
Résumons : 4313 votants, répartis dans neuf collèges de métier de l’industrie cinématographique française (dont 30% de techniciennes et techniciens, 16% de réalisatrices et réalisateurs, 16% de productrices et producteurs, 14% d’actrice et acteurs, etc.) ont accordé à Roman Polanski le César du meilleur réalisateur pour son excellent film J’Accuse. Le réglement de l’Académie des Césars prévoyant qu’on ne peut à la fois accorder le César du meilleur film et le César du meilleur réalisateur à la même production, Polanski en aura profité pour ravir à Ladj Ly le César du meilleur réalisateur puisque Les Misérables ont reçu dans le même temps le César du meilleur film.
Depuis l’annonce de ce résultat, se multiplient les tribunes dénonçant au mieux une occasion manquée, au pire une soi-disant main-mise des « dominants » (entendre des « mâles blancs ») sur la société, dont l’attribution du César à Polanski serait un énième avatar, un signe de ralliement d’un ancien monde assiégé, la preuve de sa complicité au nom d’une solidarité de caste méprisant la douleur des femmes victimes d’abus. Voici quelques observations, que l’on espère raisonnables, sur ce cri de révolte empruntant parfois des raccourcis (voir la tribune à l’emporte-pièce, mélangeant tous les sujets, de Virginie Despentes dans Libération) :
Nul n’est en mesure de connaître les motivations des votants, pour la bonne et simple raison que le vote est confidentiel, et que chacun choisit en son for intérieur pour diverses raisons. L’hypothèse la plus probable néanmoins, et de très loin, est que les votants n’entendaient nullement défendre un violeur, ni clamer l’innocence de Polanski (que ne clame pas non plus J’Accuse qui porte exclusivement sur l’affaire Dreyfus), ni défendre la place-forte des « dominants », mais récompenser un talent artistique et les mérites d’un film, le premier de cet envergure sur une affaire fondatrice de notre République. A ce titre, c’est mal connaître la place des votants dans la société, pour la plupart intermittents du spectacle aux métiers précaires, ou feindre de l’ignorer, que de prétendre qu’il s’agit d’un vote de « dominants » crachant volontairement au visage de « dominées ». L’équivalence entre intermittents du spectacle et « puissants » (au sens de décideurs économiques) fait fi de la réalité sociologique.
Sans doute, le collège électoral des Césars souffre-t-il d’un manque de représentativité par rapport à la réalité. La récente démission collective de la direction de l’Académie des Césars sera l’occasion d’y remédier. Mais il y a néanmoins dans la polémique actuelle quelque chose qui remet en cause les raisons mêmes pour lesquelles le cinéma existe. Le cinéma permet de comprendre « l’autre », celui qui n’est pas soi, à travers des films divers. Il est facteur de compassion. Assurer que le César remis à Polanski ne peut qu’être exclusivement motivé par l’appartenance sociologique et biologique des votants nie la raison même pour laquelle le cinéma existe, comme si un homme ne pouvait être touché par la souffrance de femmes victimes, comme si attribuer une récompense artistique pour d’autres motifs était nécessairement le rejet d’une douleur. Etre un homme ou une femme, ce n’est certes pas la même chose, mais au sein de chaque catégorie, les différences sont immenses. Essentialiser les personnes pour en faire des adversaires n’est qu’une manière détournée de nier une fois de plus les différences. Le cinéma, par le processus d’identification qu’il autorise, nous permet justement d’être autre, nous fait naître à autre chose.
Surtout, faire des votants des boucs émissaires est aussi injuste que dangereux.
Dangereux potentiellement pour les individus : dans un Etat de droit, ce ne sont pas aux personnes de dire la justice mais à cette dernière de trancher. Le plateau des Césars ne peut s’ériger en tribunal et il serait problématique de vouloir, par un effet d’entrainement médiatique inarrêtable une fois lancé, se substituer à la justice en condamnant Polanski par la vox populi, puisque ce qui commence par Polanski finirait par toucher des innocents. Le droit de rendre justice a été délégué par nous au pouvoir judiciaire, avec ses imperfections, sa lenteur, ses droits de la défense. Dangereux pour l’art : il sert à exprimer et recueillir des émotions complexes, des sentiments ambigus, non à transmettre des « messages ». Il est l’expression d’une part de liberté créatrice p(chez l’auteur) et d’une part de liberté interprétative (chez le spectateur ou lecteur). Faut-il vraiment que l’institution des Césars qui est de l’ordre du cérémonial, du vernis de surface, joue ce rôle de messager ? Il me semble qu’il ne faut pas leur donner plus d’importance qu’ils n’en méritent. Ce qui compte, ce sont les films, c’est par eux que se fait l’ouverture au monde non à travers les Césars.
Injuste : les artistes ne sont pas des justiciers, ne peuvent réparer tous les torts du monde. L’art et la morale n’ont jamais fait bon ménage, dans un sens ou dans l’autre, et c’est même la raison pour laquelle l’art existe. L’art est l’expression d’une angoisse, d’une inquiétude, d’une ambiguité. Si la morale devait devenir le critère d’attribution des récompenses (que l’on nous en préserve), alors Les Misérables, dont le réalisateur fut condamné à trois ans de prison avec sursis pour enlèvement et séquestration, action moralement et pénalement répréhensible, n’aurait pas dû recevoir de prix. Si l’on appliquait la morale comme critère, il faudrait l’appliquer équitablement, à tous. Comment justifierait-on alors que l’on continue à célébrer Céline et d’autres écrivains collaborationnistes, que l’on ait si longtemps écouté du Michael Jackson malgré ce que l’on savait ou devinait de sa prédilection sexuelle pour les enfants ? De quelqu’un qui déclare : « Céline est un grand écrivain », dit-on qu’il est un collaborationniste antisémite ? De quelqu’un qui danse sur du Michael Jackson, dit-on qu’il est le complice d’un pédophile ? Peut-on encore voir les toiles de Gauguin ou Picasso ? La liste serait longue et la boite de Pandore ouverte. Pourquoi faudrait-il agir autrement avec Polanski quand on aime les films de ce cinéaste, qui a fait un excellent travail de réalisation pour J’Accuse, et prétendre que l’attribution du César validerait son inexcusable conduite passée ? Le talent n’étant pas corrélé à la morale, et on peut hélas avoir été prédateur sexuel et grand artiste. Tant que le contenu d’une oeuvre ne contient pas la propagande de ce dont est accusé son auteur dans sa vie privée, l’acte de création devrait être préservé. Le vrai scandale de ces derniers années, c’est le prix décerné à Matzneff pour un livre où il parle de son vice. Mais rien dans les films de Polanski ne contient de près ou de loin ce qui ressemble à une incitation au viol.
La morale étant une affaire privée, chacun est libre de réagir comme il l’entend à cette récompense qui résulte du jeu de la démocratie par le vote, même quand le résultat ne plait pas. C’est la photographie d’un présent qui change, mais aussi le respect de la liberté et de la conscience des individus votants. A titre personnel, j’aurais préféré voir Sciamma ou Ozon récompensé, mais pour des raisons qui me regardent. Si l’on peut identifier des responsabilités collectives, on ne peut transiger avec les libertés individuelles. Chacun a le droit de penser ce qu’il veut de Polanski, de ne pas appartenir à des « clans » se faisant face où l’écoeurement et le ressentiment seraient les seules émotions autorisées. Les moqueries, les insultes, ne servent à rien, ne font qu’augmenter le niveau de ressentiment et brouillent les termes du débat. Pour ce qui me concerne, il m’est impossible d’être dans un clan ou dans un autre, car il m’est impossible de trancher sans hésitation tant l’affaire est difficile. En revanche, celles qui ont tous les droits dans la manière dont elles ont choisi d’exprimer leurs douleurs, ce sont évidemment les victimes et l’on ne peut qu’espérer qu’elles parlent et qu’on les entende.
Si Polanski, dont on connait déjà la culpabilité dans l’affaire Samantha Geimer, est vraiment coupable de ce dont d’autres victimes l’accusent, alors il y a certes eu un dysfonctionnement passé de la société et de la justice. Mais la faute n’a pas été, n’est pas, de donner des récompenses artistiques au réalisateur. Elle a résidé d’une part dans des comportements parfois abusifs, d’autre part dans une trop grande propension de la profession à accepter ces comportements. Si une chose doit changer, ce sont ces comportements abusifs, non le fait de récompenser un artiste pour son oeuvre aux Césars. Imaginons que Polanski n’ait pas obtenu le César du meilleur réalisateur. Est-ce que cela aurait changé quelque chose dans le fond ? Est-ce que cela aurait apporté la preuve d’une amélioration des comportements de ceux qui harcèlent les femmes ? Nullement : tout serait resté de l’ordre du cérémonial, du vernis des Césars. Cela aurait donné meilleure conscience alors que la récompense donne mauvaise conscience. Mais les faits et la conscience, ce n’est pas la même chose. Ceux qui sont accusés doivent être jugés devant les tribunaux avec les règles de procédure habituelles. Il est regrettable que plusieurs accusations nouvelles lancées à l’encontre de Polanski soient prescrites mais c’est la loi. Les médias, dont le comportement de tartuffe est toujours guidé par leurs intérêts économiques, n’ont pas assez écouté certaines femmes l’accusant au moment où certains procès auraient pu avoir lieu. Les fautes ont été commises à ce moment là.
Ce n’est pas la première fois que Polanski reçoit le César du meilleur réalisateur. C’est même la quatrième fois. Pourquoi serait-ce plus scandaleux cette fois-ci qu’auparavant ? La vraie nouveauté de cette soirée, c’est Adèle Haenel sortant de la salle à l’annonce de la récompense. Là est le symbole qui restera, l’image quasiment cinématographique d’une femme se levant, se tenant droite et sortant. Pas la récompense du cinéaste, redite du passé, qui ne valide nullement sa conduite. Sans cette récompense, rien de tout cela n’aurait eu lieu. Adèle Haenel n’aurait pas quitté la salle, cette image-symbole ne serait pas advenue. Elle se suffit à elle-même, elle n’a pas besoin de tribunes outragées pour dire son sens. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette récompense sert donc peut-être les objectifs du mouvement #Metoo. A condition de bien savoir qui l’on veut voir condamner devant les tribunaux, par quels moyens, avec quels garde-fous. Dans une toute autre affaire, incomparable avec les affaires Polanski, on vient d’apprendre qu’Hachette renonçait à publier les mémoires de Woody Allen sous la pression du mouvement #Metoo. Une décision aussi inquiétante que contestable (pourquoi n’aurait-il pas le droit de donner sa version de l’histoire ?), évidemment guidée par des intérêts économiques (des perspectives de pertes plus importantes que le gain escompté), qui montre les effets néfastes du rouleau compresseur médiatique quand il a décidé de s’ériger en tribunal. Un relent de censure qui fait écho à un évènement de la soirée des Césars dont on a moins parlé mais qui est de mauvais augure : l’absence du cinéaste Jean-Claude Brisseau de la séquence d’hommage aux disparus pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’art.
Strum