
« Dieu qu’elle est belle », ainsi commence, en voix-off, Hannah et ses soeurs (1986) de Woody Allen, tandis que Barbara Hershey fixe la caméra. On reconnaît la voix légèrement chuintante de Michael Caine, qui se morigène de parler ainsi de Lee, la soeur de sa femme Hannah (Mia Farrow), qui l’obsède depuis six mois. La caméra suit les évolutions de Lee, moulée dans un pull angora, et ce regard subjectif qui la désire semble appartenir à la fois au personnage de Michael Caine (Elliott) et à Woody Allen.
En cette soirée de Thanksgiving, Hannah, cette femme si sûre d’elle-même en apparence, si calme et douce, retrouve ses deux soeurs Lee et Holly (Diane Wiest), qui sont a contrario si instables, si peu assurées de leur avenir. Tandis que leurs parents Maureen O’Hara et Lloyd Nolan chantent des standards de jazz dans le salon, se souvenant de leur gloire passée, les trois soeurs, comme dans une pièce de Tchekhov, devisent dans la cuisine avec une complicité non feinte mais ne pouvant masquer leurs différences. Holly et son amie April (Carrie Fisher), apprenties actrices dénuées de talent, passent des auditions résignées d’avance. Lee est malheureuse, engagée dans une relation sans issue avec Frederick (Max Von Sydow), un peintre misanthrope qui vomit la société de consommation moderne et en premier lieu ses acheteurs fortunés potentiels. La caméra du chef-opérateur Carlo Di Palma se meut avec une telle aisance dans le chaleureux appartement d’Hannah qu’on pourrait la croire familière des lieux (et pour cause, il s’agit du propre appartement de Mia Farrow), accompagnant le crépitement des dialogues, les mettant en valeur comme une section rythmique un soliste dans un orchestre de jazz. Voir un grand film de Woody Allen, c’est comme écouter un morceau de jazz qui serait devenu images. Hannah et ses soeurs est un film musical.
Puis, Lee quitte la soirée et l’on entend à son tour sa voix off égrenant ses pensées, alternance de points de vue fréquente dans la littérature américaine du XXe siècle, mais qui l’était aussi, quoique d’une manière différente, chez Tolstoï et Tchekhov, qu’Allen aime tant. Tout le film est ainsi conçu, passant d’un chapitre à l’autre, d’un personnage à l’autre, d’un dialogue à l’autre ; mais sa narration s’articule surtout autour d’Hannah et ses soeurs, d’une part, et du personnage de Mickey (Woody Allen), d’autre part, l’ancien mari hypocondriaque d’Hannah. A cet égard, sous une forme moins sombre, plus tchekhovienne, plus optimiste, Hannah et ses soeurs préfigure Crimes et délits (1989), où il sera question non plus de trois soeurs mais de trois frères, et où s’entrelaceront un fil narratif dramatique et un fil narratif comique. Comme dans Crimes et délits du reste, la vivacité du découpage et du montage, leur alliance sans faille avec les panotages et les travellings de la caméra font danser les dialogues d’Allen, donnent un rythme vif voire enthousiasmant au film. Hannah et ses soeurs est un film d’une suprême élégance, qui fait honneur à la photogénie de New York, dont les larges rues sont filmées en travellings fréquents, les immeubles sertis dans des plans en contre-plongée. C’était l’époque où tout ce que Woody Allen touchait ou presque se transformait en or, où son cerveau sécrétait des idées visuelles et narratives en série, enchâssées les unes dans les autres.
Le personnage d’Elliott exprime à lui seul le sujet du film, celui des contradictions de la vie, auxquelles personne ne peut échapper. En lui, s’instaure un conflit entre sa raison (qui s’exprime à travers sa voix off) et son comportement (dont rendent compte ses actions). Comme il le résume lui-même, Hannah est « une femme merveilleuse » et pourtant il va la tromper. La vie est un « en même temps » permanent, ce que Woody Allen fait voir avec une merveilleuse idée narrative, aussi drôle que frappante : Elliott fait le contraire de ce qu’il édicte lui-même en voix-off. A peine l’a-t-on entendu dire qu’il doit se comporter de manière prudente et diplomatique qu’il se jette sur Lee pour l’embrasser. Et ses actions suivantes, alors que débute sa liaison avec Lee, vont systématiquement contredire les objurgations de la voix off, qu’il s’agisse de récriminations ou de commandements. Rien n’y fait, les élans de la passion sont plus forts que la morale ou la raison, un autre thème allénien que l’on rencontre dans plusieurs de ses films. C’est par l’entremise d’un poème de E.E. Cummings qu’Elliott fait comprendre à Lee son amour, poème qui énonce qu’elle « ouvre » quelque chose en lui, comme « le printemps qui s’ouvre pétale par pétale » ; elle ouvre une porte, cette porte que l’on ferme à presque tous les autres, et que l’on n’ouvre que rarement, que l’on réserve à l’âme choisie. Tandis que la voix-off de Lee déclame ce beau poème, la caméra, par le jeu du découpage, rassemble alors côte à côte les visages de Lee et Elliott, qui pourtant sont dans des appartements différents, et l’on comprend que, à distance, un lien amoureux réciproque est en train de se former entre eux, le beau vers « personne, pas même la pluie, n’a de si petites mains » servant à la fois de titre et de coda à cette séquence.
Ces scènes d’adultère, de même que les scènes conjugales entre Elliott et Hannah, possèdent quelque chose de très intime, que fait valoir la photographie par une alternance de pénombre, celle de la nuit tombant sur un appartement silencieux, et de lumière chaleureuse, celle d’un foyer. C’est que Hannah et ses soeurs parle indirectement de Mia Farrow, de sa relation avec ses soeurs, de sa vie avec Allen. L’actrice a raconté avoir regimbé au départ en lisant le scénario, lorsqu’elle a découvert avec quelle acuité Woody Allen les avait observées elle et ses soeurs (aussi instables voire davantage que celles du film). La conversation entre Elliott et Hannah dans l’appartement de Mia Farrow où Hannah demande à Elliott de lui faire un bébé fait aussi écho à ce que Woody Allen en a raconté dans son autobiographie quand Mia Farrow, déjà pourvue de plusieurs enfants d’un autre lit ou adoptés, lui a réclamé un enfant biologique. La mise en abyme est à moitié admise dans la scène où Hannah s’offusque des éléments personnels, sur elle et Elliot, que sa soeur Holly a introduits dans le scénario qu’elle a écrit.
Un peu en marge du récit principal, l’inénarrable Mickey, Woody Allen lui-même, s’invente des maladies pour meubler le fleuve vide de sa vie. Il est responsable d’une émission de télévision, écrivant et supervisant des sketches, ce qui aurait pu d’ailleurs être le sort de la carrière de Woody Allen, si le hasard ne s’en était pas mêlé. La caméra de Carlo Di Palma donne à voir l’effervescence régnante dans les couloirs de la chaîne de télévision où travaille Mickey, avec la discrète virtuosité qui lui est propre. En raison d’une perte d’audition momentanée, Mickey doit passer une série d’examens à l’instigation de médecins au jugement hasardeux. A l’hôpital du « Mont Sinaï » (cela ne s’invente pas), le seul commandement qu’il reçoit est celui de la peur de mourir qui est sa table de la Loi, puisqu’il s’imagine avoir une tumeur du cerveau « de la taille d’un ballon de basket-ball ». Heureusement, les médecins du film, comme dans Journal Intime de Moretti, sont incompétents et se trompent régulièrement. Lorsqu’il apprend qu’il n’a pas de tumeur, Mickey substitue à sa peur de mourir le sentiment du vide de son existence, et l’on rit derechef de ce désespoir si solidement ancré chez Woody Allen. Surtout quand il veut se convertir au catholicisme et déclare en guise de vocation qu’il irait jusqu’à peindre des oeufs de Pâques.
S’il est vrai que la seule certitude atteignable par l’homme est que la vie n’a pas de sens, credo tolstoïen qu’Allen fait sien, il est tout aussi vrai que la vie, et en particulier l’amour, est imprévisible. Parfois, on ne se rend compte que plus tard que l’on a été heureux. C’est pourquoi le « Just enjoy it while it lasts » est la vraie morale du film, familière là aussi au cinéma de Woody Allen. En l’absence d’un Dieu, c’est à nous de nous imaginer heureux (tel le Sisyphe de Camus). Cette morale du « bonheur dans les choses simples », à la portée de tous, on la retrouvait aussi tout à la fin de Crimes et délits (1989) mais sous la forme d’une cruelle épitaphe aux espoirs déçus de Cliff. Ici, Woody résiste encore au pessimisme qui va suivre et finira par engloutir son cinéma dans les années 2000. D’ailleurs, le seul personnage réellement misanthrope et pessimiste du film, Frederick (pour lequel la question n’est pas « pourquoi Auschwitz ? » mais « pourquoi pas plus d’Auschwitz ? ») est le seul qui se trouve exclu du récit, qui n’apparaît pas dans le Thanksgiving réconciliateur final. Comme l’atteste la très belle dernière ligne de dialogue, Woody Allen croyait alors encore au bonheur que promet la naissance d’un enfant. Un des chefs-d’oeuvre du cinéaste.
Strum








