Le Dieu Elephant de Satyajit Ray : Tintin en Inde

Dans les Cigares du Pharaon, Tintin se retrouve au Rawhajpoutalah, royaume de l’Inde colonial inventé par Hergé. Feluda, détective dont Satyajit Ray raconta les aventures dans une série de romans, a beau emprunter autant à Sherlock Holmes qu’à Tintin, devant Le Dieu Elephant (1979), on a l’impression de se retrouver devant l’adaptation d’une bande dessinée du reporter belge. Cela tient à plusieurs facteurs : premièrement, l’intrigue qui raconte l’histoire du vol d’une statue du dieu éléphant Ganesh dans un appartement de Bénarès, vol dont le fin mot ironique (la statue n’avait dans un premier temps pas quitté son lieu de résidence) pourrait avoir été conçu par Hergé ; deuxièmement, les sympathiques acolytes qui accompagnent Feluda, son cousin Topshe, assistant fidèle, et son ami Babu, auteur de romans policiers qui fait penser à la fois à Haddock par son caractère emporté et naïf et à Tournesol par ses étourderies ; troisièmement, et c’est encore plus étonnant, certains plans du film, ainsi celui où l’on aperçoit un pistolet sortant d’une lucarne et menaçant Feluda, composition de plan typique des premiers albums d’Hergé ; quatrièmement, un ton bon enfant, où l’humour prend d’abord le pas sur les évènements jusqu’à ce que les choses se corsent lorsqu’il s’avère que la vie de nos héros est en danger. Peut-être cette impression tient-elle aux repères tintinophiles du spectateur occidental devant ce film indien, mais Ray évoque lui-même expressément Tintin en insérant dans la scène de visite de la chambre de l’enfant un plan montrant un des meilleurs albums d’Hergé : L’Ile noire.

A tous ces aspects qui font le charme de cette délicieuse aventure policière s’ajoutent des éléments qui sont typiques de la manière et de l’univers de Ray : d’abord, la présence dans le rôle du détective Feluda du formidable Soumitra Chatterjee, acteur fétiche de Ray, non seulement en raison du nombre de films qu’ils ont tourné ensemble (quatorze), mais aussi parce que l’élégance naturelle de Chatterjee, la tournure à la fois candide et inquiète de son visage, et ses traits de caractère très humains (avec leurs beautés et leurs faiblesses) sont le reflet du style de mise en scène humaniste de Ray qui met toujours l’individu au centre de ses plans. Ensuite, parce qu’à travers ce film d’aventures bon enfant, Ray aborde un thème qui traverse maints films de sa filmographie (en particulier La Complainte du sentier, L’Invaincu, qui se déroule d’ailleurs aussi à Bénarès, Le Monde d’Apu, La Déesse ou Des Jours et des nuits dans la forêt), à savoir la dénonciation des méfaits de la superstition religieuse qui menace l’Inde d’aujourd’hui comme elle menaçait l’Inde d’hier. La statue de Ganesh a en effet été volée par un riche trafiquant au profit d’un faux prophète, qui avait mis en place un système de contrebande d’objets religieux de grande valeur en exploitant la crédulité des pélerins de Bénarès. La scène où Feluda, déguisé en religieux, roule des yeux dans une démonstration de colère non feinte pour se venger du trafiquant, montre combien ce sujet tient à coeur à Ray. Enfin, le spectateur familier de Ray ne peut s’empêcher de remarquer que l’appartement où la statue de Ganesh a été volée a quelques secrets familiaux à livrer et notamment des relations difficiles entre l’ancienne génération et la nouvelle, autre sujet de prédilection de Ray dont il a parlé notamment dans La Grande Ville. Etre capable de rester fidèle à ses obsessions et ses thèmes, dans le cadre d’un film d’un genre plus populaire, du moins plus propre à rencontrer un vaste public familial, que certains de ses précédents films d’une nature plus dramatique, est bien entendu à porter au crédit de Ray et démontre une fois de plus la versatilité et la richesse d’une oeuvre qui compte parmi les plus belles du cinéma.

Strum

PS : on peut découvrir Le Dieu Elephant dans un coffret consacré à Ray qui vient de sortir chez Carlotta où l’on trouve également Charulata, La Grande Ville, Le Lâche, Le Saint et Le Héros.

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2 commentaires pour Le Dieu Elephant de Satyajit Ray : Tintin en Inde

  1. Quoi ?? Un film de Ray dont je n’ai jamais entendu parler ? Et qui ne ressemble à rien de ce que je connais (Charulata, La grande ville, Pather). Ça fait envie

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