
A première vue, on pourrait croire que l’idéalisme de Monsieur Smith au Sénat (1939) n’est plus de notre temps. L’injonction d’Abraham Lincoln (citée par le film) nous enjoignant de n’avoir de « malice » pour personne est restée lettre morte. Notre époque est au contraire celle du ressentiment. Les discours politiques de ceux ne représentant pas nos idées sont suspectés d’être faux ou hypocrites. Plutôt que de réfléchir d’abord aux arguments émis, nous réagissons en fonction de l’identité de l’émetteur dont nous mettons en doute la sincérité. Nous les croyons presque tous « malicieux », mais en raison de notre scepticisme systématique, nous le sommes souvent tout autant. Nous ne croyons plus à la vertu de l’idéalisme mais à l’imprécation du chaque groupe pour soi. Si le film de Frank Capra a moins bonne presse que par le passé, c’est sans doute aussi que nous ne souhaitons plus recevoir de leçon de démocratie d’un pays qui a élu Donald Trump à sa tête.
Plusieurs aspects de Monsieur Smith au Sénat s’avèrent pourtant plus actuels et intéressants que ne le laisse penser ce premier constat, sans compter le plaisir purement cinématographique dispensé encore aujourd’hui par ce grand classique. Sur ce dernier plan, Capra compense le caractère anodin ou fonctionnel de ses images par une vista de monteur qui confère au récit une irrésistible dynamique selon la manière de ses meilleurs films. Ainsi, l’arrivée de Jefferson Smith (James Stewart) à Washington, ce chef scout nommé Sénateur sur ordre de Taylor, homme d’affaires véreux dont plusieurs hommes politiques sont les obligés, donne lieu à une remarquable séquence de montage sur fond de drapeau américain où les fondus-enchainés assemblent les étoiles de la bannière, le Capitol et le Memorial de Lincoln en une ronde séduidante. Sur le plan des idées, le film ne met pas seulement en scène une opposition quelque peu manichéenne entre un provincial naïf et honnête et des citadins cyniques et corrompus. Il illustre de façon assez étonnante un état d’esprit américain que Ralph Waldo Emerson a décrit dans deux fameux essais de la première moitié du XIXe siècle : La Nature et La Confiance en soi. Emerson y donnait une définition de son idéalisme qu’il ramène à une croyance dans la vérité du monde tel qu’il se présente à nous : un monde parfait et transparent qui ne nous trompe pas, qui est la représentation matérielle d’idées universelles et dont on peut tirer le meilleur parti en restant de bonne foi. Cette croyance optimiste, Emerson la réservait au citoyen américain dont il voulait faire un homme nouveau, croyant dans la vertu du présent et les promesses de l’avenir, et non plus tourné vers les choses du passé comme les européens selon l’image un peu rigide qu’il s’en faisait. C’est en particulier chez l’homme simple et proche de la nature qu’Emerson prétendait trouver cet état d’esprit qu’il opposait au prosaïsme cynique du citadin. Cela peut paraitre un peu théorique, mais en réalité, l’idéalisme d’Emerson est à l’origine de la tradition nord-américaine dite « populiste », notion moins connotée péjorativement dans les années 1930 aux Etats-Unis qu’en Europe aujourd’hui (je le précise pour dissiper toute ambiguité quant aux objectifs de cette analyse), qui a essaimé tout le long du XXè siècle, y compris au cinéma.
On retrouve dans le Jefferson Smith du film maints traits de caractère vantés par Emerson : l’inflexibilité, la candeur, l’enthousiasme, l’amour de la nature. Les mots qu’utilise Smith pour décrire les sensations procurés par les prairies et le vent pourraient provenir directement de l’essai La Nature. L’opposition que trace le film entre le chef scout et les cyniques citadins qui l’accueillent par des moqueries à Washington, quoique forcée (à des fins comiques certes, son assistante parlementaire Saunders se demandant si Smith appartient au règne « animal, végétal ou minéral »), ne relève donc pas d’une simple dramaturgie simpliste entrer les bons et les méchants. Elle relève du prisme d’une tradition de pensée nord-américaine où la sagesse du peuple est présumée car elle est un héritage que lui ont confié Jefferson, Washington et Lincoln. Certes, le film déclencha une vive polémique aux Etats-Unis à sa sortie, certains sénateurs, distributeurs, journalistes, villipendant la mauvaise image qu’il donnait soit-disant de leur pays et tentant même de bloquer sa diffusion en Europe, mais c’est cette exaltation de la mission de l’Amérique que l’on a d’abord retenue du film.
A bien y regarder cependant, le « populisme » du récit portait en germe des conséquences allant au-delà de la figure d’un Sénateur candide aux ressources insoupçonnées. Car le film est aussi une critique assez radicale des élites et d’une presse soit-disant contrôlée par elles ou en tout cas impuissante à dénoncer certaines combines. A ce titre, il porte en lui sa propre ambivalence, sa propre inquiétude, formulant un espoir tout en dépeignant une situation problématique. Cela annonçait une forme moderne plus vindicative du populisme américain, alimentée par les sacrifices réclamés aux classes moyennes par la mondialisation dans sa forme actuelle, un populisme aisément manipulable aussi à travers les informations non vérifiées des réseaux sociaux, ce que Trump, cette incarnation du capitaliste citadin corrompu (et donc a priori repoussoir du populisme américain dans son acceptation d’origine plutôt que son illogique représentant), a bien compris. Ces différents avatars du populisme illustrent la difficulté que soulève toute dénonciation d’une corruption quand on la présente comme généralisée : elle peut en retour générer un mouvement de balancier difficile à arrêter. Reste que le terme de « populisme » ne se définit pas aisément, hier comme aujourd’hui, et sans doute plus encore aujourd’hui vu la propension de nos médias à l’employer, et doit être utilisé avec précaution, même la notion de populisme américain.
Cependant, si le film fonctionne si bien, ce n’est pas d’abord du fait de ses idées mais pour des raisons cinématographiques. Il le doit autant à la rapidité et à la sûreté de son montage (même en sachant ce qui va advenir, on ne s’ennuie pas un instant) qu’au jeu de James Stewart. Ce dernier n’a peut-être jamais été meilleur qu’ici. Il est prodigieux, véritable personnification de la candeur. Une des plus belles scène du film ne serait rien sans lui, celle où Smith a la douleur de voir le Sénateur Paine le trahir quand il se retourne contre ceux qui l’ont nommé au Sénat pour dénoncer le montage frauduleux de Taylor. Dans cette scène qui se déroule dans l’enceinte du Sénat, le visage interdit de Stewart, ses yeux grands ouverts où brille une lueur de panique, ses lèvres tremblantes, sont comme une allégorie de la vertu foudroyée, de la foi déçue. Il regarde le Sénateur Paine, son mentor qui est pour lui comme un second père (Claude Rains est comme à son habitude excellent dans ce rôle difficile), avec sur son visage l’expression de quelqu’un qui ne peut croire ce qu’il entend. Il est presqu’alors un de ces personnages de candide découvrant le monde que Balzac affectionnait, Lucien de Rubempré (première mouture) et surtout David Séchard dans Les Illusions Perdues, duquel Balzac écrivait qu’un homme naïf peut être berné encore et encore car il ne parvient pas à croire que son honnêteté n’est pas communément partagée. Sur le visage de Smith, se lit dans cette scène la même stupéfaction que celle décrite par Balzac. Son vertige n’est pas feint car sa vision du monde s’écroule. Chez Balzac, la victoire du monde sur l’innocent aurait été totale et il ne serait rien resté de lui. Chez Capra, un deus ex machina (un ange dans La Vie est belle, l’assistante parlementaire Saunders ici) vient sauver puis galvaniser le candide, lui rendre foi dans la capacité de l’individu à s’opposer à l’establishment dans son entier. Jean Arthur qui joue Saunders possède l’énergie propre à réaliser ce voeu. C’est à elle que reviennent les dialogues les plus percutants du film (ses yeux ayant passé au cours de sa carrière d’assistante parlementaire du bleu de l’idéal au « vert du dollar ») et elle forme un duo complémentaire avec Stewart.
Dans la réalité, le succès de ce duo improvisé face à des hommes politiques chevronnés contrôlant, selon le film, la presse, serait improbable. Une analogie possible entre les lanceurs d’alerte d’aujourd’hui qui pour certains ont fini en prison et le destin de Smith, qui triomphe, pourrait le montrer. La victoire de Smith est donc aussi celle d’un idéal au sens de l’autre signification du mot idéalisme. On lit souvent que le spectateur de cinéma d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier qui acceptait plus facilement des histoires édifiantes. En réalité, ce n’est là qu’un postulat et il est au pouvoir des grands films de rendre la foi dans le cinéma le temps de leur vision, même avec des sujets rendant sceptique sur le papier, car les règles présidant à la construction d’un film possédant un effet d’entrainement sont restées inchangées ; tout dépend de la dynamique et de la maitrise du récit. Reporter la faute sur le spectateur est une façon d’excuser un manque de travail, de minutie, d’idées narratives, de la part des producteurs et des auteurs. Le dernier tiers de Monsieur Smith au Sénat, où Smith s’engage dans une procédure d’obstruction parlementaire (filibustering) pour dénoncer la prise illégale d’intérêt de Taylor dans la construction d’un barrage, est à cet égard un modèle de découpage, neutralisant le caractère statique de la situation (un homme qui parle pendant des heures), suspendant par son dynamisme l’incrédulité du spectateur, dont les émotions sont amplifiées par ricochet par la présence de Saunders parmi le public selon le modèle d’une chambre d’écho. Tous les décors des scènes dans le Sénat furent reproduits, à l’identique selon la production, dans les studios de la Columbia.
Capra est peut-être conscient du caractère improbable de la victoire de Smith ou de la difficulté à lui donner des conséquences concrètes puisque son film n’imagine pas ce qui pourrait advenir après, c’est-à-dire comment en pratique un Sénateur idéaliste tel que Smith pourrait réaliser son travail de sénateur sans risquer d’être de nouveau manipulé, ou sans se retrouver impuissant à transposer ses convictions sous la forme de lois en même temps justes et efficaces compte tenu des contingences du réel (car dans l’exercice du pouvoir, c’est l’éthique de responsabilité et non de conviction qui s’impose, selon la distinction établie par Max Weber). Ce n’est ainsi pas un hasard si plusieurs scènes tournées par Capra et donnant au film un épilogue ont été coupées : la chute soudaine permet de mieux faire résonner le caractère triomphal et optimiste de la note finale sans la remettre en question. Elle résonne en faisant voir la beauté d’un idéal tel qu’il peut être représenté par le cinéma, malgré tout ce que nous savons des déceptions et des injonctions contradictoires du réel. C’est dans La Vie est belle, et là seulement, que Capra montrera avec la même conviction et le même acteur ce que pourrait être cette vie juste qui reste ici à imaginer hors champ. Edward Arnold, Thomas Mitchell et Guy Kibbee complètent l’excellente distribution.
Strum