
Un paysage gris, noyé dans la brume : Trémolat dans le Périgord, petit village étendu paisiblement au bord de la Dordogne. Une falaise, surplombant le bras du fleuve, abrite une grotte où se trouvent, gravées sur ses parois, des figures inscrites par les hommes de Cro-magnon. Elles représentent des actes de violence, des scènes de chasse, d’antiques rites mortuaires, des holocaustes peut-être. Quelques dizaines de milliers d’années plus tard, les hommes continuent de célébrer des rites, ainsi cette scène de mariage qui ouvre Le Boucher (1970) de Claude Chabrol. On y rit, on y chante, on y danse, les joues rougies par les verres de vin. Popaul (Jean Yanne) est heureux car il est avec Mademoiselle Hélène (Stéphane Audran), l’institutrice du village. Quand il regarde ses yeux brillants, il oublie qui il est : le fils d’un père abusif, ayant quitté son foyer il y a quinze ans pour s’engager dans l’armée française. Sur les théâtres d’opération de la décolonisation, en Indochine, en Algérie, il a vu des cadavres, il a vu couler le sang de victimes sacrifiées sur l’autel des rituels collectifs mortifères que le monde moderne nomme guerres. La civilisation n’a qu’imparfaitement changé l’humanité depuis le temps des cavernes, n’a que partiellement repoussé certaines forces primitives, n’a pu effacer le legs des crimes antiques dont les vestiges du passé portent les traces.
Au début du film, ce sang qui a coulé parait pourtant étranger à Trémolat, qui fête ce mariage. Les traces de la grotte sont à demi-effacées, et les paroles de Popaul, évoquant l’armée, paraissent n’être qu’un sujet de conversation anodin avec Mademoiselle Hélène. Et puis, ces deux-là se plaisent. Popaul aime l’assurance et la distinction de Mademoiselle Hélène. Cet être fruste aime « son air de grandeur et sa fermeté majestueuse » comme dans La Femme de trente ans de Balzac que cite Chabrol. Il aime ce mystère qui entoure cette directrice d’école ayant choisi de vivre seule dans l’appartement qui se trouve au premier étage de l’école communale, comme si elle devait se protéger d’un fantôme de son passé. La brume qui entoure Trémolat cerne également Hélène et ce fantôme l’empêche d’aimer à nouveau. Pourtant, elle apprécie les manières franches et la gentillesse de Popaul, qui lui offre des morceaux de choix de sa boucherie, à défaut de fleurs. C’est sa manière à lui de lui faire la cour. Peut-être que ces deux coeurs qui se comprennent pourraient finir par s’unir malgré les réticences initiales d’Hélène.
Mais il faut croire que les hommes n’en ont jamais fini avec les rituels, qu’ils prétendent célébrer ou conjurer leur goût du sang : au mariage inaugural va se substituer le rituel d’un enterrement, filmé tout aussi longuement par Chabrol. Il s’agit de bien regarder ce que ces rituels disent de nous, les voiles qu’ils posent sur les choses, pareils aux brumes posées sur Tremolat. Une jeune femme a été trouvée morte dans les environs, lacérée de coups de couteaux, et la deuxième victime n’est autre que la mariée du début. « Sauvagerie ! » lance un habitant dans la boutique de Popaul, que la nouvelle n’émeut guère, lui qui a vu, sous les drapeaux, le sang couler à flot. Ces gens révoltés par un assassinat, n’acceptent-ils pas sans rébellion les assassinats perpétrés à une échelle industrielle durant les guerres, a fortiori quand elles sont lointaines ? Qui est le plus barbare, l’assassin malheureux errant dans un cauchemar et ne pouvant contrôler ses pulsions ou les Etats déclenchant les guerres ? L’acte de verser le sang est aussi vieux que l’humanité comme en témoignent les dessins dans la grotte.
Chacun a un secret, chacun abrite une caverne intérieure où sont tracés des histoires passées et à venir, semble nous dire Chabrol, comme à chacun de ses films. Popaul a un secret, comme Mademoiselle Hélène, et Trémolat doit en avoir bien d’autres. Si Popaul et Hélène aiment passer du temps ensemble, c’est peut-être parce qu’ils se sont chacun reconnus dans l’autre, êtres solitaires vivant dans leurs souvenirs, qui emprisonnent leur présent et projettent une ombre sur leur avenir. Avec une très grande maîtrise de la narration, qui coule avec une neutralité de ton que seule conteste la musique angoissante de Pierre Jansen, Chabrol va nous dévoiler le secret de Popaul, transformant sa chronique villageoise en récit policier inquiet. Ce secret sera révélé mais non celui de Mademoiselle Hélène (formidable idée que ces secrets mutuels donnant une importance égale aux deux personnages), qui restera caché derrière son regard, un regard d’abord voilé, puis terrifié lorsqu’elle finit par comprendre qui est réellement Popaul. Mais une chose va résister à l’horreur de cette révélation : leur histoire d’amour avortée (amour fou chez lui, tendresse chez elle), contrariée par les événements, impuissante à parer leurs coups.
D’un point de vue formel, Le Boucher est probablement le film le plus achevé de Chabrol. Lui qui, avec son chef-opérateur Jean Rabier, n’a jamais beaucoup usé de contrastes dans ses images, leur préférant l’instabilité et le vaporeux des brumes, utilise ici les ombres pour suggérer à la fois le sentiment de l’angoisse et ce qui ne doit pas être montré, doit resté métaphoriquement caché dans la grotte (ne pas montrer les meurtres : c’est ce qui sépare d’abord Chabrol de Lang et Hitchcock ici) ; par exemple, ce plan au noir qui remplace l’image manquante d’un coup de couteau (le fondu au noir cachant le geste comme la brume de Tremolat sa grotte) ; ailleurs, ces plans subjectifs filmés en panoramique où Hélène scrute la place de l’école plongée dans la pénombre ; ou encore, ce plan de profil dans la voiture, quand elle conduit, où son visage brillant est le seul objet lumineux de l’image, qui est sinon plongée dans l’obscurité de la nuit. Car ce visage, c’est la seule lumière que voit Popaul lorsqu’il regarde le monde, que ses yeux et ses souvenirs lui montrent dévoré par les ombres. S’il l’avait rencontré plus tôt, si Hélène l’avait aimé plus tôt, peut-être que le cours de leur vie en aurait été changé. C’est la grande réussite de ce grand film que de nous montrer ses personnages comme humains, trop humains, s’aimant peut-être, mais impuissants à arrêter le cours des évènements, l’avènement de l’ombre sur le fleuve. Jean Yanne et Stéphane Audran sont inoubliables.
Strum







