
Aguirre, la colère de Dieu (1972) de Werner Herzog est tiré des chroniques du missionnaire dominicain Gaspar de Carvajal relatant l’exploration de l’Amazone par les conquistadors espagnols au XVIe siècle, à la recherche du mythique Eldorado et sa Cité d’Or. Le film raconte comment Lope de Aguirre, conquistador fou ou rendu fou par la jungle amazonienne, se mutine en 1561 contre son chef Pedro de Ursua quand celui-ci, soucieux de préserver la vie de ses hommes, décide de rebrousser chemin après avoir constaté l’impossibilité de descendre le fleuve Amazone faute de radeaux.
C’est un film qui relève d’un cinéma de la présence, où les plans sont dans leur majorité fixes, et possèdent, même lorsque la caméra bouge, une impression tenace de fixité, de pesanteur, de langueur. Les péripéties n’y ont presque pas d’importance au sens où elles passent trop soudainement pour donner au film son mouvement ; elles sont toujours contenues dans le plan et les brèves scènes d’escarmouche entre les Espagnols et les indiens ont un caractère elliptique, la flèche plantée dans le corps des hommes advenant sans que sa trajectoire soit montrée – seule exception : le plan célèbre de la tête coupée qui continue à compter après sa chute. De cette fixité de l’image, de ce retrait du montage, naît la présence de la jungle aux bruits mystérieux, du fleuve aux eaux brunes et aux remous mortels. Dans le silence de l’image, surgissent les impressions de la nature, qui cerne les espagnols et les observe de ses mille yeux. D’emblée, dans le plan d’ouverture, Herzog avait réduit les conquistadors à l’état d’insectes descendant l’immensité d’une arrête rocheuse au milieu des brumes, suscitant le sentiment d’une nature impossible à conquérir, à tenir dans sa main, une nature silencieuse et rétive, d’une inquiétante étrangeté, à laquelle contribuent les synthétiseurs du groupe allemand Popol Vuh. Cela tient en partie aux conditions de tournage difficiles (dans les environs de Cuzco, au Perou), au budget limité du film, à la recherche par Herzog d’une authenticité allant jusqu’à la neutralité du paysage. Mais ce n’est pas une explication suffisante. Herzog filme ici la nature comme un monde refusant de se soumettre à la juridiction de l’homme.
Un conquistador a pourtant décidé de défier cette nature vaste comme le monde : Aguirre. Au regard hostile, au milieu indifférent, de la nature, répond le regard fixe d’Aguirre, qui veut achever ce qu’il a commencé. Personne ne peut l’arrêter, car son obsession est plus forte que celle des autres, et du reste Gaspar, le moine, qui porte la parole du dieu des Espagnols, ne le veut pas. L’homme est brin d’herbe, dit-il, et le voilà déjà disparu quand le vent se lève, ce qui est une autre façon, plus proche du panthéisme cette fois, de parler de la petitesse de l’homme face à la nature. Le chétif Aguirre marche en boîtant, et son armure semble l’encombrer plutôt que le protéger. La difformité de son corps, penché du côté droit, semble refléter la difformité morale de son âme, lui qui va assassiner Pedro de Ursua et ses partisans. Il est incarné par Klaus Kinski, acteur furieux au regard halluciné, ogre dérangé accusé d’avoir abusé de ses propres enfants. Herzog a raconté maintes fois les relations tumultueuses qu’il entretenait avec son acteur fétiche et « ennemi intime », qu’il menaça d’un pistolet quand celui-ci voulut quitter le tournage. Mais le film ne se résume nullement aux anecdotes entourant sa production, il n’est pas un documentaire sur son propre tournage. C’est un film sur l’esprit d’un homme qui veut devenir Dieu, qui veut devenir la bouche de Dieu et exprimer sa colère, qui veut dompter cette nature qui lui résiste.
Aguirre fait sécession en proclamant Guzman, l’un des nobles de l’expédition, empereur de l’Eldorado et roi à la place de Philippe II de Castille. Il entend légaliser sa situation de mutin en faisant lire au moine Gaspar une déclaration où il affirme que lui et ses hommes ont décidé de mettre un terme aux caprices du destin, et de forger eux-mêmes l’Histoire, pour prendre leur part des fruits de la terre. C’est donc une révolte contre le roi, contre l’Eglise, mais aussi, et c’est peut-être l’essentiel, contre le cours de l’Histoire. Il s’agit de briser tous liens avec l’Espagne, et bien qu’il affirme à ses hommes, pour les convaincre du bien-fondé de sa démarche, qu’il ne fait rien d’autre que de suivre les traces d’Hernan Cortés (qui, quarante auparavant, lors de sa conquête du Mexique, avait désobéi à Diego Velazquez, le gouverneur de Cuba, pour entrer dans la grande cité aztèque de Tenochtitlan, et prendre en otage le naïf Empereur aztèque Moctezuma), Aguirre leur ment. Cortès agissait pour la plus grande gloire de Dieu et pour la gloire de Charles Quint, alors qu’Aguirre, lui, n’agit que pour sa seule gloire. Il l’affirme lui-même en se déclarant « grand traitre ». Il ne peut y avoir personne d’autre qui joue ce rôle, personne qui veuille déserter, sous peine d’être « coupé en 198 morceaux ».
Sans doute, ses hommes le savent fou. Mais eux-mêmes ont été rendus fous par un autre dieu : celui du veau d’or. Guzman, cet Empereur glouton, veut trouver l’or pour se faire servir dans des plats faits de ce métal ; Okello, l’esclave noir, en attend les richesses qui le rendront libre. Le moine Gaspar prétend vouloir le salut des indiens que la troupe rencontre, mais lui aussi désire sa part d’or sous la forme d’une croix dorée. L’arrogance et la soif de possession de ces hommes qui déclarent prendre possession des terres vierges qu’ils découvrent est sans limite et déjà ils se voient à la tête d’un pays grand comme six fois l’Espagne. Que ne gardent-t-ils ce cheval qui permit à Cortes de conquérir le nouveau monde, au lieu de l’abandonner sur la rive du fleuve ? L’or a rendu fous ces hommes, comme il a rendu fous les conquistador à la recherche de l’Eldorado, comme il rendait fou Cortes et ses hommes partis à l’assaut du royaume de l’Empereur Montezuma dans La Troisième Balle du génial écrivain praguois de langue allemande Leo Perutz. Peut-être Herzog a-t-il lu ce livre où les personnage pactisent avec le diable et lutte contre une nature hostile (faite de falaises abruptes et de lierre rampant), et ce faisant deviennent traitres à dieu. Mais la traitrise d’Aguirre est d’une autre sorte : il se prend lui-même pour dieu, il est la colère de dieu et, à sa vue, la terre tremblera.
Cela fait d’Aguirre un autre homme qu’un simple conquistador, un homme en avance sur son temps. Car ce film raconte l’histoire d’un homme à la recherche d’une chimère, un homme qui veut décrocher du ciel des utopies un rêve pour le réaliser ici-bas. De tous les hommes, c’est ce type-là le plus dangereux pour ses semblables. Ce film, je crois, est l’expression cinématographique et anachronique, de l’idéalisme philosophique allemand, dans ce qu’il a de plus excessif, de plus violent, de plus radical, celui dont Hegel est la figure de proue et qui prétend que la plus totale subjectivité, ici celle d’Aguirre, peut dire et diriger le concret et le monde qui nous entoure comme reflet du vrai. Chez Aguirre, cela prend la forme de la conviction qu’il peut par son esprit soumettre la nature, en lui arranchant le secret de l’Eldorado, comme Adalbert recherchait le secret du verre-rubis dans Coeur de verre. Les indiens, ces créatures de la nature, attendaient des « fils du soleil », ils attendaient de la nature qu’elle vienne à eux. Mais Aguirre est un homme qui n’attend pas et veut violenter la nature.
A l’inverse, Herzog se plie lui aux injonctions de la nature. Dans ce film d’un abord brut, il fait progresser le récit par sections narratives, en faisant écho au rythme de la nature qui entoure les personnages : rythme haché face aux rapides, plus languide et contemplatif quand le fleuve se repose. Parfois, des images presque absurdes (bateau perché sur un arbre, singes envahissant le champ) traversent l’écran, comme sorties d’un esprit malade. Elles sont d’autant plus frappantes qu’elles interviennent dans un cadre qui se veut au départ réaliste et donnent au film un grand pouvoir d’évocation, qui ne tient pas seulement à l’interprétation de possédé de Klaus Kinski.
La jungle amazonienne l’emportera sur Aguirre. Toutefois, il annonce l’Histoire conquérante à venir. Tôt ou tard, le territoire qu’Aguirre foule de ses pieds sera conquis par l’homme ; c’est le sens de l’Histoire dont il est un porte-drapeau égaré dans le temps, une avant-garde. Comme il le dit lui-même, dans un de ses rares moments de lucidité, d’autres prendront possession de ce pays à sa place s’il échoue et « il sera pressé comme un citron » ; lui veut simplement être le premier de ces hommes, et finit par se prendre pour Dieu, soit en termes hégéliens, pour l’Esprit du monde, dont il se croit la voix. Mais ce n’est pas encore le temps où cet esprit peut soumettre la nature, faute d’une technologie suffisante.
Dès lors, sourd et aveugle à la réalité, comme un dieu en colère, il estime que tout (lui) est permis ; au moment même où l’échec de son expédition devient patent, il peut dans sa folie vouloir fonder un royaume, et épouser sa fille déjà morte (cette fille qu’il aime d’un amour incestueux, écho de la vie réelle de Kinski peut-être). Par l’esprit, il croit pouvoir dominer cette nature inerte qui l’entoure, qu’Hegel croyait inférieure à l’homme car dépourvue d’un esprit conscient de soi, mais qui est ici un grand espace infernal. Aguirre, formule superbe, veut « mettre en scène l’Histoire comme d’autres une pièce de théâtre ». Et c’est ce que voulait Hegel pour l’Etat allemand. Mais, et c’est ce que nous montre Herzog (pas dupe mais néanmoins fasciné), Aguirre ne règnera que sur un radeau à la dérive peuplé de singes, qui sont au fond à son image. Devant cette immensité de la nature qu’il prétend dompter par son esprit, il n’est qu’un insecte (comme dans le plan d’ouverture), qu’un singe (comme dans le plan de fermeture), qu’un petit être chétif et difforme, plus proche de la bête que de dieu. Cette subjectivité totale à laquelle aspire Aguirre et qui voudrait dominer le monde n’est qu’une illusion, de même que l’Eldorado qui n’existe pas. La fin du film, où l’on voit Aguirre tituber comme un homme ivre sur son radeau, est aussi impressionnante qu’admirable. Cette fois, la nature a gagné, mais ce n’est que partie remise.
Strum