Citoyen d’honneur de Gaston Duprat et Mariano Cohn : rien en commun

citoyen d'honneur

L’idée de départ de Citoyen d’honneur (2016), film argentin de Gaston Duprat et Mariano Cohn, avait de quoi séduire : Daniel Matovani (Oscar Martinez), un écrivain argentin prix Nobel de littérature, revient dans le village argentin qu’il avait quitté démuni 40 ans auparavant en jurant de ne jamais y revenir ; toute son oeuvre s’inspire de ce village et de ses habitants, transfigurés par la littérature ; depuis son Nobel, il n’écrit plus et sans doute escompte-t-il de ce retour un renouvellement de son inspiration. On songe au Macondo de Garcia Marquez ou au Comté de Yoknapatawpha de Faulkner, ces lieux imaginaires inspirés de lieux réels. On espère voir un film confrontant l’imaginaire et la littérature au pays de Borges et de Sábato. On se réjouit par avance d’une rencontre possible entre personnages de littérature et personnages réels.

Hélas, Citoyen d’honneur est un film des plus médiocres. Médiocre par sa mise en scène : tourné dans un format vidéo qui confère à l’image la piètre qualité d’un reportage télévisé, mal découpé, essaimé de plans à la composition hasardeuse, c’est un film dont la réalisation frise parfois l’amateurisme. Voilà encore un film accueilli favorablement par la presse qui démontre que certains critique de cinéma ne tiennent pas assez compte de la mise en scène dans leurs jugements. Médiocre par son fond : sous prétexte d’opposer un écrivain ayant rencontré le succès en Europe aux petites gens d’un village de la Pampa argentine, les deux réalisateurs posent un regard méprisant sur les villageois, qui sont presque tous « affreux, sales et méchants ». Faut-il alors y voir une satire à la manière de la comédie à l’italienne d’antan ? C’est le point de vue de plusieurs critiques et sans doute l’ambition des auteurs, mais l’argument fait long feu. Non seulement Duprat et Cohn ne possèdent pas la rigueur formelle requise pour tenir le genre de la satire (d’ailleurs, l’image vidéo donne au film un aspect documentaire qui relève plus de la télé-réalité que du genre cinématographique de la satire italienne) mais en outre, et surtout, ils apparaissent moins comme des satiristes que comme des donneurs de leçon, s’en prenant quasiment uniquement aux habitants du village, décrits comme des laissés-pour-compte vindicatifs et demeurés. Leur personnage principal échappe à leur mépris et s’avère bien mieux loti que les autres auxquels il fait la leçon. On rétorquera peut-être que, malgré son caractère un peu hautain, il ne se fait guère d’illusions sur lui-même, qu’il n’a plus goût à rien, mais cela participe justement du cynisme général du film. Peut-être est-ce parce que les réalisateurs veulent jouer sur deux tableaux, la satire et le portrait de cet écrivain à succès désabusé (entre-deux qui se fait au détriment des personnages du village). C’est une chose d’évoquer le ressentiment d’un milieu social pour celui qui en est issu et a réussi ailleurs, ou encore le ressentiment vis-à-vis de l’étranger, ç’en est une autre de traiter sous couvert de moquerie les habitants d’un village de la Pampa comme des idiots ou des brutes incapables de comprendre la littérature, soi-disant aux fins de souligner l’écart entre réalité et littérature. Comme par hasard, le seul villageois sympathique ou presque (mise à part Irene, l’ancienne amie abandonnée) est aussi un futur écrivain (le réceptionniste de l’hôtel), comme si seul un métier d’intellectuel permettait de comprendre les arts.

Duprat et Cohn ont bien conscience de cette facilité d’écriture puisqu’ils intègrent eux-mêmes dans le récit une réplique au reproche du mépris : c’est Matovani lui-même qui se charge de dire à un villageois à moitié demeuré que les personnages de ses livres et les habitants de Salas n’ont « rien en commun« , façon de dire à la fois que Matovani refuse d’admettre que les villageois l’ont inspiré et qu’eux-mêmes, Duprat et Cohn, sont des réalisateurs de fiction et qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre le portrait peu amène qu’ils font de certains de leur compatriotes. Mais en croyant ainsi se dédouaner par un procédé de cuistre du reproche du mépris, ils confessent être incapables de traiter le sujet passionnant que le postulat de départ appelait, à savoir le rapport dans une oeuvre d’écrivain entre les personnages de la vie réelle et les personnages de fiction. Car il y a évidemment un rapport, fut-il exagéré, et il est absurde d’imaginer qu’ils n’aient rien en commun. Cela achève de faire du film un jeu de massacres caricatural où le retour de Matovani dans son  village natal devient pour lui un cauchemar aux dimensions kafkaïennes. Quant à la chute finale, où la réalité de ce que nous venons de voir est remise en cause, elle continue l’entreprise de dédouanement préalablement initiée par les réalisateurs et achève de rendre ce qui a précédé aussi désagréable que vain.

Strum

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Le Repentir de Tenguiz Abouladzé : conte au pays des Goulags

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Il y a dans l’URSS totalitaire de Staline quelque chose qui défie l’entendement et que l’on peine à se figurer par la raison. Aussi est-ce souvent par la parabole ou le fantastique que les artistes ont tenté de représenter le pays des Goulags. Dans Le Maitre et Marguerite,  un des grands romans russes du XXe siècle, Mikhaïl Boulgakov faisait apparaitre dans le Moscou des années 1930 Satan en personne, lequel déguisé en magicien était presque sympathique au milieu des agents du NKVD. Dans Le Repentir (1984), film emblématique de la Glasnost, le cinéaste géorgien Tenguiz Abouladzé donnait un autre aperçu du stalinisme sous la forme d’un conte.

C’est l’histoire, peut-être rêvée par une patissière, d’une tyrannie : dans une petite ville de Géorgie, on enterre l’ancien maire, Varlam Aravidze, un moustachu à la voix de stentor portant les même lunettes que Beria (âme damnée de Staline et chef du NKVD). Une femme qui refuse que lui soit accordé le repos d’un sépulcre déterre son cadavre. Trainée devant les tribunaux par Abel, le fils du tyran, elle raconte son histoire qui nous est relatée dans un flashback : c’est la fille du peintre Barateli, qui fut déporté par Varlam lorsqu’il s’opposa à la destruction d’une église orthodoxe de la ville.

L’argument de départ du film rappelle la déportation du peintre Dimitri Shevardnadze par Beria, qui voulait détruire l’église Méthéki de la Vierge à Tbilissi pour y construire à la place un monument à sa gloire. Les déportations massives qui suivent, selon le bon plaisir du tyran rouge, sans que ceux restés derrière soient prévenus du sort des déportés (très émouvantes scènes où des veuves tentent de retrouver le nom de leur mari gravé sur des troncs équarris, seul trace de leur mort) évoquent le système de gouvernance par lequel Staline se maintînt si longtemps au pouvoir. Le Repentir a souvent des allures de rêve ou de cauchemar et l’on ne sait pas toujours si la frontière entre réalité et imaginaire a été franchie dans ce film où l’on passe de la bouffonnerie au tragique en quelques plans – peut-être parce que c’est le recours à l’imaginaire qui permet de rendre compte de l’inimaginable. Cette approche plonge le récit dans une atmosphère de parabole d’autant plus étrange qu’Abouladzé change souvent les échelles de ses plan (qu’il compose simplement car il utilise majoritairement le champ-contrechamp), passant sans crier gare au gros plan, s’autorisant une grande liberté formelle dans sa mise en scène (que l’on retrouve dans cette utilisation des choeurs de l’Hymne à la joie de Beethoven où il ajoute sans vergogne quelques mesures aux partitions), écartant les plans de liaison entre séquences pour ne conserver que les moments où l’Histoire devient folle. Car sous Staline, l’inexprimable arrivait brutalement, sans préavis. Dans ce film, l’aveu d’un prisonnier politique (l’aveu consenti : «démon de l’avilissement» écrivait Claude Roy) en vaut des milliers d’autres ; et la pendaison d’un homme évoque des morts par millions.

Que Varlam figure Beria ou Staline importe peu – mais il importait sans doute à Abouladzé que ces deux-là aient été comme lui géorgiens. Bouffon sur ressort, diable sortant de sa boite, réminiscent au début du Satan de Boulgakov, Varlam incarne parfaitement l’irrationalité totale du système stalinien, notamment quand il affirme, à l’encontre de la parole de Confucius : «nous attraperons le chat noir dans la pièce obscure, même s’il n’est pas là». Quand il s’oppose au peintre Barateli, il est de même pareil à Staline qui attendait des artistes une servilité d’«ingénieur des âmes» propre à produire l’homme soviétique de demain. Le fils du tyran, Abel, est quant à lui, de l’aveu même d’Abouladzé, une représentation de Brejnev, qui dirigea l’URSS pendant une période de déni où le système ne pouvait survivre que si l’on gardait profondément enterrés les secrets du stalinisme. Voilà pourquoi tout s’effondra lorsque Gorbatchev mit en oeuvre la Glasnost. Commencer à ouvrir les enveloppes scellées se passant de Secrétaire Général en Secrétaire Général, c’était ouvrir la boite de Pandore. Une fois révélés, les secrets étaient si effroyables qu’ils ne pouvaient que condamner rapidement le régime. Il en va ainsi dans le film, où le régime est personnifié par la famille Aravidze qui se scinde quand les crimes sont dénoncés. Abouladzé imagine une vélléité de repentir de Varlam à la fin de sa vie, repentir impossible face à l’étendu des crimes commis. Impossible aussi, le repentir d’Abel qui ne distingue plus ni bien, ni mal, et vit dans le déni. Alors, c’est le fils innocent qui se repentira pour ses pères. Il n’est pas le «Fils de l’Homme», il ne peut prendre sur lui les pêchés des pères, que l’on ne peut pardonner, mais il peut par son sacrifice enclencher le mouvement d’un vrai repentir. Se repentir ici, c’est admettre la réalité du stalinisme et de ses crimes, mais refuser sa filiation : c’est devenir littéralement le «Fils de Personne» (traduction du mot géorgien « Aravidze »).

Quand Abouladzé réalise Le Repentir en 1984, Brejnev est toujours là et l’exploitation du film est bloquée par la censure. Ce n’est qu’à la faveur de la Glasnost de Gorbatchev (loué soit-il) que ce film aussi poétique qu’émouvant pourra sortir en 1987 et connaitre un immense retentissement en URSS. Formidable interprétation d’Avtandil Makharadze dans le double rôle de Varlam et Abel

Strum

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Certaines femmes de Kelly Reichardt : femmes seules

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Dans la première scène de Certaines femmes (2016) de Kelly Reichardt, une femme et un homme se rhabillent chacun à un bout de l’écran. Un mur les sépare ; déjà, ils ne sont plus ensemble. Par la suite, l’utilisation du champ-contrechamp dans les dialogues avec un angle opposé parfois proche du 180° ne cessera de nous donner l’impression que les héroïnes de ce film sont seules, absolument seules. Film sur la solitude donc, cette solitude que l’on doit ressentir quand on vit dans le Montana à Livingstone, ville de 7000 âmes placée au milieu d’un cirque désert cerné par les Montagnes Rocheuses. Ici, où les nomades d’antan se sont sédentarisés (Reichardt a d’ailleurs déjà tourné un western : La Dernière piste en 2011), le quotidien est dur et les grands espaces des westerns font figure de prison.

C’est là que Kelly Reichardt filme trois histoires qui ont entre elles non un lien narratif (encore que l’on aperçoive ici et là un personnage d’un récit resurgir dans un autre), mais un lien thématique car il s’agit de portraits de femmes seules. Il y a d’abord l’histoire de Laura Welles (Laura Dern), avocate harcelée par Fuller, un client victime d’un accident de travail privé de son droit à indemnisation ; elle ne sait pas dire « non » et voudrait tout à la fois l’aider et s’en débarrasser. Il y a ensuite l’histoire de Gina Lewis (Michelle Williams), femme d’un mari nonchalant qui la trompe et mère d’une adolescente égoïste ; elle vit sous une grande tente dans une clairière de forêt en attendant que son mari lui construise la maison promise. Il y a enfin l’histoire de Jamie (Lily Gladstone), palefrenière qui vit seule dans un ranch ; elle tombe amoureuse de Beth (Kristen Stewart), jeune avocate qui fait huit heures de voiture aller-retour pour donner des cours de droit.

C’est un film privé de musique jusqu’à l’ultime scène, où peu de choses passent par les dialogues, où tous les thèmes sont portés par le récit et doivent être devinés par les spectateurs, car ce sont des récits partiels, des morceaux de vie que l’on voit et les pensées des héroïnes nous demeurent cachées. Parfois, un plan semble plus que les autres résumer ce monde de solitude : Gina faisant signe en souriant à un vieil homme seul qui ne lui rend pas son salut (deux solitudes se faisant face) ; Gina encore regardant songeuse un tas de pierre en se demandant quand il deviendra maison et s’il valait la peine de le prendre au vieil homme ; Laura regardant l’homme qu’elle a livré à la police et le regrettant aussitôt ; Jamie qui conduit jusqu’au bout de la nuit en recherchant la femme qu’elle aime.

On ressent beaucoup d’empathie pour ces femmes seules et courageuses qui sont le sel de cette terre pauvre, aride et enneigée, qui font vivre les autres en silence, sans demander leur reste, après avoir perdu, on l’imagine, toutes leurs illusions. A leur manière, ce sont des femmes fortes (plus fortes que les hommes), mais parce qu’elle sont sédentaires, parce qu’il n’y a plus pour elles cet horizon d’une terre promise et meilleure (même la maternité n’est pas ici promesse) qui rendaient joyeuses les pionnières du Convoi de Femmes de William Wellman, elles ne peuvent compter que sur leurs propres forces et n’attendent aucun miracle. De même, Kelly Reichardt ne compte que sur son art du récit, que sur ses ressources de cinéaste qui écrit et monte également ses films. Elle place dans chaque récit une morale que la narration posée mais fort bien agencée nous invite à déceler : grâce à l’intelligence narrative dont elle fait preuve, et sans jamais accélérer son récit ni lui donner aucun lyrisme de surface (on le voit bien avec cet usage d’une lumière presqu’exclusivement naturelle), elle nous fait réaliser combien sont méritantes ces femmes luttant contre les paysages et une vie difficile où les promesses sont restées lettres mortes. Beau film.

Strum

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Loving de Jeff Nichols : un amour silencieux

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Ce que Jeff Nichols, cinéaste de l’attente, fait le mieux dans Loving (2017), ce sont toutes les scènes silencieuses, tous les moments où une menace extérieure semble peser sur les Loving. Ainsi, cette remarquable série de plans de la route et de la maison plongées dans l’obscurité avant l’arrivée du Sherif et de ses hommes venus arrêter le couple. Ce qu’il fait moins bien, c’est toute la deuxième partie, tout ce qui relève de la procédure judiciaire qui conduisit le 12 juin 1967 la Cour Suprême des Etats-Unis à déclarer inconstitutionnelle une loi interdisant les mariages inter-raciaux. Comme ses personnages déracinés en ville, Nichols est un cinéaste de la campagne, qui préfère les nuits noires et les silences  (qu’il filme très bien – on se souvient de l’impressionnant Take Shelter) à l’agitation urbaine et aux chicanes juridiques.

« Loving v. Virginia », c’est ainsi que se nomme l’arrêt de la Cour Suprême. « L’amour face à l’Etat de Virginie » : On ne saurait mieux qualifier de quoi il était question : Richard Loving, blanc, aime Mildred Jeter, noire. Il l’épouse. Peu importent à Loving les principes et les grands discours, il aime Mildred, c’est tout ce qui compte. Il ne mène aucun combat ; c’est un taiseux et son amour est silencieux. Mildred se tait aussi ; ce sont ses yeux et son sourire qui parlent. Aussi est-ce un film où la déclaration d’amour de Richard prend la forme de l’annonce de l’achat d’un terrain où il bâtira pour elle une maison et où le « oui » de Mildred s’exprime par l’intermédiaire d’un travelling avant de la caméra. Ni les mots, ni les images, n’ont la prétention de conférer un statut particulier à cet amour qui a soif de quiétude et de quotidien, et dont le cadre idéal est un champ à la campagne. Filmer un amour silencieux, voilà qui est difficile, alors Nichols essaie de lui donner la discrétion de l’évidence et de lui éviter la lourdeur du symbolisme. Richard et Mildred refusent d’être autre chose qu’un couple parmi d’autres.

Voilà la contradiction inhérente au projet de Nichols : filmer un moment devenu historique par les principes qu’il affirmait (tous les citoyens américains sont égaux indépendamment de leur couleur de peau) en refoulant ces principes sur le bas-côté du récit pour ne s’intéresser aux Loving qu’en tant que couple sans histoire, eux qui ont fait l’Histoire. L’idée est assez belle et l’on voit bien durant toute la partie liée à la procédure judiciaire que Nichols cherche un moyen de montrer le moins de salles de procès possible – on ne peut lui en vouloir tant elles sont peu cinématographiques en général – et le plus de scènes du quotidien entre les Loving. C’est comme deux mondes s’opposant : le monde des Loving, qui est le monde d’un amour concret mais silencieux et le monde des grands principes que Richard Loving trouve aussi creux qu’incompréhensible (lui exprime les choses plus simplement : « this is not right« , « this is not fair« ). Pas de point de jonction possible entre le quotidien et les principes, entre la campagne et la ville, entre les Loving et leurs avocats aventureux et surpris de leurs propres audaces. C’est grâce à Mildred, contre l’avis de Richard, que la justice sera saisie et reconnaitra des droits aux Loving que Richard estimait déjà acquis en son for intérieur.

Cette contradiction entre deux mondes atteint son point culminant dans cette scène bizarre d’un point de vue formel, et à mon avis pas tout à fait réussie, où les deux avocats sont filmés frontalement devant la Cour de Suprême (avec une lentille de caméra et un point qui rendent volontairement flou l’arrière-plan), commencent à déclamer de grands principes sur la nécessité de l’égalité et du droit inhérent au mariage, et où leur image à l’écran est soudain coupée par le montage, de sorte que leurs voix se superposent à des images des Loving dans leur jardin. Toute emphase se trouve expulsée de ce moment qui est ramenée à l’expérience humaine et individuelle des Loving. On voit bien l’idée là encore : les principes sont une chose, mais ils ne remplacent pas l’expérience vécue de l’amour d’un couple dans son quotidien. Cela fait de Loving un film beau par ses intentions et son regard à hauteur d’homme (il y a dans ce film une inspiration fordienne sans la grâce formelle de John Ford) mais davantage prenant dans sa première partie quand l’amour subit les assauts des forces de la nuit, qu’exaltant dans sa deuxième où il s’impose par procuration devant les tribunaux. Belle interprétation toutefois de Joel Edgerton et Ruth Negga.

Strum

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Rashômon d’Akira Kurosawa : relativité de la vérité, vérité de la bonté

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« Si Dieu n’existe pas, tout est permis« , énonce en substance Ivan Karamazov dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski. « Si la vérité n’existe pas, tout serait-il permis ? » demande Akira Kurosawa dans Rashômon (1950). Que Kurosawa soit un cinéaste dostoïevskien, cela s’est révélé tôt dans sa carrière. La veine dostoïevskienne se devine dès Un Merveilleux dimanche (1947) mais c’est dans L’Ange Ivre (1948) et Chien Enragé (1949), tous deux consacrés au thème du double, thème dostoïevskien s’il en est, qu’elle apparait au grand jour, se poursuivant ensuite avec l’adaptation réussie de L’Idiot (1951) ou plus tard les récits des humiliés et des offensés de Barberousse (1965). Ordinairement, on ne rattache pas Rashômon à cette famille de films dostoïevskiens ; on y voit un film pirandellien sur la relativité de la vérité (« Chacun sa vérité » proclame une pièce de Pirandello de 1916), dont la structure articulée autour de points de vue concurrents a influencé bien des cinéastes modernes (sans Rashômon, les films de Robert Altman ou Quentin Tarantino n’auraient pas été les mêmes). Nous allons tâcher de montrer ici en quoi Rashômon est un film dostoïevskien avant d’être un film pirandellien car Kurosawa et Dostoïevski avaient « une affaire commune » selon le mot de Gilles Deleuze.

Rashômon raconte l’histoire d’un crime : à la fin de l’époque Heian, au Xe siècle, temps  de troubles et de guerres, un samouraï (Masayuki Mori) est assassiné et sa femme (Machiko Kyo) violée ; le bandit Tajomaru (Toshiro Mifune) a avoué le crime. Sous un vieux portique délabré de Kyoto (la porte Rashô), un bonze et un bucheron cités comme témoins méditent sur cette affaire en compagnie d’un passant. C’est l’adaptation d’une nouvelle de Ryūnosuke Akutagawa, Dans le fourré (1921), où le nouvelliste japonais nous donne à lire sans l’intermédiation d’aucun narrateur une série de témoignages, y compris ceux contradictoires des trois protagonistes : le samouraï, la femme et le bandit. Kurosawa apporte deux changements majeurs à la nouvelle d’Akutagawa, un changement de structure et un changement de sens.

Changement de structure 

Kurosawa et son scénariste Shinobu Hashimoto créent le fil narratif qui manque au récit de départ en faisant commenter l’évènement par le bonze, le bucheron et le passant sous la porte Rashô. Cette structure tirée du théâtre (ils sont le choeur commentant l’action) produit une série d’équivalences fondées sur le chiffre trois : le samouraï, la femme et le bandit sont trois ; le bonze, le bucheron, le passant sont trois ; il y a trois décors principaux (le portique, le lieu du crime et le tribunal où est jugé l’affaire). Kurosawa reflète ces équivalences narratives d’un point de vue formel en composant ses plans de telle sorte que trois personnages y forment un triangle. Pourquoi ? Pour opposer des points de vue (comme le fait aussi Dostoïevski dans les dialogue de ses romans). Par ces plans en triades, Kurosawa met en scène trois points de vue qui se jaugent. Par son montage dynamique, il alterne les sommets du triangle, le point de vue principal (porté par un personnage au premier plan, les deux autres étant à l’arrière plan) changeant à chaque plan, sa caméra se jouant de la règle du 180 degrés (aux termes de laquelle la caméra ne peut franchir une barrière invisible) du cinéma classique. Kurosawa franchit la barrière et montre par l’image que la vérité est multiple, se défile, varie selon le moment et le regard. C’est particulièrement visible dans le premier récit du crime, celui de Tajomaru, où après le viol, une succession de plans prend tour à tour le point de vue du bandit, de la femme, du samouraï, chaque personnage formant un sommet du triangle. Cette primauté du chiffre trois signifie qu’il n’y a pas d’unicité du monde (ici, le chiffre trois est l’inverse absolu de la trinité occidentale qui tend toujours vers le un), en d’autres termes qu’il n’y a pas de vérité unique.

Voilà l’idée « monstrueuse » qui se présente à l’esprit du bonze et du bucheron : que la vérité n’existe pas. Chaque protagoniste de l’affaire (y compris l’esprit du samouraï mort convoqué à l’audience dans une scène inspirée du théâtre Nô) en a donné une version contradictoire devant le tribunal. Chacun s’est attribué le beau rôle, faisant face à la caméra (regard-caméra) qui figure un tribunal hors champs, autant dire nous. Lequel des trois ment ? « Tous!« , se lamente le bucheron, qui aurait tout vu caché dans un buisson. Et de nous livrer, à nous tribunal, sa propre version. Kurosawa nous montre chacune de ces quatre versions discordantes, comme quatre petits films se concurrençant au sein du récit, et l’on se prend au jeu d’en identifier les variations. Pourtant, à bien y regarder, la quatrième version, celle du bucheron, a un statut à part : c’est la seule absente de la nouvelle (elle a donc été ajoutée par Kurosawa), la seule où tous les protagonistes sont de bout en bout à la fois abjects et ridicules. En réalité, cette quatrième version est le temps d’un constat : la vérité n’existant pas (conclusion des trois premières versions), le sens de la vie non plus, et chacun tendra à se conduire de manière abjecte, preuve en est cette quatrième version qui le constate, comme un raisonnement par l’absurde. « Si la vérité n’existe pas, tout est permis  » : on retrouve la conclusion écoeurée d’Ivan Karamazov.

Changement de sens

Cependant, comme Dostoïevski, Kurosawa dépasse ce temps du constat en ajoutant un épilogue (absent de la nouvelle) qui change complètement le sens du récit d’Akutagawa : l’adoption du bébé par le bucheron. C’est le troisième temps (le chiffre trois toujours) de la dialectique du film. Si tout est permis, alors il est aussi permis à l’homme d’agir pour le bien. C’est individuellement que l’on peut dire la vérité que le monde rejette. En adoptant l’enfant, le bucheron rétablit l’équilibre du monde, assure sa stabilité et produit au niveau humain (et non pas à un niveau transcendantal ou au niveau juridique du procès du film) la vérité dont les deux premiers temps du film avaient contesté l’unicité. Dostoïevski ne procède par autrement à la fin des Frères Karamazov ou de Crime et Châtiment : c’est un geste de bonté pure qui produit une vérité concrête à laquelle se raccrocher. Kurosawa dépasse ici à le fois le constat pirandellien de la relativité de la vérité et le caractère un peu narquois de la nouvelle d’Akutagawa pour affirmer sa vision du monde, une vision qui relève d’une philosophie de l’action individuelle. Le sens de la vie doit être trouvé dans l’acte altruiste qui conclut le film. Après avoir affirmé la relativité de la vérité (ce dont s’est repu le cinéma post-moderne), Rashômon affirme la vérité de la bonté, que chaque homme peut établir à sa mesure. Ce mouvement allant d’un monde absurde à un monde au sens retrouvé sera le même dans Vivre (1952), autre film à la structure narrative singulière (le personnage principal meurt au tiers du film pour ressurgir ensuite par le prisme du souvenir) où un acte de générosité individuelle rétablit l’équilibre du monde.

Fort heureusement, ce n’est pas seulement par la dialectique que Kurosawa rend au monde son sens, c’est aussi, surtout peut-être, par l’image. Dans Rashômon, chaque image fait sens et ré-ordonne le monde. Rashomon pourrait être un film muet que l’on comprendrait quand même son mouvement car chaque plan parle ici silencieusement au spectateur. Cet ordonnancement du monde par l’image est la marque de tous les grands cinéastes. Que la vérité soit relative, Kurosawa le révèle d’abord par sa composition de plans en triangles comme dit plus haut. De cet angoissant constat découlent une surcharge d’expressivité formelle, une exubérance dans le jeu des acteurs, essayant de cacher à la manière de ces masques Nô à l’air bravache ou au sourire forcé l’inquiétude que l’on peut ressentir dans un monde sans vérité. Toshiro Mifune est comme un pantin sur une scène de théâtre qui hurle et crie et Machiko Kyo n’est pas en reste. Au dessus des personnages, Kurosawa, cinéaste des éléments, représente la vérité par le soleil. On dit que Rashômon fut le premier film où le soleil était filmé en face (le grand chef opérateur Kazuo Miyagawa réalisa des prodiges sur ce film). Mais en réalité, dans tous les plans de forêt du film (je le redis ici : Kurosawa filmait les forêts comme personne), le soleil est cadré comme un astre inaccessible, caché partiellement par les frondaisons de la forêt ; ce qui filtre au travers de l’entrelacs des branchages, c’est une lumière diffractée, émiettée, c’est-à-dire des ersatz de vérité. Aussi quand la lumière tombe sur les visages du samouraï, de la femme et du bandit, elle apparait émiettée et relative ; les visages sont éclairés mais aussi tâchés d’ombres  (ombres du récit, ombre de vérité). C’est assez dire l’absence de vérité unique à ce moment-là du film et dire aussi qu’il n’y a pas de vérité transcendantale et unique qui tombe à la verticale sur l’homme. Il n’y a que des vérités humaines établies par l’homme lui-même. Ce n’est que lorsque le bucheron imposera une vérité concrète et à la mesure de l’homme par son acte de bonté que le soleil pourra réapparaitre dans son unité (comme s’il était né de l’acte du bucheron) ; et le rideau de la pluie qui entourait le portique de Rashô de se lever.

Rashômon, film-programme à la structure géométrique qui le divise de l’intérieur, film célébré parfois davantage pour son influence sur le cinéma que pour lui-même, est souvent pareil à ce soleil emprisonné que l’on voit dans le film : c’est un film où le génie expressif de Kurosawa libère à intervalle régulier le récit de ses contraintes narratives. Pas le plus libre des films de Kurosawa mais l’un des plus impressionnants d’un point de vue formel, qui continue à surprendre par sa vivacité, son ton et sa structure si particulière près de soixante ans après sa sortie.

Strum

PS : Kurosawa raconte dans Comme une autobiographie le coup de pouce du destin qui devait changer le cours de sa carrière. Mal aimé par la Daiei qui avait produit le film (son président le jugeait « incompréhensible« ), Rashomon ne dût sa sélection au festival de Venise de 1951 qu’à l’initiative de la représentante d’Italia film pour le Japon qui l’avait vu et aimé. On connait la suite : Le Lion d’Or, première grande consécration du cinéma japonais sur le plan international.

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Yourself and yours de Hong Sang-soo : candeur du recommencement

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Hong Sang-soo s’était amusé avec bonheur dans Un jour avec, un jour sans à recommencer son récit au milieu du film. Yourself and yours (2016) est une nouvelle variation autour de l’idée du recommencement à ceci près que ce n’est cette fois pas le récit qui recommence mais Min-jung (Lee You-young), l’héroïne du film, qui veut vivre chaque rencontre comme un recommencement. C’est comme si le cinéaste du film précédent avait délégué à son personnage ses attributs de metteur en scène. Min-jung veut croire qu’en faisant mine d’oublier le passé, elle pourra ressusciter l’émerveillement des débuts dans une relation amoureuse.

Hong Sang-soo, plus cinéaste rohmerien que jamais, construit son film autour de ce personnage singulier, qu’il confronte à la réalité en tâchant de voir laquelle de celle-ci ou de Min-jung l’emportera (Rohmer procédait souvent ainsi). Au début du film, Min-jung se dispute avec son fiancé Young-soo (Kim Ju-hyuk). Croyant la rumeur, celui-ci l’accuse de trop boire et de fréquenter d’autres hommes au cours de ses beuveries. Elle prend prétexte de ce reproche pour le quitter, et le jeune homme n’a de cesse ensuite d’essayer de la retrouver tandis qu’elle-même fait une suite de rencontres avec d’anciens amants qu’elle feint de ne pas reconnaître en se faisant passer pour une autre.

Yourself and yours est moins un film sur le thème du double (Min-jung essaie de faire croire le contraire, mais elle n’a ni jumelle, ni double ; le personnage du cinéaste est à la rigueur le double du réalisateur) qu’une nouvelle exploration du thème de la rencontre et du recommencement cher à Hong Sang-soo. A la fois instable et obstinée, Min-jung est faussement innocente (elle prétend ne pas reconnaître) mais vraiment candide (elle croit consciemment ou non en une mystique du recommencement, lui demandant, comme dans les anciens mythes régis par un temps cyclique, de réenchanter le réel en le nourrissant à nouveau de la magie de la découverte). Peut-être aussi que recommencer pour elle, c’est s’imaginer être une autre, se donner à soi-même une seconde chance. Cette candeur du personnage rapproche encore un peu plus le film de Rohmer et ceux qui voudront croire à cette innocence proclamée (en vérité non pas réelle mais forcée par la volonté) aimeront beaucoup la chute du film qui impose par la fiction les vertus du recommencement. Il est vrai que la scène où les personnages s’obligent à croire chacun de leur côté qu’ils se rencontrent pour la première fois ne manque pas d’un charme naïf. Appartient aussi à un genre d’art naïf cette idée de mettre le pied de Young-soo dans un plâtre à partir du moment où la disparition de sa fiancée le désespère.

On peut préférer à Yourself and yours les films de Hong Sang-soo où l’idée du recommencement est exprimée non pas par les désirs des personnages mais au travers de la structure du récit, que celui-ci recommence en son milieu (Un jour avec, un jour sans) ou propose des variations de l’histoire principale (In Another country). Ce jeu autour du récit, aussi théorique que pratique, va d’ailleurs à l’encontre de l’affirmation selon laquelle le cinéaste n’attacherait aucune importance à la forme de ses films. Car bien qu’il filme chaque scène simplement et de manière identique, en plans fixes et simples, souvent deux personnages en train de boire (sans découpage à l’intérieur de la scène), l’attention qu’il porte à la construction du récit (recommencement, tentative, irruption du rêve ou d’autres images mentales dans la réalité) est une manière d’invention formelle (Comment raconter ?). Hong Sang-soo procéde avec ses films, presque tous courts et tournant autour de la possibilité du recommencement, de la même façon qu’un nouvelliste qui composerait un recueil de nouvelles : en explorant modestement mais avec obstination un thème unique et en se demandant à chaque fois quelle nouvelle structure (linéaire, alternative, réversible ?) il donnera à son récit. Aussi le spectateur se retrouve-t-il dans la situation d’un lecteur curieux découvrant chaque année un nouveau récit de ce recueil de nouvelles, à la fois toujours le même et toujours un peu différent.

Strum

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Neruda de Pablo Larrain : film circulaire

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Dans Les Ruines Circulaires (1940), Jorge Luis Borges imagine un homme, un artiste, qui réalise au moment de mourir que lui-même est apparence et qu’un autre est en train de le rêver. C’est cette idée du rêve circulaire, issue du réalisme magique de la littérature sud-américaine, qu’emprunte Pablo Larrain dans Neruda (2016) pour raconter un épisode historique de la vie du poète chilien Pablo Neruda (Luis Gnecco), lorsque sénateur communiste il dût vivre dans la clandestinité puis fuir en Argentine en traversant les Andes à cheval en raison de l’interdiction du Parti Communiste chilien en 1948. Neruda évoqua lui-même cet épisode dans son discours de remise du Prix Nobel en 1971.

De même que Neruda inventa sa vie en poète, lui donna par l’écriture l’éclat de la légende, Larrain choisit de raconter en créateur cet épisode de la vie du poète. Ce faisant, il rappelle la dimension créatrice de l’Histoire, qui est toujours récit ré-imaginé à partir de plusieurs témoignages. Ici, l’invention de Larrain se concentre en particulier sur le personnage du poursuivant de Neruda, le policier Oscar Peluchonneau (Gael Garcia Bernal), mi-personnage de fiction en quête d’auteur « sorti de la page blanche« , qui parait créé par Neruda lui-même, mi-Nemesis représentant l’Etat qui n’offre pas d’autre choix à Neruda que la fuite.

En rendant à l’Histoire sa dimension créatrice, Larrain place la reconstitution historique de son film sous l’égide de la poésie, se permettant toutes les libertés formelles, ne cachant aucune de ses influences. Dans ce film, tous les lieux paraissent rêvés, et rien n’est d’ailleurs reconstitué de manière continue. Pour filmer les moments historiques du film, Larrain a recours à des jump cuts selon un montage qui doit beaucoup à Godard, influence revendiquée par le cinéaste : on a d’un côté les dialogues ou la voix off, qui sont continus, de l’autre un montage discontinu qui découpe le plan avec des angles de prise de vue différents, voire des lieux différents. On pense aussi plus d’une fois aux mouvements de caméra du cinéaste chilien Raoul Ruiz. Quand Peluchonneau et ses sbires sont là, c’est l’influence du Jean-Pierre Melville de L’Armée des Ombres (1969) et Le Cercle Rouge (1970) qui se fait ressentir, aussi inattendue soit-elle. Voyez la manière dont Peluchonneau et consorts sont filmés dans l’habitacle de leur voiture : les éclairage, les prises de vues, les attitudes figées des acteurs qui donnent une impression de monde absurde, tout cela fait penser au Melville de la fin des années 1960. Quant au jeu fréquent avec la lumière et les contre-jours, il achève de donner à l’image du film un caractère brouillé et irréel, où la lumière, avant-garde de la poésie, déborde de partout. Il n’y a donc pas que le récit qui soit circulaire ici, mais aussi le style, qui puise ses influences à diverses sources et époques.

Cette instabililité du plan, cette impossibilité de le situer historiquement par l’image, sont autant de manières d’affirmer que la reconstitution historique véritable est impossible, que la mémoire ment, et que dès lors est davantage digne de confiance la recréation de l’Histoire par la poésie : elle, au moins, affirme son caractère créateur. Poésie qui n’est du reste pas innocente pour autant car bien que le film nous donne à entendre des extraits de certains beaux poèmes de Neruda procèdant de l’anaphore (répétition des débuts de vers), le Neruda de 1948, tout poète qu’il fut, était aussi un fervent staliniste. Voilà qui fait de la figure du Poète un ogre insatiable, ogre sensuel qui subjugue les femmes par ses vers, ogre égocentrique qui intime au monde et aux êtres de converger vers son auguste figure, ogre créateur qui entend créer jusqu’à ses poursuivants, choisissant par les indices laissés les moments où Peluchonneau pourra se rapprocher de lui. Si cette approche créatrice du récit historique séduit sur un plan théorique, la richesse et la variété des influences que l’on aperçoit à l’écran ont leur revers : le style du film n’est pas uni, il est comme Neruda : insaisissable, fait de bric et de broc, fuyant devant notre regard. Et de fait, ce n’est ni Neruda, ni ce style de bric et de broc, qui finissent par susciter notre émotion, c’est curieusement ce pauvre Peluchonneau (l’interprétation inquiète de Garcia Bernal y est pour beaucoup), ce policier à moitié ridicule qui ne connait pas ses parents (et pour cause, c’est Neruda son créateur), rêvé par Neruda, et qui rêve Neruda en retour dans un final westernien. Etrange paradoxe, où la créature s’émancipe du créateur, dont on ne sait s’il est tout à fait recherché par le film ou s’il est le résultat non voulu de sa flottante poésie, mais paradoxe séduisant en même temps car typique, on y revient, de Jorge Luis Borges. La voix off est ici intelligemment utilisée (elle est la voix du créateur rêvant l’autre personnage) mais on sera plus réservé sur le recours très fréquent à la musique.

Strum

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Silence de Martin Scorsese : la voix off écueil de l’intériorité

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Silence (2017) de Martin Scorsese raconte ce cheminement qui va d’une foi doloriste et tournée vers l’extérieur, à une foi moins démonstrative, qui est intériorité, sans autre témoin que Dieu. Mais sur son propre chemin, le film butte sur deux écueils insurmontables : une profusion de voix-off qui prive les images d’intériorité et une littéralité qui finit par ôter au récit son mystère. Adapté d’un roman de Shūsaku Endō, Silence relate le chemin de croix de Rodrigues et Garupe (Andrew Garfield et Adam Driver), deux missionnaires portugais partis au Japon au XVIIè siècle sur les traces du Père Ferreira (Liam Neeson), leur mentor qui aurait apostasié sous la torture. Sur leur route, se dresse l’Inquisiteur Inoue (Issei Ogata, l’inoubliable Ota de Yi Yi) qui somme Rodrigues d’apostasier lui aussi sous peine de voir des japonais convertis souffrir à cause de lui.

C’est un film dont l’austérité ne peut être prise en défaut (quelques rares fonds sonores en guise de musique), ni la sincérité mise en doute (c’est un vieux projet du cinéaste remis plusieurs fois sur le métier), ni encore le soin apporté aux cadrages que l’on admire et qui font parfois penser à Mizoguchi (le bateau dans la brume), plus d’une fois à Kurosawa (le village vu d’en haut, les paysans cadrés en groupe, les samouraïs cadrés frontalement). On voit bien aussi quels liens entretient ce récit avec le reste de l’oeuvre de Scorsese, qui a si souvent mis en scène le conflit existant entre la foi, exigence intérieure, et le chaos du monde, contradiction qui produit ce doute dont souffre ses personnages (aussi nous demande-t-il fréquemment de juger non les actes mais les pensées ou les vélléités). Scorsese, c’est aussi une narration qui a souvent recours à la voix off et si cette dernière peut servir de béquille à certaines narrations romancées et aux points de vue multiples, elle est aussi un écueil à ce graal du cinéma : l’intériorité des images.

C’est précisément un recours persistant à la voix off qui caractérise la narration de Silence et l’on perçoit d’emblée les difficultés que son usage soulève dans cette quête de l’intériorité. Née d’une intention louable (préciser les questionnements douloureux de Rodrigues), elle recouvre les images d’une mince pellicule par sa redondance et son caractère littéral, comme d’un brouillard mental. Elle relève d’un autre régime narratif que les images, un régime narratif concurrent. Pour subir la fascination d’un film qui se veut méditatif comme ici, il faut subir la loi des images : c’est ainsi que l’on entrera en profondeur dans le plan et que l’on vivra le film de l’intérieur. Une voix off trop prodigue fera écran par rapport aux images du film, car elle est une narration linéaire qui court horizontalement à la surface de l’image et non pas à l’intérieur. Ainsi, en voulant nous donner à entendre l’intériorité de Rodrigues par le recours à la voix off, Scorsese nous prive (m’a privé du moins) de l’accès à l’intériorité de l’image, la seule intériorité permettant d’avoir une compassion véritable pour Rodrigues, d’être véritablement émus (et pas seulement occasionnellement touchés), car ce ne sont certes pas les scènes de crucifixion et autres souffrance (mises en scène avec les limites inhérentes à ce genre d’entreprise) qui le peuvent. C’est un comble que cette voix off perpétuelle (ici, même Dieu a sa voix off) dans un film qui s’appelle Silence et qui raconte une quête d’intériorité. C’est une contradiction formelle que le film ne peut résoudre (d’autant plus que ses plans sont d’une durée généralement brève alors que la contemplation recherchée appelait des durées longues), car Silence souffre bien d’un problème de forme et non d’un problème de fond contrairement à ce qu’assurent certains critiques qui omettent de dire que ce film, parce qu’il appelle in fine à l’intériorité d’une foi silencieuse, tourne le dos au fanatisme et à l’arrogance du croyant sûr de son droit. Au cinéma, tout est toujours affaire de forme.

Le plus beau personnage du film, c’est Kichijiro, bouffon, puis Judas qui trahit Rodrigues, mais un Judas qui lui veut aussi du bien, sage dans sa folie même (à l’instar de ces pitres picaresques qui révèlent la vérité chez Kurosawa – on pense au Kikuchiyo des Sept Samouraïs) : lui est privé de voix off et l’on peut dès lors essayer d’imaginer son intériorité. De même, le meilleur du film, ce sont les séquences précédant l’apostasie où la voix off disparait enfin et nous délivre du mot pour nous faire ressentir l’image. Nous pouvons alors enfin méditer, fût-ce brièvement, sur ces destins et ressentir le Silence, le vrai, pas celui de dieu, mais celui de l’image. Hélas, bien vite, une autre voix off revient, proférée par un autre personnage dans un épilogue bien trop long qui à force de vouloir tout raconter (jusqu’à la littéralité du plan final) devient pure illustration sous-titrée. C’est une des malédictions du Hollywood d’aujourd’hui que de vouloir tout raconter. Dommage.

Strum

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La Belle Equipe de Julien Duvivier : une fin qui ne fonctionne plus

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Pendant 70 ans, La Belle Equipe (1936) de Julien Duvivier fut exploité en France avec une fin très belle qui ne ternissait nullement l’esprit du film. On sait les péripéties qui entourèrent la sortie du film en 1936 : une première fin, dite « pessimiste » ne fut appréciée ni par les exploitants de salle ni par les premiers spectateurs ; une fin différente, dite « optimiste », fut écrite et tournée à la demande de la production par Spaak et Duvivier, et c’est avec elle que le film devint au fil des années un classique du cinéma français et l’un des plus beaux films de Duvivier – peut-être son plus beau. Durant les années 2000, le film fut diffusé occasionnellement avec sa fin initiale (celle non exploitée) tandis que les héritiers de Duvivier et Spaak intentaient un procès (gagné) à René Château qui exploitait le film en VHS avec la fin dite « optimiste ». Voilà que ressort le film chez Pathé dans une version qu’on nous annonce définitive et revenant à la fin dite « pessimiste » conformément aux exigences des héritiers de Spaak et Duvivier.

Qu’il soit ici permis de dire, à contre-courant de l’accueil de cette nouvelle édition, que cette victoire des héritiers est un genre de défaite pour La Belle Equipe, qui se retrouve maintenant affublé d’une fin qui ne fonctionne guère selon nous. Car il n’y avait pas une fin « optimiste » et une fin « pessimiste » (opposition par trop binaire qui montrait déjà un débat mal engagé), il y avait une fin qui fonctionnait et une autre qui fonctionne mal ou moins bien, non par son esprit mais du fait du déroulé de ses événements. Faisons d’abord un sort à l’idée selon laquelle la fin exploitée pendant des décennies serait une fin exagérément « optimiste ». La Belle Equipe raconte l’histoire de cinq copains chômeurs qui gagnent au loto. Plutôt que de dépenser chacun l’argent de leur côté, Jeannot (Jean Gabin), Charlot (Charles Vanel), Tintin (Raymond Amos), Jacques (Charles Dorat) et Mario (Raphaël Medina) le mettent en commun pour rénover par leurs propres mains d’ouvrier une maison en bordure de Marne dont ils entendent faire une guinguette. Sur la maison, dont ils veulent faire une « République où tous les citoyens sont présidents », Tintin plantera le drapeau tricolore « des travailleurs ». On a beaucoup écrit que ce film sur l’amitié représentait les espoirs et les aspirations nés du Front Populaire en 1936, sauf qu’il fut écrit avant l’avènement de ce dernier et que, bien vite, Duvivier et Spaak donnent à leur histoire une tournure mélancolique puis tragique qui tue dans l’oeuf la possibilité du collectivisme, c’est-à-dire l’idée qu’une communauté d’hommes pauvres puisse réussir ensemble par un travail solidaire. C’est un film fait d’impossibilités successives. Impossibilité sociale : tout ne s’amorce que parce qu’ils gagnent au loto selon un deus ex machina de départ. Impossibilité  de destin : la chute de Tintin. Impossibilité politique : l’expulsion de Mario. Impossibilité sentimentale : deux femmes, une première, puis une deuxième (une misogynie d’époque affleure) vont distendre leur amitié. Impossibilité juridique : les parts de la société rachetées qui condamnent Jeannot et  Charlot à perdre le contrôle de leur rêve.

De bout en bout, La Belle Equipe est donc déjà miné par le mal de vivre de Duvivier et le pessimisme foncier de Spaak et si l’on veut vraiment lui conférer une portée politique (pas forcément recherchée par le film), on pourrait dire qu’il annonce par avance l’échec du Front Populaire au lieu de porter ses espérances. On y trouve certes ces scènes d’amitié, de fêtes et de bal musette, où le champagne coule à flot, où les cinq font des plans sur la comète, mais elles sont assez brèves au final et contiennent assez vite des éclats de voix (Tintin), des tentatives de séduction faisant fi de l’amitié (Jacques) et la mélancolie profonde de Charlot, incarné par Vanel et ses petits yeux tristes, l’Athos de ces mousquetaires, pourchassé par sa femme Gina (Viviane Romance dans un de ces rôles de garce qu’elle reprendra pour Duvivier dans Panique), qui est leur Milady. On y trouve aussi cette musique de guinguette, cette jolie chanson chantée par Gabin (« Quand on s’promène au bord de l’eau ») dont les paroles furent écrites par Duvivier lui-même. Mais écoutez bien la mélodie composée par Maurice Yvain : il y a le célèbre thème musical (en majeur), mais aussi, dès le générique, une variation du même thème, avec un tempo ralenti sur une gamme mineur, d’un très émouvant spleen d’automne, comme si la musique elle-même n’y croyait pas jusqu’au bout, comme si elle possédait un envers aussi mélancolique que la veine de malchance qui parcourt le film après le gain au loto.

La fin exploitée pendant des décennies, celle soi-disant décriée qui justifierait ce remontage, fait-elle de La Belle Equipe un film « optimiste » ? Il n’en est rien. Peu avant la fête d’ouverture de la guinguette, Jubette, le propriétaire, vient annoncer à Jeannot et Charles, qui ne sont plus que deux, qu’il aura de fait bientôt racheté les parts des trois autres (nanties à son bénéfice). Il va donc contrôler la société que les cinq compères ont créée et devenir indirectement propriétaire de la guinguette. C’est-à-dire que même en conservant cette fin magnifique où l’on lisait la lettre de Jacques et qui finissait sur Gabin dansant avec la grand-mère (une des plus belles fins de l’oeuvre de Duvivier justement parce qu’elle repoussait momentanément la noirceur sous-jacente du film – n’en déplaise à Spaak, qui d’ailleurs parlait également en termes fort peu amènes des pourtant très belles scènes de La Grande Illusion de Renoir entre Fresnais et Von Stroheim), il allait de soit que l’avenir de Jeannot et Charles était compromis, que le rêve forgé par les cinq et bâti de leurs propres mains, ne pourrait se réaliser. Deux hommes face au monde, c’est trop peu. C’est ce que sont Jeannot et Charles, qui ont perdu les autres compères en route. Pourquoi vouloir leur faire payer encore un peu plus leur amitié que ne le faisait déjà le film ? Au moins, la fin ouverte (et non « optimiste ») faisait espérer une autre issue possible, hors champ. Et puis, elle nous délivrait de tout ce fatalisme ressassant des miasmes de pessimisme des films français des années 1930, elle nous vengeait de tous ces autres films de Duvivier, Grémillon, Carné, Renoir même, qui finissaient si mal. Ah, fallait-il aussi briser cette exception constituée par La Belle Equipe et qui en faisait le prix ?

Mais il y a pire : la fin dite « pessimiste », maintenant définitivement accolée au film, manque de crédibilité humaine. Interrogeons sa cohérence par rapport au reste du film. On y  voit Jeannot tirer sur Charlot. Qu’est-ce qui psychologiquement peut justifier une telle action ? Quelle augure avons-nous vu dans le film qui nous amènerait à penser qu’il peut vouloir s’en prendre physiquement à Charlot, alors même que Jeannot est le socle solide du groupe depuis le début ? D’où diable Jeannot tire-t-il ce pistolet, pourquoi s’en sert-il ? Il n’y a rien en vérité qui annonce cette folle action de tirer et dès lors, on ne peut y croire et la fin parait forcée, comme si un dieu du pessimisme voulait à tout prix faucher le film, comme le fermier le blé, le coucher dans la défaite. Dans Gueule d’Amour de Grémillon (1938), Gabin devenait également assassin à cause d’une femme, mais ce geste était prévisible, il était là en germe, préparé par Grémillon, au fond du puits de désespoir dans lequel Gabin descendait peu à peu au cours du film. Et c’était un geste de violence, un acte de folie, perpétré sans la préméditation (du moins Grémillon filme-t-il la scène ainsi) qu’implique l’usage du revolver dans cette nouvelle version de La Belle Equipe (pourquoi sinon Gabin aurait-il pris le revolver dans sa poche ?).

On pourra toujours regarder ces belles scènes de nuit qui ouvrent le film où les influences expressionnistes de Duvivier sont plus que jamais visibles. On pourra toujours admirer les beaux et amples mouvements de caméra, notamment cette caméra qui s’élève en haut de la cage d’escalier au début, sur le modèle de L’Heure Suprême de Borzage, et aussi ces longs travellings qui cadrent la Marne ensoleillée et l’arrivée des canots aperçue au travers des entrelacs de feuillages (nulle doute que Renoir qui voulait faire le film aurait trouver plaisir à les filmer, comme une prolongation de sa Partie de Campagne), et encore cette caméra qui suit, agile, Gabin chantant sa chanson. Mais par la faute de cette « nouvelle » fin (les « directors’ cuts » ne sont pas toujours la panacée et certains producteurs ont par leurs exigences contribué à améliorer un film), on ne pourra plus dorénavant quitter La Belle Equipe avec un sourire mélancolique aux lèvres. La Belle Equipe n’est plus, désormais, le plus beau film de Julien Duvivier.

Strum

PS : C’est d’autant plus vrai que le DVD Pathé ne propose pas de voir le film avec la fin qui était belle. Elle n’a d’ailleurs même pas été restaurée et n’est visible qu’indirectement dans le documentaire du DVD.

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La Ruée (American Madness) de Frank Capra : humaniste par l’exemple

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L’humanisme au cinéma, cette foi en l’individu passée de mode aujourd’hui, demande à être définie, sans quoi le mot sonnera creux. Chez Ford, il dérive de l’angle de prise de vue et de la composition des plans qui rendent aux personnages leur dignité. Chez Renoir, il est porté par une caméra attentive aux êtres dans ses meilleurs films. Chez Kurosawa, il est au début philosophie de l’action. On pourra trouver d’autres définitions que ces exemples schématisés. Chez Frank Capra, l’humanisme est un discours suivi d’actes lui donnant effet. C’est particulièrement visible dans La Ruée (American Madness) (1932) qui précède les classiques humanistes qui font encore aujourd’hui sa célébrité : L’Extravagant Mr. Deeds (1936), Monsieur Smith au Sénat (1939), L’Homme de la rue (1941), La Vie est belle (1946). C’est une sorte de résumé ou de filage, en 1h15, de tout ce qui fera la veine humaniste de Capra, un prologue qui la commence et l’annonce. On y passe en quelques minutes du désespoir à l’euphorie ou inversement selon une cyclothymie propre au cinéaste (preuve qu’il n’est pas si naïf que certains le disent), le cadre de l’action est décrit avec minutie (chez Capra, il n’y a pas d’idéaux qui ne s’incarnent par l’exemple dans le monde concret) et la résolution heureuse est permise grâce aux actions quasi-miraculeuses de quelques hommes de bonne volonté.

C’est presque un huis-clos car le film se déroule uniquement dans l’Union National Bank que dirige Thomas Dickson (Walter Huston), à l’exclusion de la foule aux abords de la banque et d’une courte séquence dans une voiture et un appartement. La banque est cambriolée avec la complicité d’un employé endetté et peu scrupuleux. Matt Brown (Pat O’Brien), un caissier protégé de Dickson, est accusé à tort. Dans le même temps, une rumeur se répand : la banque ne dispose plus de fonds propres suffisants et est au bord de la faillite. Dans un mouvement de panique, les épargnants affluent en masse pour retirer leurs dépôts, faisant craindre pour la survie de la banque.

Si la narration ramassée permet de bien voir les mécanismes à l’oeuvre dans le scénario de Robert Riskin, le scénariste fétiche de Capra (cette oscillation entre le désespoir et l’euphorie, entre le discours humaniste et l’acte qui lui répond), elle met aussi en exergue la maitrise technique du cinéaste, qui lui permettait de raconter avec fluidité et vitesse des récits denses. Capra, qui débuta comme monteur, découpait souvent à l’interieur des scènes sans recourir au plan séquence (il n’avait pas l’oeil esthète d’un Ford). Par le montage, il raccordait ensuite les plans (des plans moyens montrant les têtes et les troncs, avec une même échelle de plan) en assurant mouvement et dynamisme à la scène. On s’en aperçoit dès le début, avec la séquence de l’ouverture du coffre : plans multiples au lieu d’un seul plan fixe, montage rapide, personnages qui parlent en même temps, la séquence est d’une étonnante modernité. A la photographie, on retrouve Joseph Walker, qui fut comme Riskin de l’aventure de plusieurs Capra des années 1930.

La scène où la rumeur de la faillite de la banque se répand est de même propulsée par le montage : une suite de plans de visages au téléphone, avec des durées de plans de plus en plus brèves, au fur et à mesure que la panique augmente. Excellent exemple de ce poison qu’est la rumeur où chacun se donne de l’importance en indiquant à un ami d’un regard ou d’un ton pénétré qu’il détient d’Y, qui lui-même détient de Z, telle information sur X, laquelle information est exagérée progressivement, jusqu’à tellement s’éloigner de la réalité initiale qu’elle finit par générer, au pire un mouvement de panique, au mieux une fausse croyance. Par cette scène et celle de la foule irrationnelle des épargnants, admirablement filmée par Capra, sont décrits les mécanismes de propagation des mouvements de panique bancaire et boursière qui conduisirent à la crise de 1929 et l’on peut voir La Ruée comme une tentative d’antidote à la Grande Dépression qui a commencé. Aujourd’hui, les réseaux sociaux ne fonctionnent pas autrement quand une rumeur non fondée s’étend, et le titre original du film (American Madness) semble tout aussi bien illustrer ce qui s’est passé outre-Atlantique lorsque les américains ont élu Trump Président dans un grand élan d’irrationalité.

A ce poison de la rumeur, à la foule privée de boussole, Capra oppose la foi dans l’homme, la foi de Dickson (un banquier de cinéma certes, qui prête sur la foi de la confiance qu’il prête individuellement à ses emprunteurs – Walter Huston est excellent dans ce rôle), et la foi de Matt dans Dickson, et c’est d’ailleurs quand la foi vient à manquer (quand Phyllis Dickson met en doute l’amour de son mari) que la catastrophe est prête d’arriver. Le film se déroule sur trois jours, et quand commence le troisième jour (début identique au premier), on comprend que cette foi dans l’individu, loin d’être facile (elle s’use par la fatigue et l’érosion du temps), est ce qu’il y a de plus difficile car il faut recommencer encore et toujours.

Strum

PS : Je rappelle tardivement l’existence d’une rétrospective Capra en cours à la Cinémathèque française. Le programme est ici :

http://www.cinematheque.fr/cycle/frank-capra-365.html

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