Un film : une voix

De plus en plus, ce qui m’importe dans un film, ce n’est pas qu’il restitue le climat de l’époque, ou qu’il donne un aperçu de nos psychés ou psychoses collectives. Ce n’est pas sa dimension documentaire, sa prétention à rendre compte de la réalité, qui butte toujours sur l’impossibilité de savoir ce qui se trame vraiment derrière les visages et les évènements.

Ce qui m’importe, c’est qu’il représente une voix propre, celle du metteur en scène. Certes, il faut une dose de fiction pour le croire, puisque ne retenir qu’une seule voix, c’est volontairement diminuer la dimension collective qui préside à la préparation d’un film.

Mais le jeu en vaut la chandelle. Un film : une voix. Une voix : une expression propre, un language spécifique qui exprime à sa façon unique une représentation du monde. Une voix qui résiste à la dilution dans le collectif, au confort trompeur des réseaux, qui résiste aux effluves, aux simplifications, aux slogans de l’époque. Seront emportés ceux qui ne prennent pas garde de conserver leur propre voix.

Une voix de cinéaste, pour exister, doit être entendue par le plus grand nombre. C’est pourquoi la polémique déclenchée en fin d’année dernière par la déclaration de Martin Scorsese selon laquelle les films Disney/Marvel ne seraient pas du cinéma ne doit pas cacher l’essentiel. Certes, les films Disney/Marvel expriment moins une voix propre que l’esprit de l’époque (qui demeure une vision du monde). Mais il ne sert à rien de débattre de la nature du cinéma si ne participent au débat qu’un petit nombre de cinéphiles dans les limites de leurs attributions. Un film Disney/Marvel est évidemment du cinéma, perçu comme tel par des millions de spectateurs. Prétendre le contraire par principe serait contre-productif en oblitérant le vrai débat. Car le vrai sujet aujourd’hui est celui des circuits de distribution de films, de l’exposition du public aux différents types de film. Les blockbusters franchisés, égrénés comme les perles standardisées d’un collier sans fin, quel que soit leur intérêt, ne doivent pas devenir le seul type de films vu par le plus grand nombre. Ou alors, nous nous appauvrisserions tous, endormis dans les bras de l’ogre Disney aux prétentions hégémoniques, qui vient de rayer d’un trait le mot « Fox ». Le problème n’est donc pas de savoir si Avengers est du cinéma (faux débat encore une fois : la réponse est oui), mais réside dans le fait que le film (qui n’est pas si mauvais) soit sorti sur plus de quatre mille cinq cent écrans aux Etats-Unis, et des milliers d’autres à travers le monde, aspirant financements et parcs de salles, tandis que des films plus variés, films d’auteur et séries A d’antan mais aussi d’autres voix plus originales, aux budgets désormais étriqués, ne sont sortis par les grands studios que dans quelques salles, dans les grandes villes, en prévision des diverses récompenses que la profession s’octroie, quand ce n’est pas à la sauvette, un peu honteusement, comme s’ils avaient honte de produire ou distributer des réalisateurs possédant une voix spécifique ou comme si la perspective d’une baisse de leur retour sur investissement les tétanisait. Malgré cette défaillance des grands studios, les plateformes télévisuelles, Netflix et consorts, et leurs productions de prestige, ne peuvent servir de refuge à ces films, ni quelques productions à la marge de prétexte. L’expérience en salle reste consubstantielle du cinéma. Heureusement que nous avons en France un pouvoir public qui subventionne le cinéma, atténuant en partie les effets de cette pente glissante.

Un film : une voix. Des films différents : des voix différentes, pas forcément égales, car l’égalitarisme forcé n’a jamais mené à rien, mais visibles. Voir pour mieux entendre. Tâchons (car tout ce que l’on fait résulte d’une décision individuelle) d’éviter que ces voix fragiles n’aient plus comme lieux d’expression que le désert ou quelque petit cénacle à l’avenir.

Strum

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14 commentaires pour Un film : une voix

  1. princecranoir dit :

    Difficile aujourd’hui, c’est vrai, pour certains films de faire entendre leur voix. Je pense récemment à Ad Astra qui, pourtant fort d’une star à l’affiche, de moyens conséquents, n’a pu atteindre les objectifs prévus par le studio, là où la Reine des Neiges et Star Wars raflent la mise, quoi qu’on pense de leur qualité respective. Le problème dès lors se pose en termes financiers, la qualité intrinsèque n’est plus de mise dans le débat. Tant que ces films rapporteront, ils auront toujours la même visibilité, et un nombre de salles à l’avenant. Le jour où le schéma montrera des signes de faiblesse (Solo), les studios mettront un coup de frein, proposeront peut être autre chose.
    Le fait est qu’aujourd’hui, la prise de risque à ce niveau d’investissement doit être quasi nulle pour les studios. Je me demande d’ailleurs comment la Fox/Disney gèrent le leviathan Avatar qui s’annonce, dont la sortie est toujours repoussée aux calendes grecques…

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    • Strum dit :

      Oui et le problème réside à la fois au sein des studios (ce taux de retour sur investissement fixé continument trop haut) et au sein d’un public pas toujours curieux. Je ne suis pas très optimiste pour la suite mais on verra bien.

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  2. Pascale dit :

    Tu sous entends que les plate formes payantes télévisuelles « sortiraient » les films d’auteur et les cinémas, les blockbusters et films grand public ? Quelle horreur ! Un film pour moi se voit au cinéma. Que je vois Star wars, Une vie cachée, J’ai perdu mon corps, Swallow, Un elephant… et toutes les pépites en festivals,
    je vois un film avec divers plaisirs et satisfaction.
    Je suis triste que certains ne se déplacent QUE pour les Marvel Disney ou les comédies françaises parfois consternantes… alors que d’excellentes restent confidentielles.
    Mais quand je vois les salles archi combles dans les Festivals (et je ne participe pas aux plus prestigieux qui sont souvent des Festivals d’avant premières), je me dis qu’il y a une vraie attente et un veritable engouement du public.
    Marcher dans les rues d’Annonay ou de Beaune pendant leur Festival respectif donne l’impression que la vie est suspendue et que toute la ville est cinéphile. J’adore.
    Bon, je suis un « cas » je sais… et vu le nombre de films que je vois, on ne pourra jamais me taxer de manquer de curiosité.
    Je hais Netflix de me priver de Scorsese, du dernier film de Kevin Costner ou de la série avec Russel Crowe (entre autre), mais je suis contente pour ceux qui peuvent voir des films. Cela dit j’ai l’impression que beaucoup de gens renoncent à beaucoup de choses, sortir, lire… pour regarder des séries en série…

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    • Strum dit :

      Ah non, je ne sous-entendais pas cela. J’écrivais même le contraire : les plateformes « ne peuvent servir de refuge » au cinéma. Pour lever toute ambiguité, je vais rajouter que l’expérience en salle est consubstantielle du cinéma. Je suis d’accord avec toi s’agissant des séries : d’ailleurs, je n’en regarde jamais pour ma part.

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  3. Salut Strum

    Moi je serais plutôt d’accord avec Scorcese et je fais mienne l’explication de sa saillie qu’il donne dans le New York Times : Many of the elements that define cinema as I know it are there in Marvel pictures. What’s not there is revelation, mystery or genuine emotional danger. Nothing is at risk. The pictures are made to satisfy a specific set of demands, and they are designed as variations on a finite number of themes ou encore That’s the nature of modern film franchises: market-researched, audience-tested, vetted, modified, revetted and remodified until they’re ready for consumption.

    A cette aune là, peut on vraiment estimer que ces films expriment « une voix », une expression propre comme tu le dis ? A mon avis pas vraiment. Scorsese le dit, les films Marvel relèvent plus du parc d’attraction que du cinéma proprement dit et j’aurais tendance à être d’accord avec lui. C’est l’éternel querelle entre art et entertainment auquel superpose le problèmes des équipements : dans le réseau de salles actuel (les équipements) quel place pour l’art / le cinéma selon Scorsese et l’entertainement / pes parcs d’attraction selon Scorsese ?

    Je n’ai pas de réponse, ou plutôt si’ j’ai une réponse qui ne sera sûrement pas partagée par le plus grand monde. Le futur relève du contrat social, que veulent « les gens », et je ne sais pas vraiment ce qu’il nous réserve.

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    • Strum dit :

      Hello. Pour ma part, je ne suis pas d’accord avec Scorsese pour dire que Marvel ce n’est pas du cinéma. Le cinéma reste l’art qui s’est le moins transformé parmi les grands arts, il est resté figuratif, même si les blockbusters traduisent une évolution notable vers plus de spectacle – du reste, le cinéma au départ, c’était aussi un spectacle de fête forraine. Ce n’est pas sur ce genre de débat théorique qu’il faut se battre. Les films Disney/Marvel sont aujourd’hui les plus vus dans le monde et sont considérés comme du cinéma par des dizaines de millions de personnes. Et une minorité de spécialistes va leur dire que ce n’est pas du cinéma ? Mais de quel droit ? Je suis globalement d’accord avec ce que Scorsese a ensuite écrit dans son article pour le NYT que tu cites, où il est revenu sur ses propos pour leur donner une autre tournure, mais je ne suis pas d’accord avec sa saillie initiale disant que  » Marvel, ce n’est pas du cinéma » qui était d’un niveau café du commerce et faussait les termes du vrai débat, celui de l’accès aux autres films que ceux de Disney/Marvel. C’est de ces autres films qu’il faut parler, c’est eux qu’il faut voir. Faire des polémiques sur les films Marvel/Disney ne fait que leur donner davantage d’importance.
      PS : Je n’ai pas dit que les films Marvel exprimaient une vision personnelle de cinéaste. Au contraire, je leur oppose les films d’auteur. Reste que les films Marvel expriment à leur façon une vision du monde (je devrais peut-être préciser cette différence dans l’article), où il est question d’apocalypse, de destruction, de sacrifices, etc. même si de manière subreptice et apparemment impersonnelle. Ils expriment à leur façon un certain esprit de l’époque, ce qui est en général plus pervasif, plus insidieux en termes d’influence possible sur le spectateur, qu’une voix personnelle.

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      • Salut Strum
        Pour ma part, je me range du côté de M. Scorsese et EcranNoirLondon. Marvel and co ne produisent pas du cinéma mais du spectacle passé préalablement par les départements marketing et publicité.
        Ma définition du cinéma est : des acteurs incarnant des personnages au service d’un récit original orchestré par un metteur en scène (au sens premier du terme). Dans les produits Marvel et autres il n’y a ni acteur, ni récit original, ni metteur en scène. La vacuité de ces « films » est juste masquée par un déluge de pixels tripatouillés dans de très coûteuses séances de post-production.
        Sur la question relative à : on se déplace en salle pour le cinéma. J’assiste en moyenne à 120 séances en salle par an (sorties hebdo + festivals). J’estime à 30-40 le nombre de films vus qui méritaient effectivement un déplacement en salle donc 1/3 ou 1/4, c’est peu. Et je remercie Netflix d’avoir financé The Irishman ou de reprendre à son compte des films tels que Annihilation d’Alex Garland pour les « raisons » que l’on sait. Netflix ne prive de rien mais vient contrebalancer des studios enferrés dans leur business plan non viable à long terme.

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        • Strum dit :

          Hello InCiné, du cinéma spectaculaire, du cinéma-spectacle à la rigueur, mais du cinéma quand même. Bien sûr, chacun a ses préférences, mais ce que j’aime pour ma part dans le cinéma, c’est justement sa versatilité, le fait qu’il permette de faire des films extrêmement différents pour tous les publics. Et je me sens étranger à une approche où l’on définirait soi-même ce que doit être le cinéma à l’exclusion du reste, comme s’il fallait « posséder » le cinéma pour soi. Certains films Marvel ont beau être vides d’enjeux, ils restent des films avec des acteurs et des récits. C’est à nous de décider s’ils sont bons et mauvais, pas de dire qu’ils ne sont pas des films, ce qui est une manière indirecte de refuser le débat sur le beau et le laid dans le cinéma. Or, il faut aussi des mauvais films pour en distinguer les beaux. Sinon, je ne jetterais pas non plus la pierre à Netflix. Ils permettent en effet de financer des films qui sinon ne verraient pas le jour, mais l’on revient alors au problème de leur distribution en salle.

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          • On joue un peu sur les mots mais je suis bien certains que tous les contributeurs à ce débat son à peu près d’accord, il placent simplement le curseur « cinéma / pas cinéma » à un niveau différent mais se retrouvent dans les propos de Scorsese au New York Times, enfin je crois.

            En revanche – mais cela nécessiterait un beaucoup plus long débat difficile à tenir ici – c’est lorsque In Ciné dit Netflix ne prive de rien j’aimerais bien en être convaincu. Je pense qu’on n’a pas encore tout vu et j’espère que, dans quelques années, quand le Business Model Netflix se sera un peu stabilisé (i.e. les Disney et autres Amazon auront acquis leur part du gâteau), on aura toujours l’occasion de voir en salle les 30 ou 40 films mentionnés par In Cine. Pour The Irishman, c’est tout sauf simple.

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          • Florence Régis-Oussadi dit :

            Oui, Netflix atténue (un peu) la censure financière qui fait des ravages dans la création cinétographique en termes de formatages (de durée, de format, de contenu etc.) Mais ces films doivent aussi trouver un débouché en salles, sinon ils resteront confidentiels. Le public Netflix regarde en majorité des séries. Quant au débat sur Marvel, il rejoint celui de tous les sectarismes et autres querelles de chapelles. Personnellement je n’accroche pas à ce type de cinéma mais je respecte ceux qui l’aiment. J’ai en effet été très marquée par la stigmatisation du cinéma d’animation qui est un genre qui m’est cher et je trouve insupportable que certains se permettent de dire que tel ou tel cinéaste n’en est pas un (Tarantino, De Palma, Scola ou De Sica pour n’en citer que quelques uns).

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            • Strum dit :

              Je suis d’accord, je ne suis pas non plus friand des querelles de chapelles et des sectarismes et même si j’ai des préférences la diversité est quelque chose que je chéris dans le cinéma.

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