Les Voyages de Sullivan de Preston Sturges : comédies

Les comédies de Preston Sturges ne possèdent peut-être ni le génie de celles de Lubitsch, ni la vivacité de celles de Hawks, ni la mélancolie de celles de Wilder. Mais elles peuvent faire valoir des scénarios admirablement pensés. Les Voyages de Sullivan (1941), pinacle de son art, définit la comédie comme l’indispensable adjuvant au drame de la vie. Le point de départ du scénario est un cas d’école : un réalisateur de comédies, le Sullivan du titre (Joel McCrea), annonce à ses producteurs qu’il veut dorénavant montrer les vicissitudes de la vie des citoyens ordinaires. Substitut de Sturges, il se demande à quoi servent les comédies. Pour prendre la mesure d’une misère qu’il n’a jamais connue, Sullivan se déguise en sans domicile fixe et part sur les routes. Trois voyages s’ensuivent, comme autant de films. D’abord, un voyage comique : surveillé par les cerbères que les producteurs inquiets ont mis à ses trousses, Sullivan ne parvient pas à quitter Hollywood qui l’attire comme un aimant ; tout ce petite monde reste entre-soi, dans le cercle d’une comédie de happy fews, comme si le film, facétieux, entendait à ce stade montrer les limites du genre. Ensuite, un voyage qui se veut documentaire mais reste cinématographique : accompagné d’une apprentie actrice blonde (la toute menue Veronika Lake et son oeil voilé d’une mèche blonde), il regarde en spectateur les misères de la réalité : la séquence, quasi-muette, est poignante car les happy fews d’Hollywood ont cédé la place aux miséreux enfantés par la crise des années 1930 que Sturges filme sans fard le temps de quelques plans, mais en réalité Sullivan reste encore extérieur à cette expérience de la pauvreté, il ne la connaît toujours pas véritablement, il est là en tant que simple visiteur. Enfin, un dernier voyage, non voulu celui-ci, qui est presque sans retour : devenu amnésique, Sullivan est arrêté pour violence à la suite d’une injustice. Rattrapé par la réalité (et par son idée de départ, comme un trait d’humour noir), il est condamné au bagne, c’est-à-dire qu’il connait enfin la vraie misère qu’il recherchait depuis le début du film ; mais dès lors qu’il l’a connue, il veut y échapper coûte que coûte car en la subissant, en la ressentant dans sa chair, il comprend enfin l’atroce réalité.

A ce stade de la réflexion de Sturges, le cinéma semble donc vaincu par la réalité, impuissant à la changer en quoi que ce soit, impuissant aussi à la connaître véritablement car la connaître véritablement, c’est y succomber, ce que personne ne peut désirer. Sauf que le meilleur du film est encore à venir : dans une scène merveilleuse où les prisonniers privés d’espoir rient soudain de bon coeur en regardant dans une église des dessins animés de Walt Disney qui les ramènent à la vie, les sortent temporairement de leur enfer (scène à laquelle les frères Coen, grands amateurs du film, rendront hommage dans O Brother Where Art Thou, nom du film que veut d’ailleur réaliser Sullivan). Le cinéma viendra également à l’aide de Sullivan qui imaginera un stratagème pour regagner les rives hollywoodiennes, cette usine à rêves. Si le cinéma ne peut imiter la réalité, il peut la rendre meilleure.

Ces trois voyages, le spectateur du film les fait aussi. Sont tour à tour sollicités ses rires dans le premier voyage, son coeur dans le deuxième, sa réflexion et sa compréhension dans le troisième. Moralité : une grande comédie peut être multiple, peut-être le cinéma tout entier, et la comédie humaine toute entière, selon l’angle par laquelle on la regarde. Une grande comédie fait appel à toutes les fonctions du langage, toutes les aptitudes du spectateur, toutes les définitions de la vie. Elle n’est pas moins nécessaire, si elle ne l’est pas davantage, que le cinéma social, que le cinéma documentaire, qui regardera toujours en tant que spectateur, selon un certain angle, et ne pourra jamais faire ressentir au spectateur dans sa chair la véritable expérience du réel. A l’issue de ses voyages, Sullivan ne se demande plus à quoi servent les comédies ; il a compris : à vivre, et pas seulement dans les années de crise. Le film est d’ailleurs dédié à tous les clowns et les bouffons du rire qui y contribuent. En définitive, peut-être que ce film-là a du génie.

Strum

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4 commentaires pour Les Voyages de Sullivan de Preston Sturges : comédies

  1. princecranoir dit :

    Je connais très mal l’œuvre de Preston Sturges mais je sais qu’elle fait partie du meilleur de la comédie hollywoodienne classique. Ton article fort bien mené me fait découvrir l’un de ses titres phares. J’ignorais ce lien avec le film des frères Coen. Raison de plus pour moi de m’intéresser davantage à ce « Voyage de Sullivan ».

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  2. Excellente chronique à laquelle je souscris totalement (oui … j’ai vu le film dans un cycle Sturges il y a quelques années). C’est vrai que ce n’est pas Hawk, mais c’est bien aussi et pour des raisons différentes.

    Et je dois admettre que je trouve Veronika Lake tout à fait envoûtante. C’est vrai qu’elle a peu tourné un surtout dans des films plutôt médiocres, c’est vrai que ce n’est pas une super bonne actrice mais je lui trouve quelque chose d’indicible qui me fait craquer à chaque foid.

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