Fermeture des salles : la goutte d’eau

Les salles de cinéma ne rouvriront pas le 15 décembre. En ce qui concerne la date du 7 janvier 2021, rien n’est moins sûr. On peut supposer que le raisonnement présidant à cette décision a été schématiquement le suivant : 1. Les indicateurs de suivi du Covid 19 restent à un niveau préoccupant. 2. Le niveau élevé de ces indicateurs est dû au semi-confinement dans lequel nous nous trouvons, où les commerces sur rue restent ouverts afin de soutenir la consommation et l’économie. 3. Rouvrir les salles de spectacle, si minime soit l’incidence de cette décision, pourrait être la goutte d’eau qui fera déborder le vase sanitaire. 4. Du reste, la place de la culture dans l’économie française n’est pas si importante et l’on peut se passer d’elle. 5. Si les indicateurs remontent, il n’y aura pas d’autre choix que de reconfiner selon des règles plus drastiques. 6. Un reconfinement drastique serait une catastrophe économique et sociale pour la France dépassant le sujet de la culture.

En d’autres termes, les salles de spectacle auraient été victimes d’un phénomène d’empilement plutôt que d’une logique comparative entre l’impact sanitaire d’une salle et d’un petit commerce : c’est parce que les autres commerces sont déjà ouverts que les indicateurs ne sont pas bons, chaque dérogation précédente (pour les grandes surfaces, les commerces de première nécessité, les petits commerces) s’étant faite au détriment de la possibilité d’une réouverture ultérieure des salles, sujet qui est passé en bas de la liste, qui a été traité comme la dernière roue du carrosse, comme une goutte d’eau dans l’océan des contraintes économiques et sanitaires. Car en réalité, le risque sanitaire d’une salle de cinéma (l’affirmation n’est peut-être pas applicable telle quelle à une salle de théâtre ou un musée) est moindre que maintes activités économiques (en particulier grâce à la modulation permise par la fixation d’une jauge de spectateurs), a fortiori en cette période qui n’est pas favorable au cinéma en termes de fréquentation et où les français se pressent dans les magasins pour leurs achats de Noël dans des conditions sanitaires non exemptes de risque. A cette aune, l’argument sanitaire n’est pas tout à fait convaincant. Or, d’autres raisons rendent le maintien de la fermeture contestable.

Un autre présupposé de cette décision semble être que le monde du spectacle n’aurait pas une importance suffisante au sein de l’économie française pour justifier un risque sanitaire supplémentaire. Il pourrait dès lors être sacrifié sur l’autel de l’économie. Sauf qu’il a été estimé dans une étude récente d’EY et France Créative que le secteur culturel compte pour plus de 2% du PIB en France, soit un poids équivalent à l’agro-alimentaire et supérieur au secteur automobile, ce qui est loin d’être négligeable. Dès lors, l’argument économique, même à long terme, n’emporte pas non plus l’adhésion puisqu’existe le risque que périclitent de nombreuses entreprises, de nombreux exploitants privés, qui sont eux aussi des « petits commerçants ». A cet égard, la récente décision de la Warner de sortir simultanément ses films sur ses plateformes vidéos et en salles, mettant fin à la chronologie des médias, qui donnait une exclusivité aux salles dans l’exploitation des films, démontre que leurs exploitants ne pourront pas compter sur l’aide des studios pour passer ce cap difficile. On dit souvent que la politique est affaire de communication. Mais aussi important que le message communiqué, et la forme de cette communication, est ce que ressentent psychologiquement les récipiendaires, les destinataires, de cette communication. De ce point de vue, comment peuvent-ils interpréter autrement la décision du gouvernement qu’une affirmation selon laquelle les personnes travaillant dans le secteur culturel ne sont qu’une »goutte d’eau » dans un océan de choses plus importantes ? Pour ceux qui mettront la clé sous la porte, la goutte d’eau aura un goût bien amer.

En outre et surtout, la goutte d’eau dont on parle, celle des besoins culturels, est d’une nature particulière, non juste un résidu, une dernière couche de vernis, passant en dernière position. Les critères économiques ne peuvent être la seule aune à laquelle il convient de juger de l’importance de la culture, et en particulier du cinéma : c’est un consensus qui existe depuis des décennies en France, où la culture est subventionnée à travers plusieurs mécanismes. Les consensus sont peut-être ce que nous avons de plus précieux. Si le régime des intermittents du spectacle existe, si une taxe sur les tickets d’entrée existe, si de multiples aides à la production de films existent, au niveau local comme national, ce n’est pas dans le but de réaliser un profit mais de soutenir la création. Pourquoi ce soutien a priori à perte ? Parce qu’il y a en réalité un gain pour la société. Le même consensus estime que l’art, et en particulier le cinéma, nous aide à vivre, nous aide même à « produire ». L’art ne fait pas seulement vivre les centaines de milliers de personnes oeuvrant dans ses industries, il rend aussi la vie plus facile pour des millions d’autres. Et cela, cette reconnaissance de l’importance de l’art en tant que moyen pourvoyant aux besoins psychologiques, moraux, spirituels (tout autant que les religions malgré la primauté donnée à l’ouverture des lieux de culte), récréatifs de chacun d’entre nous, c’est ce qui paraît manquer dans le raisonnement du gouvernement. C’est certes quelque chose d’impossible à mesurer par des indicateurs économiques et sanitaires, quelque chose d’intangible, mais d’autant plus précieux. Quelque chose qui n’est pas matériel et ne se consomme pas, ne disparait pas. La culture représente en réalité beaucoup plus que 2% du PIB car en nourrissant notre civilisation de ses réflexions, de ses interrogations, de ses mises en perspective, elle participe de ses fondations ; elle en est sa mémoire et l’aliment de son génie créateur. C’est cela la goutte d’eau ? Ne serait-ce pas plutôt un des océans de nos existences ? Les salles de cinéma, le seul véritable lieu où le cinéma est à même d’apporter tout ce qu’il peut apporter, éduquent le regard. Au début de cette crise, on a fermé les écoles pour finir par les rouvrir au nom à la fois de la défense de l’éducation (en ce qui concerne les enfants) et de l’économie (en ce qui concerne les parents). Que reste-t-il au cinéma qui aussi nous éduque ?

Les effets du confinement sur la psychologie des français sont probablement sous-estimés. Le confinement a été, continue d’être pour certains, comme une suspension de la vie ordinaire, comme sa mise en pointillés, une remise en cause du caractère réconfortant et continu des habitudes, une forme de rupture dans les interaction sociales et professionnelles. Dès lors, on pourrait postuler que nous avons peut-être encore plus besoin de la culture, du cinéma, qu’auparavant pour combler ou aider à affronter ce bouleversement, pour juger de ce qu’il a révélé de nos insuffisances, pour générer la créativité qui seule nous permettra d’affronter l’avenir. Et puis, les lieux culturels peuvent être des lieux de rencontres, d’échanges parfois, ce que le virtuel permet plus difficilement. Si les salariés, et plus généralement ceux qui travaillent ou cherchent du travail, ne se sentent pas dans les meilleures dispositions pour travailler faute de certains horizons, faute de pouvoir rêver dans une salle de cinéma, n’est-ce pas une mauvaise chose, pour en revenir à l’argument économique ? Maintenir fermées les salles les prive de cette possibilité de se détendre, de réfléchir, d’élargir leur horizon, pour ensuite repartir du bon pied. On ne peut que regretter cette décision quel que soit le bout par lequel on la prend.

Ne sous-estimons pas le dilemme difficile devant lequel se trouvait le gouvernement. Mais si sa décision de maintenir les salles fermées s’avérait néfaste non seulement à court terme mais aussi à long terme, quel indicateur pourrait en mesurer les effets ?

Strum

Cet article, publié dans cinéma, Réflexions sur le cinéma, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

23 commentaires pour Fermeture des salles : la goutte d’eau

  1. Goran dit :

    Je crains que ce covid ne sonne le glas des sales obscurs…

    J'aime

  2. kawaikenji dit :

    Triste pour les exploitants évidemment mais si, sur le moyen terme, ça pouvait réguler le marché et supprimer les deux tiers des sorties insanes, surtout françaises, ce serait finalement bien pour tout le monde.

    J'aime

  3. Ronnie dit :

    Et donc, faut-il dissocier le Pangolin de son oeuvre ?

    J'aime

  4. princecranoir dit :

    Les salles nous manquent, c’est vrai. Mais le cinéma ne disparaîtra pas. Netflix et les autres robinets à images n’auront pas sa peau. Je n’ai aucune inquiétude.
    Tu évoques le point très pertinent qui lie le cinéma à la santé psychique. On pourra toujours arguer du fait que les films sont disponibles aujourd’hui très largement sous plusieurs formats. Mais c’est évidemment oublier « l’expérience » cinéma, sujet déjà largement évoqué dans un de tes précédents articles.
    Qu’ils rouvrent demain ou dans trois semaines, les cinémas ne disparaîtront pas car le cinéma est éternel.

    Aimé par 1 personne

    • Strum dit :

      Je pense comme toi, le cinéma ne disparaitra pas. Mais il va évoluer et certains circuits indépendants pourraient disparaitre, tandis que les grands studios (qui peuvent imposer des conditions aux distributeurs) pourraient réserver l’usage des salles aux seuls blockbusters dans un scénario noir.

      Aimé par 2 personnes

      • princecranoir dit :

        C’est vrai. Quand on voit le programme annoncé par Disney, cela a quelque chose d’effrayant. Le monde d’avant en pire. Les petits projets survivront, trouveront d’autres voies, prendront les chemins de contrebandiers. Ce sont le « films du milieu » qui ont fort craindre hélas, les projets originaux, les œuvres d’auteurs aux perspectives ambitieuses.

        Aimé par 1 personne

      • ornelune dit :

        Non le cinéma ne disparaîtra pas. Mais si les salles sont moins populaires car moins fréquentées, la conversion à la cinéphilie risque d’être plus dure. Les cinéphiles iront toujours au cinéma, certes. Mais ceux qui ne le sont pas encore ? Ceux qui n’ont pas encore rencontré le film (diffusé avec les moyens du cinéma) qui changera radicalement leur rapport à l’image ? Le cinéma ne disparaîtra pas, mais les cinémas ne seront peut-être plus aussi nombreux d’ici un ou deux ans. La plate-formisation est en marche ! (non là je rigole)

        J'aime

  5. florence Régis-Oussadi dit :

    Ce qui me préoccupe plus que les dégâts consécutifs aux confinements du covid, c’est l’âge moyen du public qui fréquente les salles de cinéma et les petites librairies. Comme pour la littérature, il est de plus en plus élevé. Se pose alors la question de l’avenir de ces formes d’art alors qu’objectivement, suivre une série sur une plateforme de streaming est tellement plus accessible à tous points de vue (pas besoin de se déplacer, pas besoin de se prendre la tête etc.)

    Aimé par 1 personne

    • Strum dit :

      C’est vrai, cela me frappe depuis plusieurs années cette moyenne d’âge dans les cinémas. Les jeunes générations sont moins cinéphiles que nous, la concurrence des réseaux sociaux et des séries étant hélas rude.

      J'aime

  6. Hector dit :

    Triste, triste monde que celui dans lequel nous vivons.

    J'aime

  7. Martin dit :

    Salut Strum. Belle analyse de la situation !
    Pour ma part, c’est vraiment pour les « petites » salles que je m’inquiète. Il y a deux cinémas dans ma ville auxquels je suis attaché parce que, justement, ils ne sont pas directement liés à une grosse société de production. Je m’inquiète pour eux ! Et leur fermeture ferait baisser de moitié l’offre de cinéma « chez moi »…

    Par ailleurs, après le premier confinement, j’avais lu qu’environ 10% des salles françaises n’avaient pas rouvert immédiatement (un chiffre que je n’ai pas pu ou su confirmer). Je ne sais pas ce que ce sera l’état des lieux post-crise, mais j’espère que les exploitants pourront être aidés dans leur reprise. La perspective d’une France amputée d’une bonne partie de ses salles obscures me fait frémir.

    Et par ailleurs, égoïstement, j’ai très envie de retourner voir du cinéma au cinéma !

    J'aime

    • Strum dit :

      Merci Martin. Il y a plusieurs sujets en effet. L’un est lié à la santé financière des salles, l’autre aux comportements des cinéphiles qui pourraient se déshabituer en partie des salles. Le Covid a accéléré pour le pire un certain nombre de tendances.

      J'aime

  8. En effet, beaucoup de salles obscures risquent de faire faillite. Et je viens de voir sur Facebook que beaucoup de réalisateurs français ne pourront pas sortir ou tourner leurs films, et des producteurs de ciné qui deviennent de plus en plus réticents… Le gouvernement sacrifie la création française sur l’autel du covid alors que ça ne sert à rien.

    J'aime

    • Strum dit :

      Oui, les perspectives n’étant pas bonnes, la crise touche aussi la production. Cela ne va pas beaucoup mieux dans les autres pays (Asie mise à part), mais c’est une maigre consolation.

      J'aime

  9. Je peux donner mon petit grain de sel sur l’Angleterre où je vis (plus précisément Londres), basé sur des constatations purement empiriques : je ne connais pas les chiffres et je ne suis pas du sérail.

    Il y a deux types de cinémas en à Londres, presque exclusifs l’un de l’autre : des salles qui ne passent QUE des blockbusters américains sont aucune exception avec popcorns et prix du billet exorbitant, et des salles qui passent le reste, c’est à dire des films du répertoire, des films d’art et d’essais, voire de films ayant eu du succès dans des festivals. Si tu veux voir un film de Mike Leigh, de Pawel Pawlivoski ou la palme d’or à Cannes, tu n’iras que dans les second, certainement pas dans les premiers.

    Le premier type (l’équivalent en France seraient des multiplexes exclusivement dévolus sans aucune exception aux blockbusters) ont énormément soufferts, Cinéworld a quasiment fait faillite et les autres n’ont même pas ré-ouvert pendant les deux semaines pendant lesquels c’était autorisé entre le 1er et le 15 décembre.

    Les autres salles, de ce que j’en sais, ont toute une structure particulière et ne fonctionnent pas selon le mode exclusivement capitaliste (ce qui veut dire qu’elles sont subventionnées): le Ciné Lumière par le ministère de la culture (il est au consulat de France), le Regent Street Cinéma par l’University of Westminster, le BFI est une charity, les autres salles sont des salles de quartier et reçoivent je pense un petit pécule du council. Ces salles ont ré-ouvert pendant quinze jours en décembre, ont montré des films et vont fermer demain quand on passe en « tier 3 ».

    Alors ? Alors ce n’est pas la joie ici non plus mais j’ai l’impression que c’est moins tragique qu’en France, moi j’y ai trouvé en partie mon compte. En tout cas je partage le point de vue de Strum qui est qu’on a tenu fort bien compte de la santé physique des gens pendant cette pandémie mais peu, voire pas, de la santé mentale. Forcément, cela ne se mesure pas et n’a que des conséquences sur le long termeet c’est donc très facile de les passer par profit et pertes. C’est probablement pour des raisons comme celle-ci que les salles sont resté fermé aussi longtemps en France.

    Je partage aussi à 100% l’avis de Florence sur l’âge moyen croissant des spectateurs des salles de cinéma et je trouve aussi cela très inquiétant (même si je ne pense pas que cela ait le moindre rapport avec le COVID, c’est simplement un mouvement de fond). Et pourtant … lorsque je traîne des ami(e)s plus jeunes aux BFI pour voir Double indemnity ou His girl Friday, je peux jurer qu’ils ne le regrettent pas.

    J'aime

    • Strum dit :

      Merci pour ton témoignage ! Toujours intéressant de ce qui se passe en dehors de France. Je pense que la particularité des salles de cinéma en France, et en particulier à Paris, c’est qu’il y en a, sauf erreur, beaucoup plus qu’à Londres. D’où le risque accru peut-être, sans compter cette récente récente décision discutable des pouvoirs publics. En outre, il n’y a pas que le Covid qui soit un facteur défavorable aux salles aujourd’hui. Comme on l’a relevé, via l’âge des spectateurs qui augmentent, il y a d’autres facteurs tout aussi inquiétants.

      J'aime

  10. Benjamin dit :

    « l’argument sanitaire n’est pas tout à fait convaincant » dis-tu. Vois la situation à deux jours des vacances scolaires, le propos du 1er ministre qui conseille aux enfants qui veulent voir papi et mami à Noël, de rester à la maison. La parole est un désaveu de la situation sous contrôle et peu risquée dans les écoles. C’est sûr, le gouvernement doit gérer une situation très difficile, mais il est clair, pour revenir au cinéma et à la culture, qu’il a créé des inégalités, ou les a creusées, en décidant très différemment, et parfois avec une logique assez vague, selon les secteurs d’activité.

    Le gouvernement répond à la culture et à son confinement forcé par des mesures financières d’urgence. Mais, ce que tu dis très bien dans ton texte, toute la culture ne se résout pas à de l’argent, ce sont des échanges, des réflexions, une énergie qui ont été terriblement amoindries ces derniers mois.

    Et puisqu’il privilégie les lieux de culte aux salles de cinéma, je suis pour l’élévation du cinéma en religion.

    J'aime

    • Strum dit :

      Oui, c’est ce qu’on peut observer. Le gouvernement est dans une certaine improvisation avec quand même ce prisme que la culture n’est pas essentielle, en tout cas moins que la religion, ce qui est discutable. J’ai essayé de montrer cela dans mon texte, peut-être pas assez d’ailleurs.

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s