Le Jouet de Francis Veber : pères et jouets

Le Jouet (1976) est à la fois le premier film de Francis Veber et le dernier qui ait ce ton singulier, entre humour proche de l’absurde et observation sociale. L’argument de départ repose sur un postulat original : Eric, le fils de Pierre Rambal-Cochet (Michel Bouquet), un riche industriel, réclame pour son anniversaire un jouet grandeur nature : François Perrin (Pierre Richard), un employé maladroit du journal que dirige son père, aperçu dans un grand magasin. Perrin fait l’objet d’un chantage : devenir le jouet du garçon ou perdre son travail, sanction terrible dans la France subissant la crise économique née du choc pétrolier de 1973. Il s’exécute, contraint et forcé. Emmené dans une caisse chez les Rambol-Cochet, il tient avec plus ou moins d’entrain le rôle de jouet, recevant un saut de crème fraîche sur la tête, dormant dans une immense salle de jeux au milieu d’autres jouets, incarnant un policier ou un cowboy. Veber tire quelques bons gags de cette situation ubuesque, voire surréaliste, s’appuyant sur le grand talent comique de Pierre Richard (sans compter un gag muet digne de Jacques Tati quand Rambal-Cochet tire la table à lui au début). Mais là n’est pas l’essentiel dans ce film qui tient de la fable et ne cache pas ses prétentions sociales et politiques.

Car Perrin, qui est maladroit mais non idiot, finit par comprendre qu’Eric n’agit que par mimétisme. Son père se comporte avec ses employés comme Eric avec Perrin. Il les traite ainsi qu’un enfant gâté le ferait de pièces sur un plateau de jeu, les renvoyant par pur caprice – au motif que l’un a la main moite, l’autre est barbu (écho au peu de goût que Marcel Dassault avait, dit-on, pour les salariés à la pilosité visible). La séquence où Eric se remémore l’achat par son père d’une maison de campagne est la réplique de celle du grand magasin, à cette différence près que cette fois c’est Rambal-Cochet père qui s’autorise un caprice, proposant aux occupants de la maison, surpris au milieu du déjeuner, de la racheter à prix d’or à la condition qu’ils partent immédiatement. Ravalant leur humiliation, les membres de la famille propriétaire acceptent le marché, quittant les lieux pareils à des automates dont on aurait remonté le mécanisme, tant est grand le pouvoir de l’argent. Michel Bouquet, convaincant, les regarde les yeux brillant de désir, sa mince bouche étirée par un sourir d’enfant avide.

Ayant gagné la confiance d’Eric, Perrin lui propose d’écrire un journal dénonçant le comportement de son père. L’enfant se prête au jeu, heureux de pouvoir passer du temps avec ce père de substitution et d’exprimer son ressentiment vis-à-vis de Rambal-Cochet. Car ce dernier traite lui-même son fils, inconsciemment, comme un jouet parmi d’autres, de sorte que le jouet n’est peut-être pas celui que l’on croyait au début – du moins sont-ils plusieurs. L’accent s’en trouve déplacé sur ce père qui dirige la vie des autres selon son bon vouloir et ses caprices, sujet personnel à la fois pour Veber et Pierre Richard qui eurent des pères lointains. Rambol-Cochet a conscience pourtant d’être aussi bien un père défaillant qu’un patron déficient et c’est à lui que Veber réserve la réplique clé du film, qu’il énonce devant un employé prêt à se déshabiller devant lui : « Qui de nous deux est le plus monstrueux ? Moi qui vous demande d’ôter votre pantalon ou vous qui acceptez de montrer votre derrière ? » Un homme ne peut devenir un jouet que s’il l’accepte, ce qui dirige derechef la mire du film sur les « jouets » du Président Rambal-Cochet : c’est de ce fait que le film devient fable, avec ce que le genre contient de candide. A cette aune, on peut lui pardonner quelques caractérisations de personnages un peu schématiques, d’autant plus que la chute n’est pas la dernière des surprises du récit.

Deux veines, qui souvent se croisent, concourent donc à la réussite du film : celle de la comédie et celle de la fable et cet entre-deux se lit sur le visage plus inquiet, plus incertain, que de coutume de Pierre Richard. Veber, scénariste de talent, allait dans sa future carrière poursuivre la première en délaissant la seconde, pourtant plus intéressante, creusant le sillon d’un cinéma comique reposant sur des duos et des dialogues alors que nous avons ici une configuration dramatiquement plus riche de trio. A la lumière de ce film aussi étonnant qu’attachant, on peut le regretter, bien que le cinéaste nous ait donné par la suite un classique de la comédie française, où son cinéma de duettiste trouva son expression la plus achevée : La Chèvre (1981), qui associe Pierre Richard avec Gérard Depardieu.

Strum

Cet article, publié dans cinéma, Cinéma français, critique de film, Veber (Francis), est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

20 commentaires pour Le Jouet de Francis Veber : pères et jouets

  1. americancinema dit :

    Un film qui m’a toujours mis très mal à l’aise. Peut-être le mélange de genres, je ne saurais l’expliquer…

    Aimé par 1 personne

  2. oussadi dit :

    La question du père se pose dans d’autres films de Francis Veber, « Les Compères » (c’est dans le titre) et « Les Fugitifs » qui se déroule sur fond de crise sociale et familiale.

    Aimé par 1 personne

    • Strum dit :

      Oui, certes, mais le ton en est très différent.

      J'aime

      • oussadi dit :

        Oui, le ton est moins satirique mais le questionnement sur « l’alter-père » est identique. En revanche Francis Veber renoue avec la satire sociale aussi drôle que cruelle dans « Le dîner de cons » qui repose sur des faits réels, comme dans « Le Jouet ».

        J'aime

        • Strum dit :

          Dans Le jouet, le questionnement est d’ordre social et poliitique et il y a presque un humour à la Tati parfois (le gag de la table). Aucun autre film de Veber n’a cette atmosphère. Le dîner de cons est en comparaison un film plein de clichés et assez moyen, et les Fugitifs ou les Compères sont des films bien moins surprenants avec un humour plus balisé.

          J'aime

  3. princecranoir dit :

    De tous les films écrits et/ou réalisés par Francis Veber, « le Jouet » est sans doute celui qui m’a le plus intrigué. Sans doute par son postulat original à partir duquel se tisse, comme tu l’as très bien décrit, une double tonalité. Je ne l’ai pas revu depuis des lustres, j’en ai seulement quelques souvenirs. Voilà qui me donne du grain à moudre pour un prochain visionnage.

    J'aime

  4. J.R. dit :

    En aparté : je n’ai peut-être jamais vu un acteur aussi mauvais que Francis Huster dans le Dîner de con, on aurait dit qu’il était venu en visiteur sur le plateau : « Et Francis tu voudrais pas faire une apparition… aller! ». Mais depuis j’ai vu Parking et il faut bien avouer que Francis Huster n’a jamais eu aucun talent (une vague ressemblance avec Gérard Philippe, et c’est tout), alors que Pierre Richard, lui, frôlait le génie… Dommage qu’en dehors du Grand blond et de la Chèvre qu’il n’ait pu exprimer avec plus de virtuosité son talent, plus keatonien que chaplinesque … quoi que sa vraie référence soit Harold Lloyd.
    Le problème avec Veber c’est qu’il a toujours un bon concept mais que si ses films sont passablement écrit, ils sont souvent très mal mis-en-scène… peut-être que son style c’est justement l’absence de style. Je pense que Veber s’identifie plus avec l’enfant qu’avec le jouet, et c »est pourquoi ce film m’a toujours semblé sinistre et mis très mal à l’aise.

    J'aime

    • Strum dit :

      C’est vrai qu’Huster est très mauvais. Et je suis d’accord pour Pierre Richard : c’est un acteur que j’adore et je prends toujours plaisir à revoir ses films. C’est sûr que Veber est un metteur en scène assez moyen. Dans Le Jouet, il ne s’en tire pas si mal cependant, peut-être parce qu’il y a dans le film quelques gags proches de l’absurde et plus visuels qu’on ne retrouvera pas ensuite dans son oeuvre. Le film met mal à l’aise mais pour de bonnes raisons à mon avis. Le sujet en lui-même est sinistre au sens où il parle d’hommes utilisés comme des jouets, mais le scénario est habile et mêle la fable sociale et une dimension affective et candide qui rend le film très attachant. L’idée notamment qu’il n’y a pas qu’un seul jouet et que l’enfant en est aussi un, quelque part, pour son père, introduit intelligemment et avec une certaine délicatesse l’aspect personnel du film.

      J'aime

  5. Florence Régis-Oussadi dit :

    Pierre Richard a un grand talent burlesque en effet et se situe également dans la filiation des frères Marx, plus précisément Harpo à qui il a été souvent comparé comme il le raconte dans la préface d’une biographie consacrée aux Marx. Quant à Huster, il paraît qu’il ne s’est jamais remis de son passage chez Zulawski. « Parking » est un monument de ridicule mais comme j’aime beaucoup Demy, ça me fait de la peine de le voir plutôt que rire(dire qu’il voulait Bowie, ça n’aurait pas été pareil…) En tout cas ce n’est pas sa prestation que je retiens dans « Le Dîner de cons » mais celle de Jacques Villeret.

    J'aime

  6. Ping : La Chèvre de Francis Veber : mécanique du rire | Newstrum – Notes sur le cinéma

  7. Marcorèle dit :

    J’adore ce film. Le préféré de Pierre Richard, paraît-il. 🙂

    J'aime

  8. Ping : Le Distrait de Pierre Richard : élan comique réfréné | Newstrum – Notes sur le cinéma

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s