
Love Affair (1939) et An Affair to remember (1957), connus sous le même titre français de Elle et lui, forment un duo unique dans l’histoire du cinéma : deux chefs-d’oeuvre réalisés par le même cinéaste (Leo McCarey) où le second est le remake fidèle du premier (a contrario, et par exemple, les deux Homme qui en savait trop d’Hitchcock sont en réalité des films fort différents). Chacun préférera l’une ou l’autre version, soit en raison des acteurs (Irene Dunne et Charles Boyer dans le premier ; Cary Grant et Deborah Kerr dans le second), soit en raison de la musique (sublime dans le second), soit en fonction du film vu en premier qui fera office de maître étalon, soit en raison de la mise en scène. Car contrairement à ce qui a été parfois affirmé, le second Elle et lui n’est pas un « remake plan par plan » du premier, bien que les situations et les dialogues soient les mêmes. C’est d’ailleurs ce qui rend passionnante la comparaison entre les deux films : dans de multiples scènes, McCarey modifie ses angles de prises de vue et ses mouvements de caméra dans le second film, agençant les personnages différemment dans le plan (avec des entrées et des sorties de plan différentes), changeant son échelle de plan (il y a plus de gros plans dans le premier Elle et Lui, plus de plans larges dans le second où la profondeur de champ est accentuée), mettant ainsi l’accent sur tel personnage ou sur le couple lui-même. Ces changements ne sont pas seulement dus au passage du format 1,37:1 du premier Elle et lui au format large 2,40:1 du second, ils portent aussi une autre signification.
A l’aune de ces variations de mise en scène, on pourrait résumer les deux films ainsi : chacun raconte la rencontre sur un bateau transatlantique d’un célèbre playboy européen et d’une chanteuse née au Kansas à la veille de leur mariage ; mais alors que le premier film relate un amour de la deuxième chance nimbé d’une lumière religieuse, où le personnage principal, Terry McKay (Irene Dunne), se pose la question du meilleur mariage possible pour faire d’elle une femme bien (« a good girl » comme elle le répète souvent), le second est un amour de la dernière chance nimbé d’une lumière hivernale (la neige au premier et dernier plan figurant le crépuscule d’une vie) où le personnage principal, Nickie Ferrante (Cary Grant), aux tempes grisonnantes, tombe amoureux au crépuscule de sa carrière dans la haute société. Par « personnage principal », il faut entendre ici une légère mise en avant de Terry ou Nickie selon le cas, l’autre Michel et l’autre Terry gardant bien entendu une très grande importance. C’est que Cary Grant a cinquante-trois ans dans le second Elle et lui là où Irene Dunne et Charles Boyer en ont tout juste quarante dans le premier (Deborah Kerr est en réalité plus jeune mais à cause de la personnalité différente des deux actrices, on la croit plus âgée que la première Terry McKay), changement de décennie qui est un changement dans la conscience d’une vie, celle de McCarey.
Un dialogue récurrent du premier Elle et lui assimile la vie heureuse à laquelle aspirent Terry et Michel Marnay au caractère pétillant du champagne rosé. Or, cette référence à une vie insouciante réservée aux happys fews de la haute société est trompeuse. Leur aspiration à mener une telle vie vient du fait que contrairement à plusieurs films de la screwball comedy où au moins un des protagonistes principaux est né dans la haute société (Cette Sacrée Vérité, Indiscrétions, L’Impossible Mr. Bébé, The Lady Eve), tel n’est pas le cas de Terry et Michel. Bien qu’ils aient fini par mener cette vie de « champagne rosé », ils ne peuvent compter sur le luxe d’une fortune familiale leur permettant de parer à toute éventualité. Ils n’ont pas de patrimoine sinon celui du coeur. Se mettre à l’abri de tout mauvais coup du sort est donc le motif les ayant décidés à se marier avec un parti fortuné à leur arrivée à New York. Un mariage de raison. Leur rencontre sur le bateau va déjouer ce plan raisonnable lorsque Janou, la grand-mère de Michel, va sanctifier leur amour naissant lors de leur passage à Madère. La demeure hors du monde de Janou donne alors à Terry et Michel comme une définition de l’amour selon McMcarey : une thébaïde qui n’est connue que du couple amoureux, où rien ne compte qu’eux et qui les protège du dehors. McCarey l’avait annoncé lors de leur rencontre en filmant leur visage pris dans l’ovale d’un hublot les séparant de l’extérieur (dans le second Elle et lui, le hublot deviendra une grande fenêtre, reflet du passage au plan large).
Janou est en sursis : elle était convaincue de mourir à 75 ans et la voici toujours vivante à 77 ans : la bénédiction qu’elle lance sur le couple Terry-Michel est une manière de dernière bonne action pour elle avant de s’éteindre. Mais eux, à l’aube de leur quarante ans, ont encore la vie devant eux et peut-être leur rencontre n’est-elle qu’une deuxième chance. Et de fait, il y eut bien ce second et sublime Elle et lui avec un Cary Grant plus âgé… McCarey ne fait pas mystère du caractère religieux du passage chez la grand-mère dans la scène où Terry et Michel prient dans la chapelle, bien davantage que dans le Elle et lui de 1957 où la référence religieuse est plus discrète. La lumière de Rudolph Maté qui tombe des vitraux (absente de la version de 1957), les trois contrechamps insistants sur la statue de la Vierge (un seul et de biais dans la version de 1957 où c’est le couple qui compte plus), la musique, tout concourt à donner l’impression que leur amour reçoit une injonction d’un ordre supérieur. Dans le Elle et Lui de 1957, cet ordre supérieur était celui de la foi dans le cinéma, telle qu’elle pouvait s’exprimer dans un aussi beau mélodrame. Dans ce premier Elle et lui, la mise en scène désigne plus clairement cet ordre comme étant celui de la foi religieuse, notamment de Terry qui prie ardemment, ce qui rejoint son souhait maintes fois exprimé de faire un mariage juste. Cela s’observe aussi à travers ces gros plans fréquents de Terry/Irene Dunne (dans la chapelle, sur son lit après l’accident, à la fin) qui traversent le film, et cette idée du bonheur trouvé après une épreuve. Il y a là une espèce de classicisme premier, qui se reflète aussi dans la mise en scène, à travers les nombreuses scènes filmées en transparence, les nombreux champs-contrechamps, tout cela appartenant au classicisme de studio des années 1930, là où le second est moins découpé, utilise moins de champs-contrechamps, plus de plans montrant ensemble les deux personnages du couple.
Par l’importance plus grande du couple saisi ensemble dans le plan, et cette idée de leur dernière chance, Le second Elle et lui a un caractère plus mélancolique et réflexif qui se retrouve jusque dans le titre (An Affair to remember). C’est une sorte de retour au passé, où McCarey se souvient du premier film, et donc de son propre passé, celui d’avant l’accident de voiture qui le cloua longtemps sur un fauteuil roulant, comme Terry McKay… les visages de Cary Grant et Deborah Kerr, surtout le sien qui est marqué, semblent porter cette mémoire d’un passé douloureux, cette conscience que la vie n’est pas éternelle. Ils possèdent une gravité et une réserve supplémentaires, rient moins que dans la première version. Dans le premier Elle et lui, Terry rit très souvent, ce qui tient notamment à la gaieté et à l’humour caustique et plein de sous-entendu d’Irene Dunne (formidable dans ce rôle et quelle voix !), beaucoup plus souvent que sa seconde incarnation, où Deborah Kerr ajoutent au personnage de Terry une discrétion et une pudeur nouvelles, avec une lueur dans le regard qui est celle du souvenir. Quel différence dans leur maintien et dans les expressions de leur visage dans la scène où elles chantent dans le cabaret ! A la fin du Elle et Lui de 1939, Terry/Irene Dunne et Michel éclatent de rire au milieu de leurs pleurs, ils sont encore plein de vitalité, là où à la fin du Elle et Lui de 1957, les deux personnages sont si émus de leur bonheur qu’ils ne peuvent rire. C’était vraiment leur dernière chance de bonheur. Le second Elle et lui est davantage pudique. Même les baisers entre Grant et Kerr sont hors champs, ainsi celui dans l’escalier sur le bateau où l’on ne voit que leurs corps entrelacés et non leurs lèvres mêlées.
C’est une joie de revoir ce magnifique premier Elle et lui enfin restauré (réédition DVD/bluray chez Lobster), illuminé de cette lumière de Rudolph Maté, d’admirer l’équilibre superbe qu’il trouve entre le rire et les larmes comme un condensé exaucé de tout le cinéma de McCarey (lui dont l’un des hauts faits fut d’avoir réalisé durant la même année 1937 une des grandes comédies, Cette Sacrée Vérité, et un des grands drames, Place aux jeunes, du Hollywood d’avant-guerre). C’est une joie de penser en le regardant à son faux film jumeau de 1957, l’un n’allant pas sans l’autre, aller-retour achevant de donner un écho supplémentaire à cette histoire où le hasard et la confiance dans l’avenir tiennent une si grande importance. On comprend devant ce film à la construction si claire, à la narration si limpide et directe (le second ajoutera une satire des médias plus prononcée), où plusieurs scènes furent pourtant improvisées selon la manière de McCarey (plusieurs scènes de Cette Sacrée Vérité furent conçues selon le même précepte de l’inspiration du moment), qu’il ait voulu refaire, d’abord pour lui-même, ce joyau de sa filmographie.
Quelles belles étrennes de fin d’année. Joyeuses fêtes à tous.
Strum






