sont filmés sereinement, ainsi ceux de Mizoguchi. Le magnifique Manchester by the sea (2016) de Kenneth Lonergan est de cette veine : c’est lui aussi un film d’eau où les plans de baie et d’océan qui reviennent régulièrement agissent comme un contrepoint apaisant. C’est l’histoire d’un homme au « coeur brisé », Lee Chandler (Casey Affleck), qu’un terrible sentiment de culpabilité empêche de vivre. Depuis le drame qui a bouleversé sa vie, il ne vit plus : concierge et homme à tout faire, il est pareil à un automate qui répète des gestes appris ; le désir de vivre a déserté son coeur.

Au début du récit, Lee revient dans sa ville natale, Manchester-by-the-sea ; son frère décédé a fait de lui dans son testament le tuteur de son fils Patrick. De retour sur les lieux du drame, Lee se souvient. Les images reviennent à la surface de sa conscience par vagues successives, et nous les découvrons avec lui, au moment même où il les revoit. C’est peu à peu que ce passé ressurgit, ombre s’allongeant derrière les paysages maritimes tranquilles de Manchester. La séquence de l’incendie et du commissariat, portée de bout en bout par l’Adagio d’Albinoni, joué ici dans sa quasi-intégralité (fait rare au cinéma, art du découpage) est sans doute ce que j’ai vu de plus bouleversant au cinéma en 2016. La musique et les images s’y répondent, s’y prolongent, issues d’un même foyer de tristesse ; le rythme même de la musique dicte le rythme de la séquence qui prend un caractère quasi-musical. Pour Lee, et c’est le sens de la construction du film, il n’y a plus ni présent, ni passé, tout se mélange dans le temps sans fin du sentiment de culpabilité qui l’étreint. On se demande comment il peut encore vivre, et l’on comprend pourquoi depuis le début du film il hantait les plans plus qu’il ne les habitait, silhouette repliée sur elle-même, homme éteint comme privé de sa lumière intérieure. Immobile et pétrifié, figé sur l’arête glacée de sa culpabilité, il ne songe plus qu’à se punir. Pendant une heure et demi, Lonergan tutoie les hauteurs du drame cinématographique. Son sens de la composition des plans, sa foi dans la force de l’image fixe (les films sans mouvements de caméra superflus ne sont pas légions aujourd’hui) et la lumière froide et de cristal qui nimbe Manchester suscitent une atmosphère hivernale et funèbre. La très belle bande son, où se côtoient Albinoni, Haendel, Massenet et les choeurs élégiaques composés par Lesley Barber, fait résonner le film d’ondes hypnotiques.

Lorsque cesse la ronde des flashbacks, et que Patrick essaie de tirer son oncle Lee de sa torpeur (comme son frère le voulait), lui démontrant par l’exemple que lui-même ne s’est pas laissé abattre par la mort de son père, le film perd peut-être un peu de sa force, mais c’est l’occasion pour Lonergan de saisir sur le vif, en quelques scènes réussies et parfois drôles, des moments heureux de la vie de cet adolescent de 16 ans – prégnance du quotidien qui confère plus de vérité au film. Ce compagnonnage entre Lee et son neveu dont il reçoit des afflux de vie est au coeur du film ; elle nourrit son mélange de drame et de trivialité. Il y a peut-être un quart d’heure de trop dans la deuxième partie, mais pour le reste, que ce film est beau, à la fois tellement triste et en même temps inscrivant la douleur de Lee dans des paysages de neige et d’eau, l’enfouissant captive sous les images du monde. Et puis Casey Affleck est formidable en Lee : il est l’image même de sa douleur rentrée et inextinguible, suggérant les lointains de sa tristesse d’un seul regard.

Cinéaste rare, Kenneth Lonergan, qui fut d’abord dramaturge, n’a réalisé que trois films en seize ans, le deuxième, Margaret (2011), tourné en 2005, ayant donné lieu à un bras de fer qui finit en longue bataille judiciaire entre le réalisateur, le producteur et le studio qui bloqua sa sortie durant plusieurs années. Il est heureux que Lonergan ait pu finalement tourner un troisième film, mais on peut regretter qu’un cinéaste de cette qualité rencontre tant de difficultés pour réaliser ses films.

Strum

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La Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck : l’homme droit face au totalitarisme

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La Vie des autres (2006) de Florian Henckel von Donnersmarck cherche à placer ses pas dans ceux des grands récits sur le totalitarisme tels Vie et Destin de Vassili Grossman ou Le Zéro et L’Infini d’Arthur Koestler : suivant leur exemple, il tente de décrire la psychologie des victimes et des serviteurs de l’Etat totalitaire. S’il ne possède pas la puissance formelle et émotionnelle de ses illustres modèles (ni leur rigueur historique), ce n’en reste pas moins une très belle réussite du cinéma allemand de ces dernières années.

C’est à celui qu’il nomme explicitement « l’homme bon » que Henckel Von Donnersmarck consacre son film, à savoir Gerd Wiesler (Ulrich Mühe), un fonctionnaire de la Stasi (la Staatssicherheit), la police politique de l’ancienne RDA. C’est un homme droit, mais confiant jusqu’à l’aveuglement dès lors qu’il défend une cause qui lui parait juste : on peut être un homme droit et en même temps servir un mauvais maître. Partant de ce constat, le réalisateur allemand relate l’histoire de deux « hommes bons » qui s’éveillent l’un et l’autre à la conscience du monde. Le premier, c’est Wiesler : sa loyauté fait de lui un affidé efficace de l’Etat totalitaire qu’il défend face à ceux qu’il nomme sans réfléchir (résultat d’un long endoctrinement idéologique) les « ennemis du socialisme ». Le second, c’est Georg Dreyman (Sebastian Koch), un écrivain ami du régime, qui croit encore que celui-ci défend les valeurs humanistes dont il s’est fait le chantre.

La Vie des Autres est donc le récit de deux grands naïfs, qui n’ont pas encore compris ou font semblant de ne pas comprendre en 1984 quelle était la vraie nature du régime politique de la RDA (il faut pour y croire en appeler à la suspension de l’incrédulité du spectateur). Les circonstances de la vie ont fait qu’ils ne se trouvent pas du même côté, mais tout l’objet du film est de nous faire comprendre que Wiesler est un homme berné qui s’est contenté d’obéir. Lorsqu’il reconnait en Dreyman un idéaliste comme lui, l’homme qu’il aurait pu être en une autre vie, et le compare à la médiocrité de ses supérieurs, il se met à l’aider. Il l’aide en respectant la fonction qui lui a été échu : homme de l’ombre anonyme qui écoute « la vie des autres », il restera homme de l’ombre et n’oeuvrera que par procuration, sans se faire connaître de Dreyman. Lui qui ne connaissait ses prisonniers que sous la forme de chiffres, restera un chiffre pour Dreyman, en un jeu de reflet.

Fort bien agencé, le film mêle à la vie de ces deux hommes et à leur prise de conscience respective la vie de ceux qui sont trop lucides et pas assez forts pour survivre sous un Etat totalitaire sans compromissions. Maria-Crista (Martina Gedeck), la compagne de Dreyman, est de ceux-là. Mais bien qu’elle le trahisse, il est difficile de lui en vouloir. Seuls résistent à la machinerie implacable d’un interrogatoire de la Stasi les héros dont les mythes sont faits. Le drame de la faiblesse de Maria-Crista, c’est le drame de tout un chacun, le drame du mimétisme humain, qui fait que l’on veut être comme les autres, qu’on ne peut souffrir de perdre le regard des autres. Les séquences tournant autour de la machine à écrire de Dreyman et de la trahison de Maria-Crista sont les plus émouvantes du film. Elles sonnent comme un appel au pardon et à la réconciliation : c’est d’ailleurs ainsi que le film a été perçu en Allemagne, certains historiens soulignant cependant ses limites au plan historique car il n’existe pas d’exemple documenté d’agent de la Stasi ayant aidé ceux qu’il espionnait.

L’épilogue pourrait paraitre superflu mais il met au jour le fil rouge qui parcourt le film : La Vie des autres montre comment les « hommes bons » se passent entre eux le relais sans avoir besoin de se rencontrer. Dans ce processus de reconnaissance muette, l’art peut être un vecteur, non en tant que fin mais en tant que moyen (à l’instar de la « Sonate de l’homme bon »). La mise en scène sévère et rigoureuse du film ne révèle peut-être pas une personnalité de réalisateur singulière mais elle parvient à convoquer l’univers déshumanisé de la Stasi qui emprisonne les personnages dans un étau glacé, servant ainsi parfaitement le propos du réalisateur. Excellente interprétation du trio Mühe, Koch et Gedeck.

Strum

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Paradis Perdu d’Abel Gance : double film, double actrice

paradis perdu

Paradis Perdu (1940) d’Abel Gance fut le premier grand souvenir de cinéma de François Truffaut, qu’il découvrit à huit ans. Les péripéties mélodramatiques du film devaient séduire la partie romanesque de son caractère. A voir le film aujourd’hui, c’est ce qui frappe en premier lieu : ce goût du mélodrame, cette manière de résumer une vie en une suite de bonheurs puis de drames, dont le film ne montre que les parties émergées. Gance adapte un scénario original de Joseph Than, mais c’est là un cinéma marqué par la littérature, où la narration se divise en deux parties, deux époques distinctes, selon la manière de plusieurs films français d’alors, notamment le plus tardif Les Enfants du Paradis (1945) de Carné (mais aussi le J’accuse de Gance de 1938), un cinéma qui se veut fresque autant que film. Toutefois, contrairement aux Enfants du Paradis, où Carné pouvait dérouler son récit au fil d’une durée de trois heures, Gance est ici lié par une durée relativement réduite (1h40) par rapport aux exigences de son intrigue : il est contraint de procéder à des coupes visibles au milieu de son récit, y laissant des trous comme des mites dans un beau vêtement, même si l’ensemble vibre du talent du cinéaste.

La première époque du film, la meilleure, est celle du Paradis : un 14 juillet, Pierre (Fernand Gavray), un peintre, rencontre Janine (Micheline Presle). Durant ce bel été, ils s’aiment et se marient, insouciants du monde et des autres. Leur avenir semble assuré : une carrière de grand couturier tend les bras à Pierre qui dessine des robes pour le couturier chez lequel travaille Janine. Comme cette première partie est bien amenée et bien écrite ! Elle contient plusieurs trouvailles qui ne dépareilleraient pas dans les meilleures comédies américaines de l’époque : la lourde robe de mousseline transformée en robe légère par Pierre, Janine qui gagne par hasard un concours d’élégance avec cette même robe, la scène de bal, où Pierre et Janine dansant dans les bras d’un tiers pensent l’un à l’autre ; cet ensemble produit une impression d’allégresse dont le visage oval et rayonnant de Micheline Presle est l’image vivante. Elvire Popescu en extravagante princesse russe et Robert Le Vigan en artiste ophulsien réhaussent la gaieté de l’ensemble. Dans la scène rêvée où Janine se voit danser, l’image se fragmente selon un procédé kaléidoscopique rappelant le Gance avant-gardiste et expérimentateur de Napoléon (1927), qui voulait alors rien moins que révolutionner le cinéma avec la polyvision, à l’instar de la polyphonie en musique. Si ce Gance baroque est bien présent ici (en témoignent dès l’ouverture quelques plans de fête où la caméra est inclinée), il bride ses pulsions baroques pour mieux filmer l’amour pur de Pierre et Janine.

L’élan du film est brisé net par le déclenchement de la Première Guerre Mondiale : alors que Pierre et Janine se promènent (au Cap d’Antibes, croirait-on), on entend sonner les tocsins annonçant la mobilisation générale. Nous sommes le 1er août 1914 (2 août, annonce pourtant un carton ultérieur), et c’est pour Pierre et Janine un coup de tonnerre dans un ciel bleu, qui est tout aussi inattendu pour le spectateur : jamais depuis le début du film Gance n’avait fait allusion au fait que ce bel été de l’amour était l’été 1914, celui-là même qu’évoqua Martin du Gard dans les Thibault. Pierre part au front en Champagne et le destin le frappe bientôt au coeur : à l’arrière, Janine meurt en mettant au monde une enfant qui lui ressemblera plus tard trait pour trait. Et pour cause : Micheline Presle, heureuse inspiration, joue les deux rôles. La scène où Pierre apprend la mort de sa femme est peut-être la plus belle du film : le regard hagard, il glisse comme une âme errante dans les tunnels des tranchées au son de la voix de Janine qui venait de lui envoyer un enregistrement de leur chanson fétiche.

De la comédie romantique, nous sommes passés au mélodrame selon un plissement familier du genre, et la deuxième partie du film commence, qui justifie le titre : Janine morte, Pierre est exclu du Paradis et seule sa fille (qu’il refuse de voir au début, tel Apu dans Le Monde d’Apu (1959) de Ray refusant de voir son fils) le rattachera désormais à la vie. Hélas, la narration qui glissait comme sur un parquet de danse dans la première partie du film devient soudain fragmentée et partielle. Déjà, un replatrâge réutilisant des plans d’archive de guerre préalablement vus s’était substituée à la scène où Pierre était blessé dans les tranchées : une ellipse si maladroite que l’on jurerait que des plans ont été perdus ou qu’ils ne purent être tournés faute de budget. On bondit ensuite de scènes en scènes, d’années en années, enjambant des trous dans la narration que ne parvient pas à combler Gance, peut-être à cause d’un montage difficile, certainement en raison d’une durée mal ajustée à ce récit aux mesures de fresque.

Mais Gance se retrouve à la fin (sans retrouver la grâce du début), annonçant avec l’aide du grand chef opérateur Christian Matras les fêtes des films d’Ophuls des années 1950 et rappelant dans la dernière scène, par une apparition née d’un amour enjambant les années passées, certains films de Borzage, quoique sans leurs miracles. Truffaut avait bien choisi son « premier choc cinématographique« . Paradis Perdu connut un immense succès à sa sortie en décembre 1940, qui fit plus tard dire à un Gance faisant le difficile qu’il s’agissait d’un de ses films commerciaux ne valant pas grand chose. C’était mésestimer cette oeuvre que l’on peut trouver plus belle que certains de ses films consacrés à des personnages historiques et dont le titre évoque autant le Paradis perdu d’avant 1914-1918 que celui d’avant 1939-1945.

Strum

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La Cible humaine : le pistolero repentant de Henry King

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La Cible Humaine (The Gunfighter) (1950) de Henry King est un très beau western racontant l’histoire de Jimmy Ringo (Gregory Peck), un pistolero repentant. C’est un film où l’on ressent une volonté de démythifier le western classique, de rendre prosaïques les décors, les costumes, et les moustaches que portent Ringo et son ami shérif. Hormis lors des génériques de début et de fin, la musique d’Alfred Newman est absente ou presque, ce qui procède là aussi du souci de représenter des faits bruts dans un décor neutre.

C’est le récit d’un tueur qui revient chez lui après une vie d’excès et de meurtres et pose sur son passé un regard désabusé. Pour lui, c’est la fin de la partie : un argument de nouvelle ou de pièce de théâtre beckettienne. D’ailleurs, la majeure partie du film se déroule dans un bar où Ringo attend la femme qu’il avait abandonnée dans sa jeunesse. Ce temps d’attente est un temps d’introspection et de dialogues. Ringo est confronté aux fantômes de son passé qui resurgissent opportunément au crépuscule de sa vie et viennent lui rendre visite : anciens amis (shérif et danseuse de saloon), frères d’une victime qui le poursuivent et surtout un jeune pistolero vaniteux, avatar de l’ancien Ringo, qui vient le défier pour se faire un nom, croyant encore aux trompettes de la renommée et aux vieilles légendes de l’Ouest.

Un homme qui attend dans une salle, une table, quelques chaises, une dramaturgie resserrée autour d’une situation donnée, une succession de scènes dialoguées : nous avons affaire à ce que l’on pourrait appeler un film-situation, ce qui le rapproche là aussi du théâtre, mais un théâtre d’où toute agitation serait absente. Ramassée dans une durée restreinte (85 minutes), l’intrigue découle naturellement de la situation mise en scène, sans fioriture ni excès, ce qui est rendu possible par des dialogues très bien écrits (il faut dire que William Bowers, André De Toth et Nunnally Johnson participèrent au scénario) et le sens du découpage de King, cinéaste rigoureux et économe de ses plans. Tout coule harmonieusement vers l’inéluctable. Les personnages de la ville sont représentées comme acceptant les petits compromis du quotidien mais sans qu’ils soient jugés par le scénario. Chacun a ses raisons et ce regard horizontal sur les personnages donne au film un caractère posé qui l’exempte du lyrisme mais aussi des caractérisations tranchées d’un Train sifflera trois fois (1952) de Zinnemann, autre film où un personnage attend. C’est au moment où le western hollywoodien entre dans cette décennie des années 1950, où il connaitra les excès mélodramatiques et le flamboiement d’une forme davantage tournée vers le baroque que King, prenant le contrepied de ce mouvement, propose un contre-modèle du western à venir. La photographie aux dégradés de gris et aux faibles contrastes d’Arthur C. Miller en rend très bien compte.

Ringo regarde son passé de loin, comme s’il lui était étranger. Il n’y aperçoit plus que bétise, brutalité et vanité. Il est fatigué de lui et de sa jeunesse. Il veut renouer avec sa femme et son fils, qui ne le connait même pas. Mais ce qu’il sait aujourd’hui, il l’a appris trop tard : les ombres de son passé le poursuivent telles les Érinyes des mythes grecs punissant ceux qui ont offensé la société. Toutefois, ce fatalisme n’est pas celui du film noir (qui assume les dimensions d’un monde tragique), il est de l’ordre de l’acceptation individuelle, cohérent avec le caractère posé et moral du cinéma d’Henry King. C’est cette acceptation qui revêt in fine Ringo des habits de l’homme digne selon Henry King et le réconcilie avec sa femme au-delà de la mort.

Le caractère un peu terne et intériorisé du jeu de Gregory Peck, qui le dessert dans certains rôles, sied ici à son personnage. C’est souvent quand Peck porte la moustache, la barbe ou les favoris, qu’il donne le meilleur de lui-même, comme si cette pilosité donnait une gravité et une humanité supplémentaires à son visage trop lisse. La Fox qui produisait le film pensait le contraire puisque les moustaches de Peck furent considérées comme responsables de son échec commercial (« That mustache cost us millions! » aurait proféré le directeur de production, un mot que n’auraient pas renié les frères Coen de Ave, César !).

Strum

PS : Le Ringo du film est inspiré d’un véritable pistolero de l’Ouest américain, John Ringo, un tueur beaucoup moins digne que le personnage de Gregory Peck, qui avait participé au célèbre réglement de comptes à O.K. Corral et que les remords poussèrent au suicide.

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Bonne année 2017

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Je souhaite à toutes et à tous une très bonne année 2017, meilleure que 2016 (cela devrait être possible), pleine de réussites, et bien sûr riche en films et en (re)découvertes diverses. Je publierai bientôt un petit bilan cinématographique de l’année 2016, mais pas avant d’avoir vu Manchester by the sea de Kenneth Lonergan dont on dit le plus grand bien.

A bientôt pour de nouvelles aventures cinéphiliques. 🙂

Strum

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Dersou Ouzala d’Akira Kurosawa : chant d’un monde disparu

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Le premier coup de génie d’Akira Kurosawa lorsqu’il adapte Dersou Ouzala, récit de l’ethnographe et topographe russe Vladimir Arseniev, c’est de commencer son film par la fin du livre. Nous sommes en 1910 : Arseniev, officier de l’armée russe, revient à Korfovskaïa, dans l’Extrême-Orient russe, pour se recueillir sur la tombe de son ami Dersou Ouzala, chasseur Golde. Mais en lieu et place de la cédraie de ses souvenirs, il trouve un chantier où les arbres sont abattus, prémisses de la fondation d’un bourg. Cherchant une tombe qui n’existe plus, il marche sans savoir où aller. Il s’arrête, les bras ballants, et on l’entend murmurer : « Dersou ». Ce début imaginé par Kurosawa à partir des dernières lignes du livre est le surplomb à partir duquel se déroule le reste du film, qui en reçoit une lueur mélancolique, la lueur des souvenirs d’Arseniev. Le monde que nous allons voir n’est plus et il a été à ce point effacé de la mémoire des hommes que la tombe du Golde Dersou Ouzala a disparu.

Ce monde de la taïga décrit par Arseniev n’est pas étranger à Kurosawa. Bien des fois, il a voulu adapter Dersou Ouzala, un de ses livres de chevet, pensant en transposer le récit au Japon (ce qu’il fit pour sa belle adaptation de L’Idiot (1951) de Dostoïevski). Mais aucun producteur japonais ne voulait se lancer dans ce projet périlleux, proposé par un réalisateur amoureux des écrivains russes, a fortiori pendant la seconde guerre mondiale où le sujet était politiquement sensible. Lorsque Mosfilm, société de production soviétique, sollicite en 1972 un Kurosawa qui se croit perdu pour le cinéma après l’échec commercial terrible de Dodes’kaden (1970), une tentative de suicide, et les fins de non-recevoir de studios japonais ne voulant plus travailler avec lui, il y voit un signe du destin. Exigeant d’adapter le livre d’Arseniev, il obtient un contrôle artistique absolu sur ce projet, dans lequel il va s’engager corps et âme, partant tourner Dersou Ouzala (1975) en Sibérie et dans le Primorié russe (région où se déroule le livre) avec une équipe en grande majorité soviétique.

Dersou Ouzala raconte l’histoire de l’amitié entre Arseniev, officier tsariste chargé de cartographier l’Oussouri russe et Dersou, un chasseur Golde, une ethnie minoritaire dans une région coincée entre la Chine et la mer du Japon et que convoitent à la fois les russes, les japonais et les chinois. Ce film, tourné dans un format 70mm et d’une beauté à couper le souffle, est d’abord un chant du monde où toutes les variations de jaune et d’orange se déclinent dans les ramures des arbres, où la nature et les éléments sont des personnages à part entière, en particulier le soleil. On dit que Kurosawa fut le premier à filmer le soleil (dans Rashomon en 1950), or jamais il n’y consacra autant de plans que dans la première partie de Dersou Ouzala. Le soleil y est un globe orangé qui darde de froids rayons sur Dersou et Arseniev peinant dans les étendues glacées environnant le lac Hanka. Il est cet observateur hors du monde qui ne juge pas les hommes, mais qui fait descendre sur eux le rideau de la nuit en se retirant. Pour Dersou le soleil est « un homme », « l’homme principal même », celui qu’il faut sans cesse avoir à l’oeil pour savoir quand dresser sa tente sous peine de mourir de froid aux mains de la nuit. Animisme dont Kurosawa fait des merveilles : la séquence qui voit Dersou et Arseniev se perdre aux abords du lac Hanka alors que se lève une tempête, et où Dersou sauve la vie de son ami en construisant une yourte de hautes herbes, est une des plus extraordinaires de l’histoire du cinéma. Le souffle de la mort se fait entendre dans le vent tandis que les deux hommes courbés travaillent à couper des roseaux sous les ordres de Dersou (« Capitaine ! »). Le perfectionnisme de Kurosawa, qui restait des heures dans le froid de la taïga avec son directeur de la photographie Asakazu Nakai (un fidèle du cinéaste et l’un des seuls techniciens japonais qu’il put emmener avec lui) en attendant la juste lumière éveilla l’inquiétude de Mosfilm car le cinéaste, comme souvent, ne respectait pas le plan de travail. Le tournage dura des mois, et Kurosawa qui avait la main haute sur la sélection des plans et ne retenait que les plus beaux, usa deux autres directeurs de la photographies, russes cette fois. Le génie est un langage universel et dans Dersou Ouzala, film soviétique, on retrouve les éléments caractéristiques de la mise en scène de Kurosawa, cette façon de composer ses plans selon des diagonales tracées par des personnages formant des triangles, et des variations dans les échelles de plan à l’intérieur d’une même séquence.

Que les éléments naturels soient des personnages, c’est ce que croit Dersou Ouzala dont l’animisme est de nature anthropomorphique : il s’adresse au feu, au tigre (« Amba! »), au vent, comme à des hommes. Mais cet anthropomorphisme est trompeur :  Dersou Ouzala ne fait pas venir la nature dans le monde des humains, c’est lui qui semble être venue à elle, lui qui devise d’égal à égal avec elle, comme si lui-même était un esprit de la nature. Kurosawa le suggère d’ailleurs indirectement lors de la première apparition du Golde, qui surgit d’au milieu de la nuit au coeur d’un bois où arbres et chablis ont de sinistres formes, pareils aux participants d’un sabbat de sorcières (magnifiques plans de branchages tordus et rougeoyants). Dersou a toujours vécu au milieu de la nature et il fait maintenant partie d’elle, lisant ses signes (oiseaux qui annoncent le beau temps par leur chant), mettant à profit les empreintes laissées sur les chemins mieux qu’un autre. L’animisme qui traverse à la fois le récit d’Arseniev et le film de Kurosawa n’est pas si éloigné du shintoïsme japonais (le Japon est proche, séparé seulement de l’Oussouri par la mer du Japon). D’ailleurs on trouve dans le livre une étonnante scène de charge de sangliers sauvages mené par un chef (dont Arseniev écrit : « Au milieu de la troupe se détachait tel un monticule le dos d’un sanglier énorme dépassant tous les autres par sa proportion », Dersou parlant lui d’un « homme bien volumineux ») qui n’est pas sans rappeler la charge des sangliers de Princesse Mononoke (1997) de Miyazaki, admirateur de Kurosawa et qui connait peut-être Arseniev, plus connu au Japon que chez nous.

Cette appartenance de Dersou à la nature, renforcée depuis que la variole lui a volé femme et fils, fascine Arseniev qui recherche lui-même dans la taïga un absolu qui pourrait remplir sa probable solitude intérieure. Dersou est un homme seul dans la nature comme Arseniev au milieu des hommes : c’est peut-être ainsi qu’ils se reconnaissent, l’homme des villes et l’homme des bois : comme deux hommes seuls face au monde, et c’est cette reconnaissance tacite qui scelle entre eux une fraternité qui dépasse leur différence de culture (Kurosawa n’en fait jamais un obstacle). A leur façon, tous deux travaillent pour les hommes qui viendront après eux : Dersou laisse des vivres dans les fanza pour les chasseurs, Arseniev cartographie un nouveau monde pour les jeunes générations.

La solitude de Dersou est double : il est seul au monde en tant qu’individu, et esseulé également en tant que membre d’une ethnie minoritaire, les Goldes. C’est le ressort caché de ce film magnifique qui raconte à la fois la naissance d’une amitié qui ne pourra finir que par la mort de l’un des amis, et la disparition d’une ethnie vivant dans la nature et avalée par la civilisation. Tout le film se déploie sous l’ombre de sa scène inaugurale mélancolique qui nous a dit l’inéluctable. L’ironie amère dont Arseniev boira le calice jusqu’à la lie est que c’est lui qui sera responsable de cette disparition et de ce recul de la taïga face à la civilisation. Ses missions topographiques encadrent en effet la guerre russo japonaise de 1904-1905 perdue par les russes et au terme de laquelle ils décidèrent d’accélérer la colonisation de l’Extrême-Orient russe afin de prévenir les risques de colonisation de la région par le Japon. Arseniev et sa colonne de cosaques bons vivants annoncent les colonisateurs qui viendront exploiter les ressources naturelles de la taïga et donc la mort à venir de Dersou, cette « belle âme » qui ne peut vivre en ville parce qu’il appartient à la nature. Toutefois, la morale du film est plus complexe que celle d’une simple opposition entre la simplicité de la nature et la complexité de la ville et de ses règles économiques que Dersou ne comprend pas, lui qui refuse d’acheter l’eau et le bois. Si Dersou invite les soldats russes à respecter la nature et ses règles, à respecter ceux qui viennent après nous, la nature impose en retour à Dersou sa dure loi : ses croyances animistes qui la déifient le plongent dans le désespoir lorsqu’il croit avoir blessé un tigre (qu’il tient pour un animal sacré) ; pendant tout le film, les éléments ne cessent de se déchainer contre lui, qui manque mourir plusieurs fois; et lorsqu’il perd peu à peu la vue, il est exclu du sanctuaire naturel devenu trop dangereux pour lui. Toute la fin du film est à cet égard très émouvante, car Dersou ne peut plus aller nulle part.

Kurosawa est si bien conscient de ce qu’amène Arseniev en tant que colonisateur qu’il a cette idée splendide absente du livre : Dersou est tué à cause du fusil dernier modèle dont Arseniev lui a fait cadeau, faisant de ce dernier le responsable de la mort de son ami. On comprend mieux pourquoi Kurosawa eut tant de mal à trouver un financement pour le film au Japon, même au temps de sa splendeur, étant donné le passé colonial de son pays. Le plan final de la fourche de Dersou planté sur son tombeau a d’ailleurs des allures de mémorial : Kurosawa nous parle d’un monde disparu, d’un homme qui n’avait plus sa place ni dans la nature, ni en ville, mais il entend bien lui rendre les honneurs par ce plan symbolique, sans revenir à la scène du début où la tombe a disparu. Grâce à ce film sublime, où chaque plan est un tableau, on se souviendra longtemps de Dersou Ouzala, joué avec grâce et naturel par Maksim Mounzouk, un acteur amateur choisi par Kurosawa contre l’avis de la production (qui voulait Toshiro Mifune, funeste idée !) et dont l’origine touvaine, autre minorité russe, l’apparente aux Mongols.

Strum

PS : Faute d’un négatif original disponible, il n’existe pas de version restaurée de ce film. Qu’à cela ne tienne, il ne faut pas se priver de découvrir le film dans les versions existantes : la mise en scène de Kurosawa fait rapidement oublier les défauts de la copie.

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Rogue One: A Star Wars Story de Gareth Edwards : pièces rapportées

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A Star Wars Story : c’est ainsi que Disney a décidé de vendre au public une série de films à venir tirés de l’univers de Star Wars et qui sortiront sur nos écrans les années où les épisodes officiels de la saga (ceux numérotés) seront en préparation. A partir du moment où l’on envisage l’univers de Star Wars comme une poule aux oeufs d’or (ce qui est l’approche de Disney), on peut tout aussi bien y voir un grand puzzle, où des pièces rapportées seront rattachées au fur et à mesure au puzzle déjà assemblé, chaque nouvelle pièce agrandissant un ensemble qui n’aura de fin que le jour où le public cessera d’aller voir en masse cette série de films. La gageure à tenir consisterait pour Disney à assurer la cohérence de ces pièces avec le puzzle en place, afin de faire croire qu’elles sont non pas des pièces opportunistes conçues à des fins commerciales mais des pièces précédemment perdues qu’une bonne âme aurait retrouvées.

Cette volonté de conférer cohérence et liant à une pièce rapportée préside à la conception de Rogue One: A Star Wars Story (2016) de Gareth Edwards. C’est un film qui se soucie avant tout de bien s’encastrer d’un point de vue narratif dans La Guerre des Etoiles de 1977 (Episode IV) puisque les évènements racontés dans Rogue One précédent immédiatement ceux du film de Lucas (un groupe de rebelle se lance dans une mission suicide pour récupérer les plans de l’Etoile noire). On le perçoit dans l’usage que fait Gareth Edwards de Vador, le Grand Moff Tarkin et la Princesse Leia, ces deux derniers personnages apparaissant à l’écran sous la forme de déplaisantes créatures numérisées. Ces trois personnages servent à baliser le territoire de Star Wars, à nous signaler que le collage de la pièce rapportée avec le puzzle Star Wars est en bonne voie. De même, ce discours récurrent et pesant du film sur « l’espoir » censé introduire le sous-titre de l’Episode IV, A New Hope. De même, ces plans types de vaisseaux décollant (mêmes prises de vue que dans les autres films), ces Stormtroopers évoquant le « modèle de T15 » (clin d’oeil aux fans), ces maquettes familières des croiseurs impériaux utilisées de préférence aux effets numériques (le film utilise beaucoup de maquettes), etc., jusqu’à la preuve d’encastrement final : la fanfare de la musique de John Williams qui éclate enfin lors du générique de fin.

Or, tout le travail d’écriture du film semble avoir porté sur le collage de la pièce rapportée au puzzle Star Wars au lieu de porter sur la pièce rapportée (le film). Ne pas regarder assez attentivement celle-ci de sorte qu’elle puisse elle-même faire puzzle, voilà qui était prendre le problème d’un film d’aventures à l’envers, car avant de faire de Rogue One une pièce labellisée Star Wars, il convenait d’en faire un film autonome et convaincant. C’était également oublier que le charme du Star Wars de 1977 tenait pour une large part à ses personnages vifs et bien caractérisés, incarnés par des acteurs sympathiques et naturels échangeant des dialogues bien écrits. Aussi Rogue One souffre-t-il durant toute sa première partie de défauts quasi rédhibitoires : des dialogues sans inventions, des personnages faiblement caractérisés, faiblesses de caractérisation que ne pallient pas des acteurs dénués de charisme (en deux apparitions, Vador éclipse d’ailleurs tout le monde). En lieu et place de scènes bien écrites nous faisant voir ce qu’ils sont, les deux héros du film, Jyn Erso (Felicity Jones) et Cassian Andor (Diego Luna), sont introduits par deux séquences, qui font de la première une femme vivant avec le souvenir de l’enlèvement de son père et du meurtre de sa mère, et du second un assassin sans scrupules qui tue pour la cause des rebelles (un Han Solo du pauvre en négatif, qui lui pouvait tuer pour sa propre cause). C’est tout et c’est insuffisant pour que nous nous attachions à eux, d’autant plus que le reste du film les voit s’agiter sans aucun temps morts ou moment contemplatif, ni scènes du quotidien, ni digressions narratives, pouvant jeter un éclairage sur ces personnages faisant d’eux autre chose que des pièces perdues vouées à se sacrifier pour une cause. Les personnages secondaires aux noms improbables (Saw, Baze, Chirrut, etc.) sont a fortiori tout aussi inconsistants. Quant à Tarkin et Leia, leur apparition numérisée parait relever moins d’une justication interne au récit que d’un vain défi technique, d’ailleurs avorté car ils jurent avec le reste. Seul surnage dans cet ensemble le robot K-2SO, qui est le personnage le mieux écrit, le plus humain même, du film – les robots de Star Wars ont toujours été attachants.

Enfin, durant cette première partie mal écrite et confuse (de nombreux reshoots ont d’ailleurs été nécessaires après le tournage principal, ce qui laisse deviner une production difficile, une hésitation peut-être dans le ton à trouver, entre Douze Salopards de l’espace et épisode de Star Wars), la mise en scène d’Edwards est décevante et sans personnalité (rétrospectivement, J.J Abrams s’en était mieux sorti de ce point de vue dans Star Wars : Le Réveil de la Force), pensée comme celle d’une série télévisée sans ton propre (l’esprit de série a envahi les franchises hollywoodiennes actuelles) où l’on saute trop vite d’une situation à une autre, sans que rien ne soit creusé, sans que le film trouve ses marques. Plusieurs scènes se passant dans des intérieurs étroits ou dans des rues de ville distillent aussi une impression d’enfermement, de manque d’espace.

Reste une dernière partie indéniablement réussie où, débarrassé des difficultés de structure et de caractérisation de la première partie, Gareth Edwards trouve une manière convaincante de filmer son récit au cours d’une grande séquence d’action qui repose sur un montage parallèle typique de la saga certes mais qui fonctionne très bien. Toute la fin est bien amenée. C’est donc au moment où le pouvoir d’attraction de Star Wars est le plus grand, au moment où la pièce s’encastre dans le puzzle, qu’elle prend un peu de couleurs, les couleurs génériques de Star Wars, ce qui souligne derechef et en creux tous les problèmes de la première partie du film, où tout semble rapporté d’un lointain vague et mal défini, la pièce comme les personnages du récit.

Strum

PS : Bien que l’on puisse encore distinguer Tarkin et Leia du reste des personnages, on se dirige peu à peu vers des personnages numérisés qui auront la même apparence que les acteurs de chair et d’os. Il est difficile d’appréhender à l’avance toutes les conséquences qu’une telle révolution emportera, mais on peut sans risque prédire qu’elles seront considérables, sur l’industrie du cinéma et probablement sur la nature du cinéma en tant qu’art. Risque de réécriture du passé (ce dont Star Wars, saga de films sans cesse réédités, révisés et lissés, ne s’est jamais privé), résurrection d’acteurs morts depuis plus de 20 ans sans leur demander leur avis (c’est le cas ici de Peter Cushing qui jouait le Moff Tarkin dans le Star Wars de 1977), perspective de films toujours plus éloignés de la réalité ? Le mythe de Pandore a montré qu’une fois une boite ouverte, il est bien difficile d’y ramener ce qui s’en est échappé.

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Sully de Clint Eastwood : un héros humain

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Clint Eastwood a déjà consacré tant de films à la figure du héros américain que l’on pouvait craindre de Sully (2016) un récit usé voire sclérosé. Pourtant, il n’en est rien. Tiré d’une histoire vraie, Sully relate l’histoire de l’amerrissage forcé d’un A320 sur l’Hudson en 2009 (chacun en connait les images) et l’enquête menée par les autorités de l’aviation civile américaine pour déterminer si le commandant de bord, Chesley Sullenberg dit « Sully », a pris les bonnes décisions.

Sully (Tom Hanks) a tout du héros américain modèle, et il place ses pas dans la lignée de ces héros du cinéma classique qui prétendaient ne faire que leur travail tout en sauvant des vies. Tom Stern, directeur de la photographie d’Eastwood depuis bientôt quinze ans, cadre Tom Hanks selon sa manière habituelle, où les plans sont composés simplement (l’acteur en est toujours le centre) et sous-éclairés à dessein, cette sous-exposition plongeant les acteurs dans une semi-pénombre, comme en retrait du monde. Dans d’autres films, cette photographie terne manque parfois de panache. Ici, elle convient parfaitement au personnage de Sully, qui se méfie des caméras et qui refusant le rôle de héros que les médias voudraient le voir jouer n’a qu’un souhait : retourner à l’anonymat de son ancienne vie de pilote. Lui-même peine à comprendre la raison de cette effervescence car il estime n’avoir fait que son devoir de pilote. Cette idée du devoir, Eastwood lui donne corps sans forcer grâce à la construction très habile d’un scénario se déroulant en majeure partie durant le temps de l’enquête ayant suivi l’amerrissage. L’accident étant narré sous forme de flashbacks fragmentés, ils prennent par leur appartenance au passé un caractère inéluctable relevant d’une nécessité fort étrangère à l’action héroïque (on sait déjà ce qui est advenu, ce qui n’ôte rien à l’efficacité de ces scènes économes de leurs effets).

Si le film n’était que cela, la reconstitution procédurale d’un amerrissage miraculeux permis par le sang froid du pilote, le compte rendu d’un héroïsme serein éloigné des feux de la rampe, il ne serait qu’une illustration tranquille et donc douteuse d’un évènement qui aurait pu tourner au drame. Or, Eastwood et Tom Hanks ajoutent une autre dimension à cette histoire en opposant les décisions humaines du pilote dans son cockpit aux algorithmes et aux simulations de vol que leur objectent les enquêteurs des autorités civiles américaines. Les résultats de ces algorithmes et simulations attesteraient que Sully avait le temps de retourner poser son avion à LaGuardia et qu’amerrir sur Hudson était une erreur de jugement. C’est dans cette opposition entre l’homme et la machine, entre le héros se fiant à son jugement et le monde moderne, ses impératifs de rentabilité et ses rapports d’assurance, que réside le coeur du film. Peut-on encore être un héros à l’âge des commissions d’enquête (qu’Eastwood représente sous des dehors peu avantageux, accentuant le trait par rapport à la réalité) et de la robotisation progressive de la société ? Ce que le Conseil national de la sécurité des transports reproche à Sully, c’est de ne pas s’être conduit en robot, en machine capable de prendre les décisions les plus efficaces en un éclair en fonction d’algorithmes pré-déterminés. C’est oublier, comme le dit Sully lui-même lors de son audition, « le facteur humain », que nulle machine ne saurait remplacer, sauf à y perdre une part de notre humanité. En filigrane, Eastwood parait également opposer le jugement du peuple (pour lequel il ne fait aucun doute que Sully est un héros) et la machine bureaucratique, ce qui là aussi inscrit le film dans le cadre du cinéma américain classique, en particulier celui de Frank Capra. Cette opposition entre peuple et experts (dont Trump a fait le principe cardinal de sa campagne) a été reprochée à Eastwood par certains critiques américains, dans un contexte particulier il est vrai, puisque le réalisateur avait annoncé vouloir voter pour le populiste Donald Trump aux élections présidentielles américaines.

Reste que la tranquillité de ce film n’est qu’apparente et derrière elle transperce une inquiétude sur le devenir de l’homme et de tout ce que les âges passés avaient considéré comme un comportement juste voire héroïque. Dans Sully, c’est l’homme qui a raison, et la machine qui a tort, mais il n’en sera peut-être pas toujours ainsi dans un futur proche. Tom Hanks est formidable en Sully, parvenant à lui conférer la gravité sûre d’elle même qui fait l’étoffe des héros classiques et à suggérer d’une simple lueur dans le regard une inquiétude que l’on devine toujours présente, l’inquiétude d’être faillible qui fait de lui un héros humain. Il franchit même sans encombre certaines scènes moins inspirées de ce beau film (les moments où quelques notes solitaires mais superflues s’égrènent au piano et les appels téléphoniques avec sa femme, Laura Linney tenant la gageure de jouer le rôle ingrat d’une épouse qui n’existe que lors de conversations à distance). On est également heureux de retrouver Aaron Eckhart en co-pilote aussi fiable que moustachu.

 Strum

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